‹ Précis d'histoire de la littérature espagnoleChapitre 142 sur 263 · LK DON QUICHOTTE · texte numérisé non relu

LK DON QUICHOTTE

It'ijà préparé à en sentir le ridicule. La caricature arrivait juste à point. La grande crise était passée, mais elle avait t'Ié grave et elle pouvait avoir des retours dangereux. Le livre débarrassa à Jamais les imaginations de toutes les ■-ottises, de toutes les extravagances, de toutes les bille- \esées qui les avaient encombrées et enfiévrées. Pour cette .l'uvre de salubrité publique, Cervantes n'avait besoin l'aucun modèle, et il est inutile d'aller chercher ce dernier

lii'z l'ulci, chez Boiardo, chez Arioste, bu dans le Caballero > ifav et Tirant h Blnnch, quelques ressemblances que ces lirniers puissent, sur certains points, présenter avec le hon Quichotte. Quoique Cervantes paraisse avoir été l)ien au ' itiirant de la littérature italienne, son œuvre est profon- JiMnent espagnole : elle ne doit rien aux étrangers. .Son Miiginalilé résiste à tous les rapprochements.

Hien de plus oiseux, et parfois de plus sot, que les ' xplications du prétendu mystère caché au fond du roman satire contre Felipe II, contre l'Eglise, contre tel ou tel favori, contre la Vierge Marie, etc.). Nous n'en dirons rien. il n'y a point dans le livre de sens esotérique, d'énigme à deviner, mais simplement une histoire divertissante et merveilleusement gaie des travers humains, malgré la larme '|u'y croyait d('Couvrir Sainte-Beuve, malgré la navrante

tristesse' » que l'on veut y voir; histoire écrite par un ■-âge, ]>lein d'expérience, qui nous invile à nous délier de la folle du logis laquelle peut-être lui a joué plus d'un tour), à prendre les choses pour ce qu'elles sont, les hommes poui' ce qu'ils valent, la vie pour ce qu'elle tient. Point n'est besoin de briser l'os poury chercher la moelle: elle s'ofTrt! d'elle-même, abondante, savoureuse, nourrissante. Bien des générations, et combien diverses! s'en sont <léleclées, car elle convient à tous les âges, à toutes les conditions, à tous les tempéraments, à toutes les races. Tous s'en sont bien trouvés, et, à en juger par le nombre

1. <j. .Martine/, Sierra. La h-islpza del Qitijole iMotivos, 190.u, p. l()'J-27).

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et Textraordinaire variété des traductions, ils y reviennent volontiers.

r,e Doa Quichotte est à la fois très espagnol et très humain. Très espagnol, parce qu'il incarne les types essentiels de la race et les deux côtés principaux de Tàme nationale : je veux dire l'esprit d'aventure, la mégalomanie, l'idéalisme visionnaire et mystique dune part, et. de l'autre, l'esprit pratique, positif, mais volontiers fataliste, qui compte sur le sort et sur la loterie pour devenir, du jour au lendemain, roi de Barataria. Il relie VAmadis à la Célestine, et c"est en lui que se rejoignent et se confondent les deux courants que nousvoyons couler, en sens contraire, à travers toute la littérature. Très espagnol encore, paixe ijuil traduit fidèlement, en religion, en politique, en morale, les idées moyennes, voire les préjugés courants, car, sur ce point, l'auteur n'était nullement au-dessus de ses contemporains; et enfin, parce qu'il fait revivre, d'une vie extraordinairement intense, l'Espagne de ce siècle dans une séi"ie de tableaux où se rencontrent, en un mélange pittoresque, tous les types classiques. Prétendre, comme l'a fait Byron (et d'autres avant lui , que cette satire de l'Espagne chevaleresque fut un crime de lèse-patrie, qu'elle a ruiné les idées d'honneur, de sacrifice, de dévouement héroïque, rendre enfin l'auteur responsable de la décadence de l'Espagne, c'est méconnaître étrangement le sens de l'œuvre. Ces nobles idées, Orvantes ne les détruit point ; il les épure, il les débarrasse de toute la lie, de toutes les souillures qui les obscurcissaient et les déshonoraient, il les restitue à leur éternelle vérité. Enlevez sa folie au pauvre hidalgo, il n'est rien de plus noble, de plus généreux : impossible de ne point le respecter et l'aimer.

C'est, au contraire, dans cette épuration de l'idée chevaleresque que pouvait être le salut, et c'est là, qu'à l'insu de l'auteur, gît le sens profond de l'œuvre. Si elle n'était i|u'une satire littéraire, sa portée serait singulièrement diminuée. .Mais, à la bien considérer, elle prend un sens lii'^loi ifjuf. national et social, f|ui élargit singulièrement

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pour nous l'iioiizon où se meut la maigi-e silhouette de l'Ingénieux Clievalier. Ce qui nous frappe, dans la politique intérieure ou extérieure de l'Espagne au xvi'' et au xyii"^ siècle, c'est l'aveuglement volontaire d'un peuple qui niarrlie obstinément enfermé dans son rêve de grandeni' >urluimaine, sans vouloii' ouvrir les yeux à la réalité, ni se rendre compte que tout change autour de lui, et qu'à s'acharner à poursuivre un idéal vieilli, à remonter le courant, il s'expose aux pires échecs. Il y a, entre l'ambition démesurée que cette nation afiiche et sa faiblesse réelle, • ■ntre la solennité pompeuse de son verbe et le vide de sa pensée, entre la fastueuse mise en scène, qui cherche à faire illusion et la misère oii végète la foule derrière le décor, il y a une disproportion telle que le comique en jaillit iiatuiellement. On poursuit des fantômes éclos dans une imagination détraquée, et l'on est lancé dans les airs par les ailes du moulin, mises en branle par le vent qui se lève. On combat pour je ne sais quelle chimère d'unité universelle, on prétend obliger tout venant à proclamer lu souveraine, l'unique beauté de Dulcinée, et, à chaque lournant du chemin, l'on reçoit de cruelles leçons. Cette lihildsophie, qui, en somme, se dégage de l'œuvre sans effort, dépasse donc singulièrement la portée, forcément un peu courte, d'une satire littéraire.

Mais en même temps, par un miraele qui n'a été rt'alist' que bien rarement, il n'y a pas de livre plus humain, plus accessible à tous, que ce livre si espagnol, et c'est ce qui explique son universelle popularité. La philosophie qui s'y cache, la morale qui s'en dégage, c'est la partie la plus exquise et la plus précieuse, c'est l'essence rare de ce livre universel. Celte philosophie, elle n'est d'aucune secte, d'aucune école, d'aucun dogme : elle est seulement humaine. Elle est optimiste, vaillante, plus sûre que celle de Rabelais, plus large et moins sèche que celle de La Fontaine, moins amère que celle de Molière ou de La Rochefoucauld, moins accommodante et ondoyante que celle de Montaigne, de Vol-

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taire ou de Renan, Elle est de tous les jours, pour l'usage, pour la vie, et non pour la spéculation.

Cette richesse psychologique et morale a sa répercussion naturelle dans la forme. Et tout d"abord dans les caractères; dans ce caractère de Don Quichotte, si original et si vrai. Fou, assurément, il l'est; mais combien lucide, quand sa manie n'est plus en cause ! L'intelligence sauf sur ce point spécial] si droite! la volonté si saine 1 Homme de tact, d'une pureté enfantine, d'une candeur invincible, malgré sa passion romanesque, dune politesse exquise avec tous, avec les manants et les pauvres gens, avec les voleurs, avec les femmes perdues, mais ayant des lueurs de tout, 1' piquant dans tous les jilats », et parlant à l'occasion avec tant de sens que tous restent à lécouter bouche hée, embobados y siispensos, quand il décrit l'Age d'or, ou qu'il trace le parallèle des Lettres et des Armes, ou qu'il vante les charmes de la Liberté, ou qu'il parle d'éducation, de poésie, de gouvernement. Et rien, aucune insulte. aucune bouffonnerie ne réussit à lavilir, ni les coups qui pleuvent sur lui de toutes parts, ni le grossier contact de Maritorne, ni les pudeurs grotesquement effarouchées de la duègne Rodriguez, ni les plaisanteries de l'effrontée Altisidora, ni les taureaux, qui le foulent aux pieds, ni les porcs qui le couvrent.de boue : lien n'altère la noblesse de cette âme, obscurcie par les fumées de la folie, mais qui recouvre, au dernier moment, sa beauté souveraine et rayonne alors d'un reflet divin.

Et en face de lui, ce Sancho, la joie du livre, le héros burlesque, tel que, ni dans Shakespeare, ni dans Rabelais, ni dans Molière, nous n'en trouvons un plus vrai : grossier. crédule, peureux, gourmand, un peu menteur, un peu é-goïste, mais si naturel, si candide lui aussi et si humain 1 Et philosiiphe à sa manière, jdein d'un bon sens lerre-àterre, mais qui a cueilli dans les sillons familiers ce bouquet de proverbes, dont la fraîcheur et le parfum embaument le langage de ce rustre. A chaque instant ce bon sens l'pais heurte l'ambitieuse folie de l'hidalgo, et, tout

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aussitôt, par un contre-coup amusant, il se met à déraisonner à son tour. Mais, comme on l'a dit, « la folie de l'un sert à mesurer exactement celle de l'autre ». Chose singulière et charmante, lorsque Sancho, après avoir brutalement ramené à terre l'imagination de son maître, perdue dans les nuages, retrouve à son tour sa marotte, c'est (6 grand fou de Don Quichotte qui alors lui parle raison, qui lui fait de la morale, qui crève gravement toutes ses bulles de savon, et sous le soleil qui fait bouillonner les I ervelles, ce couple symbolique, à jamais inséparable, s en va ainsi par les chemins poudreux de la Manche et de TAragon, chacun des deux illuminés poursuivant et faisant lever sous tous les buissons sa chimère favorite, que l'autre l'ait aussitôt évanouir.

La place nous manque (mais il est des livres sur lesquels il faut renoncer à tout dire) pour poursuivre l'étude des caractères si nombreux, si variés, si pleins de vérité historique et de sens moral, comme pour montrer la variété t-l la souplesse du plan, la diversité des aventures que Cervantes, sans doute par crainte de la monotonie, a cru devoir enrichir encore d'histoires et de contes indépendants \(c Curieux malavisé, le Berger amoureux et les Noces de Camacho, le Captif). Nous voudrions aussi pouvoir étudier le style du Don Quichotte, où il y a tant de négligences, de lourdes incidentes, de répétitions, en un mot, tant de traces manifestes d'improvisation et d'insouciance, mais qui, en dépit de tout, reste un modèle inimitable de naturel, de grâce aisée et souriante, ample et souple, se prêtant à tous les tons, coloré, plein d'idiotismes pittoresques, simple et franc à une époque oii se perdaient le sens et le goût de la simplicité. Cette absence de recherche, cette franche saveur du premier jet constitue un caractère très rare à une époque où chacun se fait un style, où la langue, tortillée et tourmentée, perd décidément sa force et sa netteté. Aussi, ipalgré les négligences et les taches, cruellement cataloguées par les pédants, c'est dans ce texte incomparable qu'il

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faudra toujours apprendre le castillan, de même qu'il faudra, au besoin, revenir chercher en cette Bible des leçons de sagesse pratique. ^

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