SIÈCLE DOH. DEUXIÈME PARTIE. — CERVANTES
neuf titres et deux comédies. Perdue, la Confiisa, « huena entre las mejores », au dire de Tauteur; perdue, la Batalla naval, sujet si cher au glorieux « Manchot de Lépante ". La vie à Alger (El trato de Argel) n'est intéressante que par les détails historitjues et biographiques qu'elle contient <'t par le rôle de l'esclave Saavedra, qui ressemble à Tauleur couiiiie un frère; en tant qu'œuvre d'art, elle reste sans valeur réelle. La Numancia, du moins, a pour elle la grandeur tragique du sujet. Quelques scènes sont saisissantes, effrayantes même, comme celle entre Marquino elle Cadavre et la scène finale, où sur les corps amoncelés et les ruines fumantes, Scipion annonce la Paix Romaine, l-e^ amours de Lyra et de Morandro jettent une note attendrit' sur ces horreurs; les ligures épiques de l'Espagne et du Duero, de la Faim et de la Guerre ont quebjue grandeur. Mais, malgré tout, en dépit des cris d'admiration poussés par quelques Allemands, la pièce n'a jamais pu se soutenir au théâtre, parce qu'elle est mal construite, que Tintérèt en est dispersé et que les qualités qui s'y montrent ne sont précisément pas d'ordre dramatique.
Même après le Don Quichotte, Cervantes ne renonça pas aux lauriers du théâtre. En 1615, à la veille de sa mort, il publiait « huit comédies et huit intermèdes nouveaux », qui gisaient « oubliés dans un coffre », et qu'il désespérait de faire jouer. Elles lui valurent quelques ducats de l'éditeur Villaroel, mais peu de gloire. Elles sont fort varii-es. A côté de celles que nous connaissons déjà, La Numancia, El Trato de Argel, il en est quelques autres dans le goût romanesque et dramatique, El Gallardo Espafwl, histoire mnresque ; La Casa de los celos y selvas de Ardenia, où, dans une intrigue confuse, se coudoient Charlemagne, Roland, Renaud, des bergers et des bergères, Cupidon, la Crainte, la bonne et la mauvaise Renommée, la Castille, etc.; La liran Sultana, Catalina de Oviedo, plus invraisemblable encore ; Los Baftos de Argel, plus près de la réalité, et qui semble une réplique du Trato ; El Rufutn dichoso, Cristobal tic Lugo, ijui ap[);irtii-nt au genre, si espagnol, de la Dcrocinn
VIA.IE DEL PARNASO. — PKnSILES 279
'/ kl Cniz et du Condcnado par desconfiado ; Pedro de Urdeiiiahts, la mi'Hleuie, à notre avis, parce que, en brossant des esquisses de la vie de bohème, réalistes et fantaisistes à la IViis, l'auteur se retrouvait en plein dans son élément. — Kt c'est aussi pourquoi ses Intermèdes se lisent plus volontii'rs. Quelques-unes de ces « tranches de vie » sans prélention sont vraiment pleines de saveur, d'un style franc et net, d'une observa lion juste, d'une exécution facile, par exemple, El Retablo de las maravillas, La Elecciôn de lo$ 'ilcaldcs de Uaganzo, La Cueva de Salamanca, El Rufiàn viudo Ihunado Trampagos, El Juez de los divorcios, Los Dos Hahlainrcs, etc. Certes, il n'y avait point là de quoi menacer la -:loire de Lope, mois, dans un genre plus humble, tout ce petit monde d'amusantes marionnettes s'agite avec une verve et une drôlerie qui rappellent, sinon l'auteur du bon Quichotte, du moins celui des Nouvelles.
En somme, le jugement très favorable que Cervantes a l'iirté sur son théâtre dans V Addition aai Parnasse, ou dans le prologue des Huit Comédies, a été cassé sans appel par la postérité. On conclura, de l'ensemble de son œuvre drama- I ique, qu'il n'avait ni une vue claire de ce que devait être le lliéàtie, ni le talent de faire vivre sur la scène, en une action bien lii'-e, les êtres sortis de son imagination. Dans la théorie, il hésite, et, après avoir, au début, sévèrement lilàmé les novateurs, il finit — dans sa deuxième série — par les suivre aveuglément, à tel point que Nasarre a pu soutenir sérieusement que ses pièces étaient une parodie dirigée contre Lupe de Vega.
Viaje del Parnaso. — Persiles. — Nous n'avons pas à
revenir sur le Viaje del Parnaso [\. p. 23.t). Cette allégorie laborieuse, oîi défilent avec monotonie cent vingt-cinq pi)ètes et une foule d'illustres inconnus, ne nous intéresse guère qu'aux moments, malheureusement trop rares. "ù Cervantes nous parle de lui-même avec sa bonne humeur ordinaire et où, laissant là les pauvres imaginations du Caporali, il t'-crit pour son propre compte. Mais
:280 SIÈCLE d'or, dklxième pahtii:. — Cervantes
il faut dire un mot des Trabajos de Persiles y Sir/ismunda^ preuve nouvelle et éclatante de l'absolue méconnaissance qu'an écrivain peut montrer de son propre talent. Cette " histoire septentrionale », dont les héros naissent dans une vague Islande et qui ])0ussent jusqu'à Rome des aventures péniblement traînées à travers le Portugal, l'Espagne, la France et ritalie, manque de sens, de portée, de valeur philosophique autant que d'intérêt. On ne sait vraiment ce ([ue l'auteur a prétendu faire. Est-ce un roman de chevalerie, débarrassé de lattirail vieilli, ridiculisé dans le Quichotte^ un exemple de ce que pouvait être le roman moderne? On le pr«'tend, mais on devrait bien nous montrer en quoi les extravagantes aventures et les mœurs, non moins invraisemblables, de ces fantastiques septentrionaux sont moins ridicules, ou plus instructives, que celles des Amadis ou des Primaléons. D'ailleurs, par une métamorphose mal expliquée, le caractère de l'œuvre change tout à coup : l'intrigue, si touffue jusque-là, devient insignifiante; elle ne seit plus qu'à relier les uns aux autres, et à l'aventure, des contes romanesques à la manière italienne, ou des tableaux de mceurs contemporaines (et c'est la seule partie un peu vivante). Je doute que l'on ait jamais relu par plaisir le Persiles, et, chose significative, on ne s'est plus soucié, après Audiguier (1618;, de le traduire en français. Et c'était là cependant l'œuvre préférée de l'auteur, celle sur laquelle il comptait, à son lit de mort, plus peut-être que sur le Don Quichotte, pour sauver son nom do l'oubli! " Ce sera le pire livre ou le meilleur de notre langue... et j'ai tort de dire le pire, car mes amis assurent qu'il atteindra le suprême degré de bont('\ »
Les Nouvelles exemplaires '. — Seules, les Novelas cjemplarcs peuvent prendre rang, au-dessous assurément,
1. Edit. Fitzmaurice Kelly, tomes Vil et \lil «le The complète ii'orhs... 1902. — Extraits annotés, par L. Dubois. 18118.