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Il ne peut être question de faire ici un dénombrement complet de tant de richesses. Il y a des sacrifices d'ailleurs qui ne nous coûteront guère. C'est ainsi que les comedias divinas tout entières (quoique celles dites de .s«/(^o.s soient, à elles seules, au nombre d'une cinquantaine), peuvent
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être négligées sans grand inconvénient. Et il eu sera de même des comédies mythologiques, des pastorales et des genres secondaires, en particulier des intermèdes et des loas. Dans ce dernier domaine, le Arai maître est Quinones de Renavente, et dans le premier, le théâtre religieux, Lope de Vega ne saurait lutter contre Calderôn. J'ajoute que, pour ma part, je me résignerais encore — non parfois cependant sans quelque regret — à sacrifier les pièces!^ tirées des poèmes chevaleresques du moyen âge [Roland, J ReiKuuL Gayferos, Ronceraux, la Belle Maguelonne, etc.) ; — Ù ou même des Xouvelles de Bandello [La Quinta cleFlorencia, J El Mayordomo de la duqucsa de Amalfi, Castelcines y Mon- ^ tesefi, etc.); — du Décaméron {El Haleôn de Federigo, El Anzuelo de Fenisa, Servir con mala estrella, No son todos ruisciiores, etc.); — ou enfin des romans espagnols (la Doncella ] Teodor, El Remedio de la desdicha ou Abindarràez y Jarifa, etc.). — Tous ces retranchements faits, le royaume de Lope reste encore assez vaste.
Les comédies historiques (n° 1 de notre division) et les ■$ comédies de mœurs ou de capa y espàda (n° 3) forment, à '■» notre avis, les plus riches et les meilleures provinces de *• cet empire. Lope a mis à contribution Thistoire universelle 4 et la géographie entière du monde alors connu, du Portu- . gai à la Bohême, de la France à la Turquie, du Maroc en ' Amérique : cette partie de son œuvre devrait être accompagnée d'un Atlas et d'un Manuel d'histoire générale. Mais ~ c'est naturellement l'histoire d'Espagne qui, le plus souvent, l'aie mieux inspiré. Il connaissait trop imparfaitement les annales ou les mœurs des pays étrangers pour en tracer des tableaux vraiment intéressants. Il avait même besoin d'un certain recul historiiiue pour se sentir bien à l'aise dans les sujets nationaux. Ce sont les drames remontant à l'âge héroïque, aux premiers temps de la monarchie qui constituent ses meilleurs titres en ce genre. Même en ce domaine, son imagination — lune des plus merveilleusement souples que l'on ait jamais vues — se donna carrière
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en IdUte liberté. 11 essaie de se faire illusion et croit imprimer à son drame une couleur plus exacte en imitant parfois, comme dans les Famosa.s Asturianas, la langue archaïque. Mais il est à peine besoin de dire qu'il n'y a là que l'un de ces pastiches dans le genre des Balhidcs de Olotilde de .'^urville ou des Contes drùlatiques de Ralzac. Ce que Lope exprime à merveille, ce n'est pas l'exactitude de l'histoire réelle, c'est l'esprit des légendes nationales et patriotiques. Il a dégagé de ces traditions populaires un certain nombre de types dans lesquels la nation s'est reconnue aussitôt, — d'autant plus volontiers qu'elle y était embellie. Lope a senti, deviné l'histoire plus qu'il ne l'a étudiée et connue: il était peuple sur ce point, et c'est pourquoi son art allait directement à l'âme du peuple. (Voyez Los Tcllos de Meneses, Los Norias de Hornachuelos, Penhfinez y Coinendador de Ocana, Fuente Ovejiina,J^o cierto por lo dndoso, La Nina de plata, La Estrella de Sevilht, El Mejor Alcalde el rey, etc.) — Beaucoup des types semi-historiques qu'il y dessine sont restés : le roi Justicier : Enriqui^ III (dans Veribâncz et Los Novios de H'ornachuelos), Alfonso II le Chaste (dans Los Prados de Leôn), Hamiro II d'Aragon dans la Campana de Aragon), Alfonso VII dans El Mejor Alcalde), Pedro I le Cruel (dans la Estrella de Sevilla), etc.; — les tyranneaux féodaux, tels que le Maestre de Calatrava Fuente Ovejuna], le commandeur d'Ocana (Peribà nez) ; — le paysan noble et indépendant Tello el Viejo, dans los Tellos de Meneses, Peribàfiez, .luan Labrador, dans El Villano en su rincôn); — la femme héroïque et aimante (dans Las Famosas Asturianas, Las Donccllas de Simancas, la doua Sol de Corona merecida, etc.)
Parmi les comédies romanesques, où l'imagination l'emporte sur l'élément historique, La Estrella de Sevilla, El Castir/o sin venrjanza, El C(d)allero de Olmedo, la Nina de plata, et Dineros son calidad sont certainement au nombre des pièces le plus justement célèbres de Lope.
.Mais c'est dans la comédie dite de cape et d\'pée que Lope est tout à fait lui-même. La Comedia de eapa y espada, c'est
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vraiment la comédie nalionale, purement espagnole, s'inspirant des mœurs contemporaines de la classe moyenne qu'elle nous peint, en les poétisant volontiers, au moyen d'une intrigue fenredo) souvent compliquée et romanesque, qui intéresse par la succession ingénieuse des péripéties, plus que par l'étude philosophique des caractères ou même par la copie exacte de la réalité. Les quiproquos, souvent accumulés, les déguisements et travestis, les substitutions de personnes, les reconnaissances, la suspension du dénouement, la parodie de l'action principale par un ou plusieurs couples de valets ij/raciosos), les descriptions de scènes et de paysages familiers, l'emploi de la poésie populaire, sont les procédés ou les éléments habituels de la comedia. Elle fournit, dans l'ensemble, le tableau le plus vivant, le plus pittoresque, le plus complet de la vie espagnole à Madrid, à Tolède, à Valence, à Séville. Toute celte société si curieuse revit avec une netteté et un charme incomparables. Las flo7-ef; de D. Juan, El anzuelo de Fenisa (Lhameçon de Fenisa), El acero de Madrid (L'eau ferrée de Madrid), El Perro del Hortelano (Le chien du jardinier), La Noche Toledana sont des types achevés de l'intrigue lopesque. Et quelle richesse d'invention dans Los ramilletes de Madrid (Les bouquets de Madrid); La boba para Ion otros ydiscreta para si (La sotte pour autrui et sage pour soi-même); Los Milaf/ros del desprecio (Miracles du dédain ; Las Bizarrias de Belisa (Les caprices de Bédise); El premio del bien hnblar (La récompense de qui parle bien); Por la puente, Jitana... (Par le pont, Juana ; La nocfie de san Juan; La dama de cântaro (La dame à la cruche i; El domine Lucas, el cent autres !
Les caractères, trop souvent supi-rlicielleinent étudiés, et plutôt esquissés (ju'approfondis, sont du moins extrêmement variés. Que de nuances diverses de pères, d'amoureux, de valets, de soldats, de paysans, de mères coquettes et de filles pleines d'esprit, d'audace et de savoir-faire ! Il y a chez Lope, dans la peinture des caractères féminins, beaucoup plus de variété que chez Tirso ou chez Caldenui.
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Très fitîres chez cehii-oi, très libres chez celui-là, elles sont surtout, chez Lope, très passionnées, très fines, très souples. Elles sacrifient tout à l'amour: la passion excuse tout.
La comédie de caractère, telle que nous l'entendons aujourd'hui, est rare cher. Lope : elle n'est point cependant absente (Voyez dans El desconfiado, La Dama melindrosa, la Discreta enamorada, Fenisa, la Viuda Valenciana, de jolies études de femme savante, de précieuse, de courtisane, etc.).
La facilité, l'aisance de Tinvenlion chez Lope est vraiment merveilleuse. Même en tenant compte de la répétition des mêmes thèmes, il a produit assez d'intrigues pour en fournir toutes les littératures de l'Europe; et, en fait, toutes sont venues s'alimenter dans cetle mine inépuisable. 11 a à tel point l'instinct du théâtre que tout s'anime chez lui, tout se meut et donne aussitôt l'illusion de la vie, avecson amusante ou inquiétante complication. Aucun soupçon de fatigue, d'effort ou d'appauvrissement. Son style, avec toutes ses négligences et ses traces d'improvisation, est le plus souvent une merveille d'élégance, de grâce et de justesse. Il accorde trop parfois au conceptisme, mais un ton léger d'ironie vient d'ordinaire corriger ce sacrifice presque forcé aux goûts du public. Cet homme, qui a tant lu et écrit, ne paraît songer, dans ses comédies, qu'aux spectateurs du patio, au vrai peuple debout, qui se soucie plus d'action que de beau style : c'est éminemment un homme de théâtre. Et cependant, aucune finesse dans l'art de dire ne lui est étrangère : il assouplit les mots et les mètres au gré de sa fantaisie. Sa versification ne dédaigne rien : toutes les formes de vers, lira, redondilln, dcclmas, quinlillas, sonnets, romances, sont employées tour à tour, selon des convenances et des lois, qui peuvent paraître discutables, mais qu'il a, le premier, formulées avec netteté. Quelle variété, quel charme dans le souple dessin de la trame métrique, et comme nous sommes loin du pesant et uniforme martilleo de notre versification tragique!
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En somme, la Comedia Efipaûoln, cette création si typique, si originale, c'eslLope de Vega. Telle ill'a faile, telle elle est restée : il l'a marquée à jamais à son empreinte, et avec une telle maîtrise que, pendant près de deux cents ans, on ne songera pas à faire autrement. Et cela est plus étonnant encore que son extraordinaire fécondité. Celle-ci s'explique par des dons exceptionnels sans doute, mais aussi par la facilité à se contenter de peu que montrèrent Tautetir aussi bien que ses auditeurs, par un perpétuel remaniement des mêmes thèmes, par les mêmes artifices de style indéfi^ niment renouvelés, en un mot, par 1-a médiocrité voulue et admise d'une partie considérable de cette œuvre. Tant que Ton ne jugera pas les écrits au poids, Ténormité de cette production restera un fait à peu près indifférent. Mais ce qui est intéressant, c'est cette parfaite conformité entre l'artiste et la société où il parut, cette sympathie qui s'établit aussitôt entre eux, et grâce à laquelle celle-ci reconnut en celui-là l'un des plus parfaits représentants du génie de la race.
Et cependant, à y regarder de près, ce créateur n'a rien créé, ce <.< père de la Comedia » n'a guère fait que lui donner son nom. Il n'est aucun des éléments de la comédie de Lope qu'on ne retrouve chez ses prédécesseui^s ' bii chez ses-émules. Le mélange du tragique et du comique existait non seulement dans d'autres théAtres étrangers, mais chez tousle.'î dramaturges espagnols antérieurs. Le gractOHO, personnage obligé de la Comedia, apparaît déjà, sous le nom de el simple, cl bobo, chez Torres Naharro et Hueda. Tous les sujets traités avant Lope, depuis le début du xvi" siècle jusqu'au moment oii « il se fit le monarque de 4a scène », peuvent le plus aisément du monde rentrer dans les diverses catégories de son œuvre. La forme extérieure et matérielle querevéi chez lui l'invention dramatique n'est pas davantage sa création. Il n'a inventé aucune espèce de
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vers ou de stances qui ne se trouve chez quelqu'un de ses devanciers; ce n'est même pas lui qui a coupé le drame e'î trois actes.
Mais, malgré tout, il est bien probable que l'art dramatique, hésitant et incertain jusque-là, se serait vite épuisé s'il n'était venu le fixer, le consacrer par l'éclat de son génie. En dépit de toutes les restrictions, il reste vrai que cela seul a fructifié, que Lope avait choisi chez ses devanciers, et que ce qu'il a dédaigné ou méconnu n'a point lardé à disparaître.
Ce qu'il faut remarquer encore, c'est que lui-même semble bien plutôt suivre que provoquer le mouvement qui entraîne tous les dramaturges vers une certaine forme dart. Car il ne faut pas se faire d'illusion : pour lui et pour la grande majorité de ses rivaux et de ses contemporains instruits, la Comcdia est en dehors de l'Art, comme elle est en dehors des règles. C'est une forme de théâtre inférieure, exclusivement populaire, destinée uniquement à satisfaire, tant bien que mal, les goûts d'un foule ignorante, peu dif» ficile sur les moyens employés. Le mouvement, la brusque succession d'incidents romanesques, de surprises, de péripéties que le hasard, et non la logique, amène, la répétition des mêmes intrigues, des mêmes caractères oU, pour mieux parler, des mêmes types indéfiniment reproduits, et d'autant plus agréables qu'on les reconnaît tout de suite, voilà ce qui plaît à ce public, voilà ce qu'il demande sans se lasser. De psychologie, de vérité, de style, d'art dans la composition, de sentiments profonds ou d'émotions délicates, il ne se soucie point. On llattera donc ses goûts, ses caprices; comme ceux d'un enfant; on recommencera éternellement les mêmes histoires, puisqu'elles farausent; on fera manœuvrer les mêmes mannequins, on tirera les mêmes ficelles. Four celte besogne, le génie n'est point nécessaire^ ni même le talent : un certain tour de main suffit et produit des résultats identiques. Le public, à cent cinquante ans d'intervalle, applaudira encore avec un égal enthousiasme elpour les mêmes liaisons, les pièces de Lope et celles de Comella. Et comme c'est toujours la même choseTj
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on n'éprouvera aucune fatigue à reproduire sans cesse les trois ou quatre types fixés une fois pour toutes, ne varientur. Delà cette étonnante surproduction, rette fabrication intensive; delà aussi, cette humble attitude, ces excuses pour les inteliqcntes, pour les cientificos, ce dédain, parfois sincère, pour les produits de cette industrie, qui inondent le pays; de là. enfin, cette insouciance pour les démarquages, les contrefaçons et les vols.
Ecoutons-le : il est le premier à protester contre cette sorte de violence qui lui est faite et qui ne lui permet pas, assure-t-il, de suivre son goût personnel ni les sages préceptes de la raison. Il fait lui-même la critique violente, injurieuse, de l'Art nouveau de faire des comédies. Cette idole de la foule n'a que des railleries à l'adresse de ce Vitlgo necio qui l'applaudit quand même, et qui ne trouve aucun plaisir aux pièces ^ bien faites ». Il abonde dans le sens des érudits, il invoque, contre lui-même, l'autorité d'Aristote et celle des pédants qui l'ont commenté. Il paraît très convaincu que son œuvre reste en dehors des règles de l'art, et qu'elle ne compte pas aux yeux des juges délicats : Video meliora proboque, Détériora sequor, toute sa critique tient en ces deux hémistiches.
Mais, chemin faisant, ses dons prodigieux d'improvisateur, son rare instinctdu théâtre, son imagination éternellement jeune, la grâce naturelle de son style transforment le moule banal. Sur cet or frelaté et de bas aloi, il sème de vraies perles. Il charme, il éblouit ceux mêmes qui d'abord protestaient : et il finit par avoir raison contre la raison. On l'admire, on l'acclame ; lui-même entraîné, presque converti, ne peut se défendre d'une paternelle tendresse et d'une secrète admiration pour cet heureux enfant de sa veine, mis au jour en dehors des lois, et auquel on a de force imposé son nom. — Il n'est point d'exemple plus saisissant de ce que peut la force de l'inspiration, le démon hitime et familier, qui passe par-dessus tout pour arriver au but assigné par le destin. Lope a été le prisonnier de son génie, condamné, par son instinct et par l'enthou-
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>iaste complicité de ses contemporains, à enti'er de force et .'i persévin-r juscju'au bout dans la voie où il devait trouver Il gloire S'il fait encore quelques façons pour ju-oclamer publiquement la légitimité de son œuvre, ses amis, ses panégyristes, ses disciples n'ont pas les mêmes scrupules. L'arle nuero, qui, après tout, est alors l'art unique, sera avoué, exalté comme l'art véritablement national. Il est d'ailleurs assez souple pour que des génies plus réfléchis, [dus classiques, comme Alarcôn ou Moreto, y puissent mettre un peu plus de vérité et de philosophie, e( lorsque le « phénix » disparaîtra dans l'apothéose splendide que lui tirent ses contemporains, il revivra de ses cendres avec un nouvel et dernier éclat en la personne de Caldercui.
De son vivant, déjà, sa gloire et,son triomphe furent complets. Peu après ses obsèques, un italien, P'abio Franchi, dans ses Esseqiiie poctiche, plaçait dans la bouche du <■ vieux poète barbu, le batteur d'or l.ope de Rucda ", un magniti(|ue panégyrique du roi du théâtre, et, avec l'approbation de tous les poètes, Apollon édictait cet arrêt, qui, l'ii réalité, fut strictement exécuté : « Que tous ceux qui ont quelque intention d'écrire à l'avenir des comédies fas^ent le serment d'imiter toujours le style et d'observer les préce[)tes du grand, illustre et incomparable I,o[ie de Voga... Nulle œuvre ne sera admise si son auteur n'a reçu, au pré'.ilable, le titre de docteur au nom de l.ope. » — Si un Italien jtarlait ainsi, que devaient dire les Espagnols?
<». Organisation matérielle du théâtre. — Au temps de Lope, l'organisation matérielle du théâtre arrive à sa perfection : prolltons-en pour en dire quelques mots. Les témoignages contemporainsnousdonnent à ce sujet tous les renseignements désirables, et quant aux diverses troupes comiques, à la vie des acteurs, à leurs pt'régrinations, le Viaje eniretcnido d Agustin de Rojas Villandrando ', si iin[iortant