SIÈCLE DOR. DEUXIÈME PARTIE. LYIUOL E
son recueil intitulées : Sonetos hcroicos, Sonetos amorosof, Canciones, Octivas, Tercetos, Décimas). Il suit la routi' ouverte par Herrera, il y devance tous ses contemporains, dont il devient, grâce à ses talents, le chef de file et le guide. Le succès l'enhardit, il pousse plus avant dans une voie oii presque tous s'engagent avec lui ; il se comj>lait dans des innovations accueillies aussit<U par les applaudissements unanimes ; il écrit ses œuvres les plus significatives en ce genre, les Soledades, la Fàhitl.i de Polifemo. Le cultisme, qu'il n'a pas inventé, qui était partout à l'état latent, que l'on peut retrouver presque en entier dans Herrera et, avant ce dernier, dans Juan de Mena, reçoit de lui l'un de ses noms historiques : le (jo)ujorisme. C'est là proprement sa seconde manière. Essayons de la di'-finir.
t>. Le Gongorisme. — Qu'est-ce que le gongorisme? Pour répondre à celte question avec quelque exactitude, il faut consulter les contemporains eux-mêmes, ceux qui e>cpliquèrent et défendirent les œuvres cultistes du maître, .Joseph Pellicer de Salas, y Tovar (Lecciones solemnes à /■»>■ obms de... (iongora, 1630) ; Salazar Mardones, Salcedo y Coronel, Martin dr Angulo y l^ulgar [Eglog-i funèbre a D. Luys de Gôngoru, 1538 ; Francisco del Villar Sobi'e la caria de Cascalcs) ; Andrés de Uztarroz, etc., ou les adversaires, tels que Pedro de Valencia (Censura de /a.s Soledades, Polifemo yobras..., 1613); Cascales [Carias filologicas, J634), Jduregui [Discurso poélico, 1623^; Lope de Vega (passim) ; Quevedo [passim, dans les Songes, la Aguja de navegar ciillos, 1631 , la Perinola, la Culta lalhii-parla, 1629, etc.); Faria y Sousa, ete.
11 résulte de cette vive et longue polémique que le cultisme, ou, comme le baptisa Ximénez Palûn, dans son Elocuencia espaiiola en Arte (1604-), le cuHcranisme, avait [loui- caractère éminentrohscurité. Gôngoraestpoursesadversaires « l'Ange ou le Prince des Ténèbres ... Il faut un commentaire pour l'entendre et, en fait, les commentateurs se sont emparés
GONGORISME ET CONCEPTISME "^l.'J
de ses œuvres comme de textes qui leur revenaient de droit. — D'où vient cette obscurité? D'abord, de l'usage indiscret de mots latins et grecs {copia, caliginoso, turba, candor, cerûlea, fragoso, tâlamo, diuturno, protonecio, ligustos, estoraque, coluros, ebùrneo, renusto, etc.) ; puis de la construction de la phrase d'après les règles delà syntaxe latine et de l'inversion (Esfas que me dicta rimas sonoras... ;Dos pohresse apnreccn pescadores Nndos al mar de cdnamo fiando...; Treguasal ejercicio sean robusto..., etc.) ; de l'abus des tropes et métaphores accumulées et incohérentes, ainsi que des hyperboles (p. ex., les yeux d'un amant dédaigné sont deux Guadalquivirs; un autre infortuné est transpercé des flèches de l'amour qui lui ressortent dans le dos et le cuirassent ainsi contre de nouveaux coups, etc.j, des antithèses pei'péluelles :
Ciego, que apuntas y atinas,
Caduco Dios y rapaz,
Vendado que me has vendido,
Y nino mayor de edad,
Por el aima de tu madré,
Que muriô siendo inmortal, etc. ;
enfin, de l'abus de la mythologie et de lérudition classique.
On a supposé que la contagion avait été importée d'Italie en Espagne et que ce n'était qu'une forme du Marinismc. 11 n'est pas impossible en effet que ce dernier ait contribué à en augmenter la virulence ; cependant le poème de Marino, ÏAdone, ne parut qu'en 1623 après tous ceux de Gôngora On veut encore qu'un jeune poète, Luis de Carrillo y Sotomayor (1583-1610) en ait été l'importateur. Mais ce dernier fut à peu près inconnu des contemporains, et ses vers sans talent parurent en 1611. Ces explications pseudo-historiques sont donc insuffisantes. En réalité, le gongorisme est la forme espagnole d'une épidémie qui se manifeste à peu près à la même époque en Italie, en France et en Angleterre, partout, en un mot, où la renaissance
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des lettres antiques était venue apporter un idéal de beauté et de perfection, un élargissement de fart, que l'on s'efforçait de réaliser par des tentatives plus ou moins aventureuses et par des innovations plus ou moins contraires à la tradilion nationale et au génie des langues modernes. On a d'ailleurs exagéré les ravages du cultisme parce qu'on l'a confondu avec une autre grave maladie, qui attaqua alors la pensée espagnole et dont nous devons parler; le conceptisme.
Le cultisme ou gongorisme — les deux expressions sont strictement synonymes — n'est en effet que la manifestation la plus superficielle, la plus extérieure, et je dirais presque la plus bénigne, d'un mal profond. Il ne s'attaque qu'à la forme, et il eut du moins l'avantage — à côté de tant d'inconvénients — d'enrichir et d'assouplir la langue poétique, comme le prouvent bon nombre de mots, entrés alors, et restés depuis dans le vocabulaire. D'ailleurs, le cultisme proprement dit disparut vers le milieu du xvii'= siècle. Mais le vice profond, constitutionnel, qui apparaît à divers moments depuis les origines, et qui éclate avec plus de virulence à ce moment, c'est cette recherche constante de pensées fines, brillantes, futiles, exprimées sous une forme inattendue, à l'aide d'alliances de mots, d'antithèses, d'équivoques, qui permettaient à l'auteur de montrer la subtilité de son esprit aux dépens d'ordinaire du bon sens : c'est le conceptisme. Le conceptisme est à la pensée [concepto] ce que le cultisme est au mot. Mais l'un de ces défauts n'exclut pas forcément l'autre; au contraire, ils s'attirent et se mêlent volontiers. Si Quevedo, que l'on regarde généralement comme le parfait modèle des conceplistes, est hostile à Gongora, ce dernier n'en est pas moins déjà conceptiste. Et d'autre part, le conceptisme, quoiqu'il ait surtout attaqué la prose, en arrivait forcément à se confondre souvent, dans l'expression, avec le gongorisme, qui est le mal particulier de la poésie. Il méconnaissait, comme ce dernier, l'essence véritable de l'art, en sacrifiant la pensée à l'expression, le senliment à l'esprit,
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la vérilé ù la reclierche de roriginalité : il arrivait par une autre voie au même but. Le conceptisme, infiniment plus dangereux, selon nous, que le gongorisme, progresse pendant tout le xvi« siècle; il éclate au siècle suivant, parce que lépuisement de la pensée espagnole commence à se faire cruellement sentir, parce que la fièvre de patriotisme, de conquête, de prosélytisme, qui avait jusque-là enrayé le mal, tombe peu à peu, et que celui-ci se développe vite dans un organisme épuisé. Il y persiste longtemps aussi. Tandis que le cultisme poétique, tel que nous l'avons défini plus haut, était peu cà peu oublié, le conceptisme se développait de plus en plus ; il trouvait sa formule la plus complète avec <iraci<in, en 1663, dans VAgudeza y arte de ingenio. Le génie n'est plus que finesse. Cette finesse, exécutant ses tours de force dans le vide d'idées le plus absolu, explique toute la décadence.
Nous avons tenu à définir ici, à propos de Gôngora, ces deux mots de gongorisme ou cultisme et de conceptisme, parce qu'en réalité ils ne peuvent guère être séparés, et si nous y avons insisté, c'est qu'il n'est rien qui explique mieux les vicissitudes qu'éprouva alors la littérature espagnole. Tous, plus ou moins, vont souffrir de l'un ou de l'autre de ces maux, et souvent des deux: les plus grands seuls y échappent, ou, du moins, ils ne seront vraiment grands, comme Cervantes, Lope de Vega, Quevedo, que lorsqu'ils y échapperont et dans la mesure où ils y échapperont.
lO. I,es autres lyriques, contemporains immédiats de Gôngora, sont les suivants :
Alonso de Ledesma, né à Ségovie en 15b2, mort en 1623, fut, dit-on, le fondateur du conceptisme. Mais ni ses Conreptos espirituales (1600), ni ses Juegos de Noche Buena (1611), ni son Romancero y mônstruo imaginado (1615-1616), ni enfin ses Epigramas y geroglificos à la Vida de Cristo, ne permettent de voir en lui autre chose qu'un versificateur
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sans talent ni goût, qui atteint parfois le dernier degré de la niaiserie. Il fut cependant imité par Alonso Bonilla, de Baeza, qui donna, de 1614 à 1624, divers recueils [Florer, divinas, Peregrinos pensamientos, etc.), lesquels rivalisent de préciosité vide avec ceux de son maître.
Juan de kTgniio, Veinticuatro, ou magistrat municipal de Séville (mort, dit-on, vers 1629), a également peu écrit: se.» soixante sonnets, dans la manière de Herrera (voyez surtout celui d'Ariane , quelques odes et épîtres, la Silva à sa lyre montrent un talent souple et aimable, et un goût relativement pur '. Ce fut lun des poètes le plus souvent mentionnés dans les Flores d'Espinosa, un excellent musicien, et un généreux Mécène. Ses œuvres lyriques étaient déjà réunies en 1612.
il. Les deux frères Leonardo Argensola, — quoiqu'ils aient, comme Quevedo, d'autres titres à faire valoir, — peuvent figurer en bonne place parmi les poètes de cette époque. Ils représentent, il est vrai, moinsencore la poésiilyrique que la didactique, mais ils la représentent à peu près seuls. L'aîné, Lupercio, naquit à Barbastro (Aragon) en 1559, le cadet, Bartolomé. dans la même ville, en 1562; le premier mourut en 1613, le second en 1631. Lupercio occupait des fonctions administratives à Saragosse lors des affaires d'Antonio Pérez ; il fut plus tard nommé secrétaire de Francisco d'Aragon, duc de Villahermosa, puis chroniqueur d'Aragon et secrétaire de l'Impératrice Maria d'Autriche. Il mourut à Naples, où le vice-roi, comte de Lemos, l'avait chargé d'un secrétariat d'Etat. 11 avait débuté, comme écrivain, par le Ihéùtre. Trois de ses comédies, la FUis, Vlsabela, la Alejandra, écrites vers 1585, et oubliées aussitôt (ce qui prouve mal leur popularité), reçoivent, dans le D. Quichotte (I, 48), des éloges extraordinaires et peut-être ironiques. Les deux dernières, retrouvées et publiées, en