‹ Précis d'histoire de la littérature espagnoleChapitre 122 sur 263 · MARIA NA · texte numérisé non relu

MARIA NA

u'uvjf, il la traduisit en espagnol, non sans la moilifier ■ onsidérablement. Il commenea à faire paraître cette traduction (en trente livres) en 1601, et la continua dans des 'ditions successives jusqu'à la veille de sa mort.

Cette histoire embrasse tous les événements, depuis les plus lointains et les plus fabuleux, aux temps de Japhet, jusqu'à l'Empereur Carlos V. A partir de cette époque jusqu à Felipe IV, l'auteur se contenta d"un abrégé succinct. I/œuvre est, avant lout, un panégyrique de l'Espagne, et (juoique l'information documentaire et la préparation scienlifique de Mariana ne soient pas autant à dédaigner qu'on l'a fait parfois, c'est l'exemple des historiens latins, et tout spécialement celui de Tite Live, qu'il prétend suivre. Il se place, vis-à-vis des légendes, nationales, absolument au mèuie point de vue que ce dernier. Il embellit son récit de toutes les vieilles traditions que lui fournissait la poésie. Et il arrive ainsi à donner à son exposition un charme littéraire et une couleur pittoresque qui ne nuisent que médiocrement à la vérité historique, car il est le premier à onnsidérer ces légendes comme telles. « J'en rapporte, ditil, plus que je n'en crois. » Toujours d'après le modèle antique, il sème son récit de discours (généralement fort éloquents), de portraits, de réllexions morales, parfois même d'apostrophes aux personnages en scène : Hisloria opus mnxime oratorium. L'éloquence est en effet la caractéristi(iue de Mariana. Si l'on joint à cela un style grave et vigoureux, auquel une certaine recherche d'archaïsme donne plus de poids, l'ampleur des périodes que le mouvement de la pensée anime et éclaire, son talent si varié de narrateur qui choisit le trait pittoresque et le mot signiticatif, sa parfaite connaissance du sujet — car cette œuvie d'art fut, pour l'époque, une œuvre de science, — on comprendra sans peine que le succès de VHistoria de Espaùa fut légitime, et que le nom de Mariana soit resté, pour l'immense majorité du public, le plus illustre parmi ceux Jes historiens espagnols.

2i0 SIKCI.E d'or, deuxième partie. — l/lIISTOIRE

ti. Prudencio de Sandoval (f 1620) écrivit et publia, en 1604, ÏHistuii'c de Carlos V, qui peut être considérée comme un complément de celle de Mariana, œuvre diffuse, sans plus de critique, mais avec moins de style que cette dernière. Sandoval a laissé aussi une histoire, d'ailleurs incomplète, des monastères bénédictins en Espagne (1601).

L'historiographie religieuse et l'hagiographie furent d'ailleurs toujours en honneur en Espagne. Elles produisirent à cette époque beaucoup d'œuvres, parmi lesquelles nous citerons, à côté de celle de Sandoval, la Vida de San Jerônimo (1595', et la Hi^^toria de la Urden de San Jerùnimo (1600-1605! de José de Sigûenza (Id4.")-1606), La persecuciôn de Inglaterra 1599, et la Vida de Teresa de Jésus (1595) de Fr. Diego de Yepes, et surtout les ouvrages historiques du Jésuite Pedro de Ribadeneyra ' (1527-16I1) {El cisma de Inglaterru, 1588; le Fias Sa)irlorinn, avec la vie des premiers .Jésuites, Ignace de Loyola, Diego Lainez, Francisco de Borja, 1605?)

L'histoire de l'Amérique, qui avait déjà inspiré tant de travaux (voy. p. 175-176) s'enrichit encore de VHistorla natural !/ moral de las Indias (1590), de José de Acosta (f 1599', copieux répertoire de faits, et de deux ouvrages de l'Inca Garcilaso de la Vega, descendant par sa mère des anciens rois du Pérou (15i0-1616), La Florida del Inca (1605), et surtout ses Comrntarios r'eales del Perii (1609-1617). La personnalité de l'auteur, ainsi que le sujet, donnent du moins quelqui- intérêt à cet ouvrage.

4. Une œuvre fort différente des précédentes estAiiGuerra de Granada, de Diego Hurtado de Mendoza. <'oiiiposé dans

Dir:(;o u. de mendoza 2il

les dernières années de l'auteur, si bien placé pour connaître les faits, ce récit du soulèvement des Morisques en 1")68-1 'J71, circula en manuscrit, fut même parfois copié, mais ne l'ut publié (avec quelques lacunes, comblées postérieurement) qu'en 1627, par Luis Tribaldos de Toledo. <'.'est donc à cette date qu'il convient de le placer, car il eut quelque influence sui' les historiographes de cette dernière époque ou de celle qui suivit. Il inaugure les récits de faits particuliers, et s'inspire directement, dans le fond et dans la lorme, de modèles antiques. Il suffit de lire (juclques pages de la Guerrr de Gtetmdc pouv reconnaître l'imitation voulue et systématique de Tacite et de Salluste. On a signalé souvent les imitations directes. Au IV« livre, par exemple, les Espagnols du duc d'Arcos rencontrent, au fort de Calalui, dans la Sierra Bermeja, les ossements des soldats d'Alonso de Aguilar et du comte d'Urena; le passage est imité de celui de Tacite (Annales, l où Germanicus retrouve les restes des légions de Varus. Au I'^'' livre, le discours de Fernando de Valor, el Zayuer, que Ticknor compare à celui des chefs carthaginois dans Tite Live, paraît aussi inspiré par celui de Catilinaaux conjurés, dans l'histoire de Salluste. Si nous joignons à ces souvenirs antiques le>s dissertations érudites que Mendoza mêle parfois à son récit (p. ex., sur les origines fabuleuses de Séville, sur l'emplacement de Munda, etc. ), et cette préoccupation de retrouver toujours le nom romain sous le nom moderne, nous admettrons sans peine que la Gnerra de Granada estune œuvre savante, conforme aux règles, construite sur les modèles de l'antiquité.

Le style lui-même trahit cette imitation. La Guerre de Grenade est l'un des monuments les plus estimés de la prose classique espagnole, mais il est permis de penser que l'elfort et le procédé se sentent parfois un peu trop. L'auteur s'est proposé de reproduire le style coupé, hach(> et court, en même temps que sentencieux, de Salluste et de Tacite. Il procède par accumulation de petites phrases menues, d'incidentes juxtaposées, sans se préoccuper

inST. DE LA LIT. ESPAOXOLE. 14

242 SIKCI.K D (»H. DKLXIKMK PARTIE. — l/jll- 1 ( •llii;

si le lien qui les unit est suffisamment étroit et s'il ne blesse pas la syntaxe. D'ailleurs ces touciies successives, qui se cojuplètent, arrivent à donner à Fidée un relief ^extraordinaire. On sent, à cette manière nerveuse, que l'auteur, qui sait beaucoup et a beaucoup à dire, se resserre volontairement, ciioisit, et il atteint souvent à la concision de ses modèles. 11 a un don précieux, l'imagination, giàce à laquelle il anime et éclaire ses tableaux. Il ne se perd point dans la multitude de rencontres, de pillages, de razzias de cette guerre, où les grands faits d'armes sont rares : il dégage, avec vigueur et sobriété, le trait caractéristique (voy. les portraits d'Aben-Humeya, de Abenabi'i, de -Juan de Mendoza, du marquis de Los Vêlez, la prise d'Abenabô dans la grotte de Bercliûl). Notons surtout, comme vertu déjà rare, la noble liberté d'esprit de Fauteur qui parle, sans préjugé de race ni de caste, des hommes et des choses, et qui rend justice aux ennemis comme aux amis. Cet historien est un moraliste à la façon de Tacite, de Guicciardiui ou de Commvnes.

5. L'ouvrage de Mendoza avait été utilisi- dans la Histnria del rebeliôn de los Moriscos^, de Luis del Mârmol CarvajaL publiée en 1600, et dans la Corônica de los .Un/os de E^paPia, de Fray Jayme Bleda (1618). Quatre ans avant l'impression de la Guerra de Granada avait paru la Expediciôn de Catalanes y Arar/oncses contra Turcos y Gricgos- (1623), par Francisco de Moncada (1 583-1633), gouverneur et commandant en chef dans les Flandres. L'extraordinaire aventure de Roger de Flor qui, avec ses bandes d'almogàvares, conquit l'empire d'Orient, était un admirable sujet, déjà raconté en catalan dans la précieuse chronique de Ramôn Muntaner (1265-1328), imprimée en 1558. La variété et Féclat

Page 1