Les premiers mystiques espagnols, Juan de Duenas
Remedio de Pecodores), Pablo de Léon (Guia del Cielo), Francisco de Osuna [Abeccdario EspirUual), Francisco Ortiz
Epistolasi, Alonso de Madrid [Arte para servir ù Bios), nous conduisent )iis(|u"aux maîtres du genre, qui fleurissent dans la deuxième moilié du xm*^ siècle. Mention spéciale doitêlre faite de Pedro de Alcântara (1499-1562), des Frères Mineurs, le guide, le confident, le défenseur de sainte Thérèse, l'auteur du Traité de la Dévotion, et d'un Traité de l'Oraison 'qui n'est point celui de Granada, qu'on lui alliibue d'ordinaire), type très pur de l'ascète espagnol, mais de l'ascète toujours prêt à l'action, passionné, éloquent, écrivain médiocre, au demeurant, qui montra aux autres la voie. A côté d'eux, une multitude d'écrivains pieux,dont les œuvres sont estimées à 3.000 (les a-t-on bien comptées?), forment une milice innombrable, presque tous revêtus de l'habit religieux, les Dominicains, avec Luis de Granada ; les Franciscains, avec .San Pedro d'Alcântaia lui-même, Juan de los Angeles, Diego de Estella;les Carmélites, avec San Juan de la Cruz, sainte Thérèse, Jerônimo Graciân, Miguel de la Fuente ; les Augustins, avec Fr. Luis de Leôn, Malôn de Chaide, Orozco, F'onseca, Marquez ; les Jésuites, avec San Francisco de Borja, Luis de la Puente, Pedro de Rivadeneira, Alonso Rodriguez, Alvarez de Paz, Nieremberg. — Il faudrait joindre encore à ces bataillons de toutes robes les laïques, et même les hétérodoxes, les Servet, les Valdés, les Molinos.
Mais le mysticisme, si important à étudier au point de vue philosophique et moral (car ce fut, ou peut s'en faut, la seule philosophie espagnole), ne nous intéresse ici que dans ses rapports avec la littérature, et nous ne pouvons nous occuper que des œuvres qui prennent rang parmi les plus renommées à ce point de vue.
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8. Juan de Avila (I;j00-ln69), célèbre par rextraordinaire succès de ses prédications en Andalousie, et par l'action qu'il exerça comme directeur de consciences, écrivit une Paraphrase du psaume 44 : Audi, Filia; 184 lettres de direction (lo79), parmi lesquelles une correspondance avec sainte Thérèse, enfin un Traité de VAmour de Dieu, comprenant vingt-sept traités particuliers (1396) ^.
Juan de Yepes, dit de la Cruz ;i.ji2-lo9l), l'un des plus parfaits et des plus fervents mystiques, fut le grand disciple et le grand ami de sainte Thérèse. Son œuvre littéraire, dont la doctrine est peu accessible aux profanes, comprend : la Subida del Monte Carmelo, la Noche cscura det Aima, la Llama de Amor viva, les Avisos y sentencias espirituales, des Poesias dévolus, et des lettres. L'extase religieuse se confond chez lui avec l'inspiration poétique : il est poète par l'âme, dans ses Canciones, sa Noche obscura, son Cântico espiritual entre elalmay el esposo (quarante quintillas). La richesse des symboles et des images, l'ardeur du sentiment sont singulières. Il n'y a rien de plus intime, de plus typi(|ue, de plus espagnol, quoique l'inspiration du Cantique des Cantiques y soit manifeste. Nous sommes loin des mièvreries si froides du gongorisme. Le raffinement est ici, non dans les mots, mais dans l'intense subjectivisme de l'amour divin.
9. Le plus original, le plus noble comme le plus illustre des écrivains mystiques fut cependant une femme, Teresa de Cepeda y Ahumada, sainte Thérèse de Jésus (1.''>1;)-1582). Sa jeunesse, solitaire et enthousiaste, à Âvila, le drame émouvant de sa vie intime, avec ses alternatives de découragement et d'exaltation, le triomphe définitif de sa raison et de sa volonté, ses luttes persévérantes pour la réforme du
1. Voyez les œuvres principales de J. de Avila, B. A. E., t. XIII, — de Juan de la Cru/., Ibid. t. XXVII.
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Carmel, la fondation de dix-sept couvents de femmes et de quinze couvents d'hommes, tout cela nous est raconté, avec sincérité et simplicité, dans le Libro de au vida (1571), dans le Libro de las Fundaciones {i^l'^), ou dans l'abondante Correspondance qu'elle enli^etint parfois avec les personnai^es les plus illustres de l'époque (plus de quatre cents lettres, du 31 décembre ioGi au 17 septembre 1582). Elle s'y révèle à nous comme une admirable organisatrice, une politique habile, connaissant à fond les hommes. L'esprit positif et pratique s'allie chez elle à une imagination poétique, à une puissance de rêve et d'abstraction tout à fait extraordinaire, et c'est cette rare alliance de dons, en apparence opposés, qui constitue le côté vraiment original de son génie.
L'ardeur de la vie intérieure ' éclate dans ses œuvres mystiques', telles q^ue le Camino de perfecciôn (1565), les Conceptos del amor de Dios ô Ca)Uares, et surtout dans les Moradas ô Castillo interior (1577), où la sainte d'Âvila, dont la jeunesse rêveuse goûta le charme de VAmadis, a résumé, en une conceplioncurieusement romanesque, toute sa riche expérience de la vie de l'âme, et o\i elle conduit cette dernière d'étape en étape, d'extase en extase, à travers les sept chambres du château mystique, jusqu'à l'anéantissement définitif ausern de l'amour divin. G'estvraiment la Doctora, la maîtresse de la Doctrine d'amour, « qui écrivait, dit l'untde ses compagnes, le visage resplendissant, et dont la main allaitsi vite qu'il paraissait impossible que l'on piÀt naturellementécrire avec une telle rapidité ». Ce qu'il faut noter, c'est sa sincérité, sa naïveté absolue, c'est l'intériorité des phénomènes et enfin la grande jtuissance d'extériorisation de ces phénomènes, reconnus tels. Quant à l'action réciproque du physique et du moral, il est aussi impossible de la nier que d'en déterminer exactement, scientifiquement, les limites et le mode.
Son style, c'est son esprit, et son àme en action. L'art, 'surtout au début, n'existe pas : toute rhétorique est
1. Edit.Vicente Je la Fuente, 1881,6 vol. — B.A. E,, t. LUI et LV.
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absente. Elle emploie les mots populaires, familiers, les provincialismes de son pays. « Ses écrits sont le type du langage familier de la vieille Castille, tel que le parlaient les gens de la bonne société... type pur et naïf du vrai castillan central, aussi éloigné du cultéranisme académique et courtois que du patois charro et sayagués. <> (Vicenle de la Fuente.) Cette langue populaire est extrêmement savoureuse, avec ses archaïsmes et ses idiolismes. Elle suffît à l'auteur pour exprimer toutes les finesses de sa pensée. L'ouvrière a plié l'outil à sa fantaisie, et Luis de Leôn, qui avait recueilli et publié les écrits de la sainte, en lo88, exprimait déjà le jugement de la postérité lorsqu'il écrivait : « Pour la forme de la diction, la pureté et la facilité du style, pour la grâce et le parfait arrangement des mots, pour l'élégance sans apprêt qui charme au suprême degré, je doute qu'il y ait un écrivain dans notre langue qui puisse lui être égalé. »
Sainte Thérèse n'éLait d'ailleurs poète qu'en prose : ses poésies sont généralement médiocres, car il n'y a aucune raison de lui attribuer, comme on le fait d'ordinaire, l'admirable sonnet Au Christ crucifié :
No me mueie, mi Bios, para quererte....
1 0. Luis Sarriâ, dit Fr. Luis de Granada, naquit à Grenade, en lo04. 11 entre, en 1524, chez les Dominicains, et, après un séjour à San Gregorio de Valladolid ilo29-34), revient enseigner la théologie à Grenade. Il habite huit ans le couvent d'Escala Celi, près Cordoue, puis Sanlùcar (chez Is duc de Médina Sidonia), et Évora, où l'appelle le cardinal Infant Enrique. Provincial en 1556, il refuse l'archevêché de Braga, prend un moment parti pour une illuminée, Sor Maria de la Visitaciun, fait amende honorable, et meurlle31 décembre 1588. — Ses œuvres', fort nombreuses,