Le roman picaresque'. — Le Guzmân de Alfarache
■ — Nous avons défini le mot et parlé des origines du genre à propos du Ldzarillo de formes (Voy. p. 191). Ce genre fut remis en honneur, et avec éclat, par le Sévillan Mateo Alemân (1547 7 après 1609), dans son Guzmân de Alfarache. Après avoir étudié à Séville, à Salamanque et à Alcalâ, Alemân fut employé pendant une vingtaine d'années à la Con. taduria mayor de citciitas, ou Cour des Comptes. Rien ne prouve, comme on le dit. qu'il ait été soldat en Italie, quoiqu'il paraisse connaître bien ce pays. Comme Cervantes, il fut emprisonné pour erreurs de comptabilité et pour dettes (en 1580 et en 1602 ■^). 11 publia, en 1599, la première partie du Guzmân, qui eut un grand succès. Ce succès provoqua des contrefaçons. Une deuxième partie apocryphe parut .en 1602, signée Mateo Luj'ân Sayavedra, pseudonyme probablement de l'avocat valencien Juau Marti. La deuxième partie authentique ne parut qu'en 160i, Alemân étant occupé à écrire alors 'singulier contraste i) une Vie de saint Antoine de Padoue. I.a troisième partie annoncée ne fut jamais publiée Nous perdons de vue Alemân jusqu'en 1608, date à laquelle nous le retrouvons établi à Mexico, où il slla chercher fortune. Il y imprima, en 1609, une curieuse Ùrtor/rafia castellana. Il dut mourir peu après : du moins il n'est plus question de. lui après cette date.
1. La plupart de?; romans qui suivent se trouvent dans la B. A. E., t. m, XVII! ft XXXllI.
2. La biographie de ^L A. a été en partie renouvelée par M. Rodriguez Marin, dans son discours à l'Acad. Esp. du 27 oct. 1907.
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La Vida y hechos del picaro Guzmân de Alfarachc est l'autobiographie trun civenturier sévillan qui traverse toutes ies conditions sociales: valet de cuisine, portefaix, galant à Tolède, soldat en Italie, mendiant à Florence, page d'un cardinal à Rome, domestique chez l'ambassadeur de France-, boufTon et entremetteur, volé par un certain Sayavedra, voleur lui-même à Milan, fiancé à Gènes, amoureux à Saragosse, commerçant à Madrid, étudiant à Alcalà, où il se marie et s'enrichit, grâce à la beauté de sa femme (qui l'abandonne â Séville), et enfin, finissant aux galères, pour avoir dépouillé une riche veuve. C'est dans cette retraite forcée, ot d'ailleurs bien gagnée, qu'il rédige ses mémoires.
Ces mémoires comprennefit trois éléments : 1» le récit ; 2» la morale; 3° les contes insérés dans le roman. L'auteur imagina de faire suivre chaque aventure d'une longue morale, — l'antidote à côté du poison. Ce plan, bizarre et peu artistique, ménage du moins tous les goûts. Les leclours, s'ils trouvent le poison plus savoureux, ont toute facilit(^ pour négliger le remède. D'autres, au contraire (c'est, je crois, le petit nombre), ne lisent que la morale, et ce sont des gens de goût, car personne n'a moralisé avec plus d'agrément, ni montré, dans ce genre ingrat, plus de variété, d'imagination et de fertilité. Ce bon sens diffus, cette finesse trop délayée, mais assaisonnée de bons» mots et de proverbes, font songer à quelque Sancho érudit, dont la sagesse se serait aiguisée et enrichie à l'Université, ou à un Montaigne populaire, moins fin, moins sceptique surtout, mais sans prétention, et se laissant entraîner avec une bonhomie condescendante au courant de ses souvenirs. i Durant ces longues confessions, il touche à bien des choses graves ou futiles, effleure les sujets les plus divers, noust donne son opinion sur toutes les questions du temps. • C'était un journal très vivant et très au courant de Tactua- i Uté, une naiscellanée, où chacun puisait à son goût etda^s*
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laquelle l'auteur avait voulu joindre l'utile à lagn'able. L'un et l'autre y sont, mais juxtaposés, et non fondus comme dans le Quijote : non omne tulit punctum... 11 faut le lire à petites doses et le couper en tranches. D'ailleurs il contient beaucoup de contes détachés, tels que l'histoire d'Ozmin et de Daraja (I, 1, 8), le conte du gentilhomme napolitain Dorido et de Clorinia (I, 3, 10), celui sur Àlvaio de Luna (II, 1, 4), la nouvelle de Micer Jacobo et de ses enfants (II, 2, 9), etc. — Le style est très abondant, très riche ; la langue dépasse sensiblement les limites du dictionnaire académique. Elle est franchement populaire; c'est celle de Cervantes avec moins d'art et de génie, avec les mêmes négligences et les mêmes inégalités, mais je serais presque tenté de dire avec encore plus de richesse verbale.
6. Autres romans picaresques. — « Le livre amusant de la PIcara Justina, dans lequel, sous d'agréables discours, se cachent d'utiles enseignem^'uts », parut l'n 160^», sous le nom de Francisco de Ubeda, Tolédan. Une tradition, confirmée par Nicolas Antonio, voyait dans ce nom if pseudonyme de Fr. Andrés Pérez, de Leôn, Dominicain, de même que l'on avait fait honneur du Lazarille à un .léronimite. 11 semble démontré aujourd'hui i^Rev. Hisp., X, 236"* que le véritable auteur est un médecin de Tolède, qui portait réellement le nom de Francisco Lôpez de Ùbeda. Pour remédier au mauvais goiit du public, qui ne veut plus, dit-il, que des histoires licencieuses, ce médecin homéopathe a composé un remède « formé de la quintessence de la Célestine, de Momus, de Lazarille, d'Eitfrosine, du Patrafnielo et de l'Ane (Vor. »
A la fin do chacune des prouesses de sa triste héroïne, Justina, une petite morale, aprovechamiento, est censée contre-balancer le mauvais exemple, comme l'amère pilule de quinine coupe la fièvre. Un sommaire, en vers extrêmement variés, commence chacun des chapitres. La
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fable est des plus vulgaires. Elle se borne à raconter comment Justina, fille et pelite-fille d'aiiberiiisles, de barbiers et de montreurs de marionnettes, embrasse la vie picaresijue et fait force dupes et victimes jusqu'à son mariag(> avec (îuzmân d'Alfarache, dont elle est la digne fiancée. [.e roman, en quatre parties, se déroule dans les environs de Leôn : il est inachevé. Le style est des plus entorlillés : il marque l'introduction du conceptisme dans le roman [ucaresque. Bons mots, rapprochements ingénieux, ou prt'tendus tels, périphrases alambiquées, jargon précieux, calembours même forment un ensemble extrêmement obscur, fatigant et pénilde.
7. Le Bu.'^cun J^e Filou) ou, comme on l'intitula plus tard, El gran Tacano, de Quevedo, fut composé peu de temps après la Picara Justina (Voy. p. 238), mais il ne parut qu'en 1626. Comme son aïeul Lazarillo et comme son frère (ïUzmân, Pablo de Segovia est sorti de la lie du peuple. Il nous mène, à sa suite, dans une foule de sociétés suspectes ou bizarres, pupilaje du licencié Cabra, oîi règne la Faim, tripots d'étudiants à Alcalâ, grandes routes oii se coudoient une foule d'aventuriers et de batteurs d'estrade de tout acabit, taudis de bourreaux ou d'hidalgos râpés, mendiants et filous, syndiqués comme les compagnons de Monipodio, comédiens de campagne, valientes deSéville, etc.
Rien de plus net, de plus incisif, de plus nerveux que le style du Buseon, mais aussi rien de plus difficile à entendre. Il reproduit tous les modismes, les tours familiers, les singularités de la langue populaire et parfois du jargon de la pègre. L'auteur y ajoute, pour son compte, une quantit»' de jeux de mots, d'afjudezas, de calembours, d'allusions. Sa pensée, aiguisée, miroitante, éblouit et aveugle par son papillotage perpétuel. Cet esprit int'puisable ne taide pas à la<ser même ceux qui sont en état d'en goûter le sel. L'impri'ssion finale est pénihle. la philosophie pleine