CHAPITUE IV LE THÉÂTRE
De tous les ttenres littér;iires, le théâtre, avons-nous dit, allait devenir, vers le début du xvii" siècle, le plus vivantet le plus populaire. La formation du type dramatique national occupe la première partie de la période que nous étudions : ébauché dès Lope de Rueda, il est définitivement consacré parle génie de Lope de Vega.Dans Tintervalle, diverses tentatives sont faites, à Séville et à Valence particulièrement : la Comedia espanola s'en dégage peu à peu. Cette forme restera désormais fixée, et unanimement <adoptée par les innombrables dramatiques que nous grouperons, pour plus <le clarté en même temps que d'exactitude chronologique, autour des deux noms illustres de Lope <le Vega et de Calderôn. Ils représentent, celui-là l'apogée, celui-ci le dernier é.lnt et 1^" déclin dp la grande périod«* dramatique.
LA FORMATION DE LA CnMEDIA
1. Lope de Rueda et son école. — Pour les contemporains de Cerxantfset de Lope de Vega, le théâtre espagnol ne commence qu'avec Lope de Rueda (vers iylO-156o). « Rueda, dit Cervantes, fut le pr^niicr qui le tira de ses langes ». Et Lope de Vega répète : <• Les comédies ne remontent pas au delà de Rueda, que beaucoup de nos contemporains ont entendu. » Les détails donnés plus haut montrent dans quel sens restreint et particulier il faut en-
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tendre ces déclarations, dont les auteurs semblent ignore:^ Enrina, Torres Naharro et Gil Vicente. Ce qui est vrai et hors de discussion, c'est qu'avec Rueda le théâtre descend hardiment sur la place publique, sort des palais et des églises, se fait populaire et, par quelques côtés, national.
Rueda était Sévillan. D"abord ouvrier batteur d' or [ha tihoj a il se fit acteur, puis auteur et directeur de troupe. En cette tri pie qualité, il parcourut l'Espagne : on signale son passage, de ioSi à loo7,à Valladolid où il s'était marié ddix ans avant avec une certain»- Mariana, chanteuse et danseuse, qui avait, en cette double qualité, charmé les loisirs du duc de Medinaceli ; puis à Ségovie (1558), à Séville (1559), à Valence (1560), oij il se marie, en secondes noces, avec Rafaela Trilles, veuve elle-même, enlin, à Tolède, à Madrid, à Valence de nouveau. Il fait son testamentà Séville, le 21 mars 1.^63, et fut, dit-on, enterré a la Cathédrale, — ce qui prouverait qu'il y avait alors en Espagne plus de largeur d'esprit que dans la France de Molière. Cervantes, qui l'avait vu jouer et en avait gardé un souvenir enthousiaste, nous décrit (Prologue de ses Cornedias] le maigre appareil et la rustique installation de ce théâtre ambulant. Ses œuvres', recueillies et publiées par Timoneda, son ami (1567, 1570), comprennent quatre comédies [Los Enganados, laMcdora, la Eufemia, Annelina]; deux Coloqidos pastortics (de Timbria, de CainUa) ; deux Difilogos en vers Prendasde amor^Garja d'amour, et Sur l'invention des chausses à la mode); enfin, dix Pasos, la Carâtula (le Masque), le Riifian cobarde (le Rufien peureux), El Convidado (le Convié], Cornudo y Contento, Pagar y nopagar, Los Criados, La Tierra de Jauja (le Pays de Cocagne), et surtout Las Aceitunas [les Olives). 11 n'est pas sûr i|in' la Farsi; del Sordo (vers 1560) soit de lui.
On peut distinguer, dans le théâtre de Rueda, trois sources d'inspirations, — celle de l'antiquité, qui ne fournit que quelques types plautiniens par exemjde. le Mites
1. Edit. Fiiensanlîi del Valle : I Ihroa raro.s n ciiriosos. I. XXIK t XXIV. — Six Pasos. dans Moratin, Ovinenes.
RIEDA. — DRAMATIQUES SÉVILLANS 301
iilo)'iosii> , — celle de Tllalie, très iinportanle el préponilt'-ranle dans les comédies qui, toutes, ont eu des modèles italiens Al ioste, Ranieri, Ceochi, les lu t ronat i, Ailhemio (linncarli ; — enlln 1 inspiration nalionale et populaire, pii ap|taraît surtout dans ces charmants pasos ou scènes >!>■ la vie réelle, si pleines de vie, de vérité et d'un style si alerte. Ils constituent le litre duraMe de ce » fondateur du liiéàtre espagnol ».
Rueda eut des imitateurs nombreux, mais beaucoup de leurs œuvres ont disparu. Tel fut le sort des innombrables pièces (lu (l'uvres du Sévillan Juan de Malara (1527-1571 , dont nous nr possédons plus que quelques titres [Mucitc •le Orfeo, Trabajosée Hercules, Psyché ms. , poèmes épiques; l.ocusta 1 1548 , Absalon, tragt'dies, et un livre de proverbes ( Voy. p. 182' ; — et d'un compagnon de Rueda, Antonio Cisneros, qui mourut en 1579. On peut se faire cependant une idée de leur genre par les comedias, ou farsas, conservées par exemple la Fana Ardamisn, de Negueruela; — la Farsa Cornelia, d'Andres de Prado; — la Comedia de Sepùlveda, à laquelle Fautrai- aurait donné son propre nom; — la Tolomea, la Serapluna, la Duquesa de la Hosa, d'Alonso de la Vega t 15ii0 , acteur de la troupe de Ru<Mla et qui puisait volontiers ses sujets dans Handello ; — la Marqacsa de Siiluzid, (iiisrlild, de Pedro Naharro; — la Florisea (1551 , de Francisco de Avendano loo3), et'-.
2. Les dramatiques sévillans. — Séville, qui fut à I ette époque lun des centres de la production dramatique. vit naître, outre Lope de Rueda et Juan de Malara, Juan de la Cueva. dont nous avons mentionné déjà plusieurs (luvrages Voy. p. 225, 235). L'importance de La Cueva comme fondateur de la Comedia, est considérable. Xon seulement il tenta avant tout autre d'en formuler la théorie (non sans contradictions ni inconséquences) dans son Ejemplar poé-
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lico, mais il voulut réaliser son idéal et appliquer ses principes dans ses pièces, imprimées en un volume < 1588 , un an après son Coi'o febeo de romances historiales lb87 . Qu'il ait été le premier, comme il le croyait, à réduire dr cinq à quatre le nombre des actes, le mérite, si c'en est un. est mince. Sans renoncer aux sujets antiques Ajax. Sccvola, Virginia ., il orienta résolument le théâtre vers les sujets nationaux, comme dans les Sicte Infantes de Lara, le Cerco de Zamora ou Bernardo del Carpio, trois des plus tragiques sujets qu'offrait rhisfoire d'Espagne, ou vers des événements récents, tels que le Siège et le Sac de Rome. Il secoua h' joug des pseudo-aristotéliciens et fit bon marché des unités de temps et de lieu. 11 comprit surtout ce que jiouvait ajouter d'intérêt à la fable la poésie populaire ; il fut lun des premiers soit à puiser largement dans le trésor encore presque intacl du romancero, soit à user, selon des règles capricieuses, de tous les mètres populaires. Sous ce double rapport, Lope de Vega, Guilién de Castro etleurs émules n'ont fait que suivre son exemple. Sans les romances en particulier, les trois premières tragédies espagnoles citées plus haut .seraient comme découronnées et existeraient à peine. Mais ce ne fut pas seulement la comédie historique dont il donna le modèle, ce fut aussi la comédie de mœurs, dans le sujet, si éminemment sévillan, de VInfamador, premier modèle du Burlador de Sevilla, ou dans le Vicjo enamorado.
Joaquîn Romero de Cepeda, quoique de Badajoz, peut (igurer parmi les Sé\illans, puisque ses comédies furent représentées et imprimées à Séville (lo82). La plus importante, la Comedia Salvaje, en quatre actes, atteste la poi.uiarité de la Celestina, à laquelle elle emprunte ses deux premiers actes. La Mrtamorfosea { trois actes forme contraste avec les horreurs qui terminent la précédente : c'est une pastorale, qui n'est pas sans quelque analogie avec le sujet du Dépit amoureux \