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SIÈCLE DOR. TROISIÈME PARTIE

4. Le Théâtre. — Le théâtre du moins nous ofTre encore un nom illustre et quelques autres justement célèbres. Ce fut lui, en somme, qui jeta les dernières lueurs de gloire sur cette société agonisante.

Pedro Calderon de la Barca est, en efîet, avec Lope de Vega, le plus complet et le plus parfait représentant de Tart dramatique espagnol. Fils d'un hidalgo originaire de la Montana de Reinosa, et d'Ana Maria de Henao (Hainaut) y Riafio, il étudia, comme son illustre prédécesseur, au collège impérial des Jésuites à Madrid, puis, à partir de 1614, à l'Université de Salamanque. Ses premiers essais et ses premiers succès datent de 1620-1625. De 1625 à i63o, il sert dans larmée, en Lombardie et dans la Flandre, non sans revenir de temps à autre à Madrid, où quelques-unes de ses aventures firent du bruit. 11 commence alors à se distinguer au théâtre. Le Roi consacre ses succès par un habit de Saint-Jacques et l'octroi de lettres de noblesse (1636^. Mais il ne lui permet d'aller servir dans l'artillerie, pendant la guerre de Catalogne, que lorsqu'il eut mis la dernière main à la comédie : Certamen de amor y celas. Il obtint au retour une pension de trente écus par mois. Il fut ordonné prêtre en 1651, puis nommé chapelain de la chapelle des Beyes Niievos de la cathédrale de Tolède (1633!, chapelain honoraire du Roi, avec pension (1 66IÎ-), entin '< chapelain majeur )^ en iCiOC». Il mourut le 25 mai 1681.

Son œuvre', à la différence de celle de Lope, est presque exclusivement dramatique, car on peut négliger quelques poésies de circonstance {San Isidro), quelques méditations

i. R. A. K.. t. VIL IX, XII et XIV. — Tesoro d'Ochoa. t. III (2 comédies, l aulos). — Bibliot. chisica, t. XXXVI-XXXIX

(20 pièces).

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religieuses en vers : Sur la mort, Psalle et Sile, La (jlace, A Chloris, un discours Sur les quatre fins dernières, un poèntie sur la Nobleza de la Pintura, une Defensa de la comedia, etc.

Dans une lettre du 24 juin 1680, en réponse à une question du duc de Veragua, Calderôn déclare avoir l'crit soixante-dix autos sacramentales et cent onze comédies, soit cent quatre-vingt-une pièces dramatiques. Son biographe et éditeur lui en attribue en outre onze en dehors de ce catalogue, plus sept en collaboration, et d'une authenticité dailleurs douteuse. D'autre part, neuf des comédies reconnues par l'auteur ne nous sont point parvenues. En ajoutant au catalogue caldéronien une vingtaine d'entremeses, mojif/angas et jàcaras, on obtient un nombre de pièces qui, sans approcher de- celui de Lope, est encore respectable. Calderôn ne publia lui-même qu'un volume de douze autos en 1677 ; il ne parait pas être intervenu dans la, publication partielle de quarante de ses comédies en 16M, i6il, 1664, 1674 et 1677. Son ami, Juan Vera Tassis y Villaroel, fit paraître les comédies, d'après les originaux, à ce qu'il assure, en neuf volumes, de 1682 à 1691. Les soixante-douze autos furent édités en 1717, en six parties, par Pedro de Pando y Mier.

On peut dire qu'il n'est aucun des genres dramatiques traités par Lope de Vega qui ne se retrouve aussi chez Calderôn. Ce dernier n'a en cette matière rien inventé, ni rien ajouté. Son originalité n'est point dans la forme. La seule différence, c'est que Lope, au début du moins, a encore à défendre une cause, cà faire prévaloir un type, qui est fixé et indiscuté au temps de son successeur. Pour simplifier, on peut s'en tenir, dans l'examen de son œuvre, aux divisions suivantes :

1° Les drames ou tragédies sur des sujets historiques ou sur des sujets de pure invention.

2" Les comédies de capa y espada.

.1° Les pièces religieuses, comprenant les Autos, les comédies de Saints, et certaines pièces à sujet théologique.

4° Les «enres secondaires et accessoires.

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Nous pouvons laisser de côté ce dernier groupe, «jui comprend quelques pièces à grand spectacle, drames mythologiques, ft'-eries, zarzuelan, sainetea, hailcs, etc., et qui a, chez Calder('»n, peu d'importance et peu de mérite.

1'^ Les drames Imloviques sont emj^runtés aux histoires anciennes ou étrangères et à l'histoire nationale. Dans les uns comme dans les autres, l'auteur prend avec l'histoire les libertés les plus extraordinaires. Qu'il s'agisse de l'Orient, comme dans La Hija del aire (ou Sémiramis) et la Gran Cenobia, on de l'histoire grecque, comme dans Diielos de amur // lealtml; de celle de Rome, comme dans VA Secundo Escipion et Las armas de la Hermosiira Corinlan , ou des temps modernes, comme dans El Clsma de Ingiaterra (Henri V'ill et Ana Bolena\ le moindre de ses soucis est la vérité histori lue. Non seulement il ne se préoccupe en aucune façon de lemonter aux sources, comme faisait l'auteur d'Horace ou de Cinna, mais il semble accumulera plaisir les erreurs, les anachronismes, les confusions les plus burlrsques. Il va sans dire que la géogi'aphie n'est pas plus que l'histoire à l'abri de pareils attentats. Il n'a point, — à défaut de science, — cette divination de l'histoire, si remarquable chez l'auteur de la Mort de César. Il n'y a chez lui ni Grecs, ni Honiiiins, ni Arabes, ni Anglais : il n'y a que des Espagnols, avec toutes les passions et tous les préjugés des contemporains de Felipe IV et de Gailos II. D'oii vient cela? Est-ce ignorance ? Assurément non. Calderijn, sans êtrt- un érudit, était un lettré. Ironie? Pas davantage : l'ironie n'est point dans le caractère de Galden'm. l'cut-ètre y faut-il voir plutôt une sorte de condescendance dédaigneuse pour un auditoire en niajeuie partie pojiulaire, dont il fallail ménager l'ignorance ou les l)réjugés. L'auteur subordonnait tout à l'intérêt dramatique, confornii'-ment à la tradition de la comedia, et considérail la donnt'-e historique comme une matière libre riue le caprice individuel et le génie national travaillaient à leur iîuisi'.

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Les sujets espagnols présentent naturellement plus de vérité. Mais la part de l'histoire y est réduite à peu de chose. Ce ne sont guère que des anecdotes, vraies ou légendaires, auxquelles sont mêlés certains noms historiques. (Voy. La Niiîa de Gainez Arias, — Aniar después de la mucrte, — El postrer duelo de Espana, Le dernier duel en Espagne, etc.). Il n'y a guère que le Sitio de Bredâ qui ait quelque chose de vraiment historique; mais c'est moins un drame, à proprement parler, qu'une suite de tableaux militaires, une intéressante illustration des Lanzas, de Veldzquez.

Le chef-d'œuvre de Calderôn, en ce genre semi-historique, c'est sans contredit El Alcalde de Zalamea, d'un sujet si dramatique, d'une intrigue si fortenientetsi simplement construite, de caractères si espagnols et si humains cependant, par exemple ceux de V Alcalde de monterilla, Pedro Crespo, très digne des héros roturiers de Lope, du fameux mestre-de-camp Lope de Figueroa, belle figure de soldat, souvent portée à la scène, de don Mendo, pauvre hidalgo ridicule, cousin de celui du Lazarillo, de D. Quichotte ou de D. Toribio (de Giiàrdate del agua mansa), sans compter le soldat ReboIIedo, la cantinière La Ohispaet le capitaine Ataïde.

Quoique Calderôn doive beaucoup ici à Lope de Vega, qu'avait aussi inspiré cette historia verdadera (réellement arrivée en août 1580), on sent qu'il a puisé directement dans son expérience et ses souvenirs de soldat. Pourquoi faut-il que cette admirable pièce, d'un style en général si fort et si rapide, soit déshonorée, cà et là, par un insupportable conceptisme, comme dans la confession d'Isabel ?

Les drames de Calderôn les plus caractéristiques, les plus originaux, sont ceux fondés sur le sentiment de l'honneur, El Médico de su honra, — A secreto agravio sécréta venganza (A secret outrage secrète vengeance), — El pintor de su deshonra, — El Tetrarca de Jerusalén ô elmayor mônstruo, las celos, etc. — Remarquons-le : ce mot d'honneur a ici un sens très particulier et très précis. II exprime le sentiment

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clialouilleux de l'honneur conjugal, que le moindre soupçon suffit à ternir. 11 se manifeste par une jalousie féroce ; il provoque des vengeances d'une cruauté ralîinée. Car, s'il ne dépend pas de nous de prévenir toute atteinte à cet honneur, nous pouvons toujours ou bien empêcher que l'injure ne soit publiée (et l'injure secrète laisse l'honneur sauf), ou bien punir le coupable : honneur est donc ici synonyme de réputation. Dans les trois premiers drames cités plus haut, c'est toujours un mari (Gulierre de Solis, Lope de Almeida, Juan de la Roca respectivement) qui a, ou s'imagine avoir, des motifs de se croire trompé et qui tire de sa femme et du complice (vrai ou supposé) une vengeance sans pitié. Les histoires et les mémoires du temps, depuis Pellicer jusqu'à M™'= d'Aulnoy, nous prouvent surabondamment que nulle part le théâtre ne s'est inspiré plus directement des mœurs contemporaines, et c'est sans doute parce qu'il exprimait plus fidèlement et plus énergiquement que tout autre des passions essentiellement nationales que Caldcrôn est resté si populaire. L'acte atroce de Soifs [dans El Méilico), qui force un chirurgien à ouvrir les veines de sa femme, soupçonnée mais innocente, et qui trempe sa propre main dans ce sang pour laver la tache qu'il pense voir sur son blason, n'indignait et ne scandalisait personne. Le sentiment populaire non seulement l'absolvait, mais le gloriliait. Est-il vrai, comme on l'a soutenu, qu'au fond, Calderôn réprouvait, ex tolo corde, de telles aberralions? Pour ma part, je ne le crois pas. Il devait penser, sur ce point, comme tous ses contemporains, ou comme l'auteur d'Othello. Mais ce qui fait qu'Othello est plus louchant que Soli's ou qu'Hérode, Tétrarque de Jérusalem, c'est qu'il est encore plus préoccupé de son amour que de sou honneur, et que d'ailleurs la passion parle chez Shakspeare un langage bii-n autrement vrai, simple effort que chez Calderôn. I>a métaphysique alambiquée de ce dernier ne ressenible guère au langage de l'amour, malgré d'admirables passages i^ui peuvent rivaliser avec ceux du Mvicde

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Vt'/(/>e. Comjiarez, par exemple, la chansun du Satilc avec le vieux romance Ven, muerte, tan escondida, du Tetrarca.)

2° La Comédie de mœurs ou de cape et d\'pée n'est pas la partie la plus originale du théâtre de Calderôn, ni celle qui renferme ses plus indiscutables chefs-d'œuvre ; mais elle conserve encore chez lui tout son intérêt et fournit des modèles du genre : La Dama ducnde i La dame fantôme), So hay burlascon el amor {On ne badine pas avec l'amour^ — El secreto à voces {Le secret sur les toits), — El astrôlogo fingido, — Hombre pobre todo es trazas {Pauvreté donne de /'esprit), — El alcaide de si mismo (Le (jeâlier de soi-même), — Mafianas de Abnl y Mayo, — Antes que todo es mi Dama, — Guàrdate del agua mansa {Méfiez-vous de Veau qui dort), etc. D'ailleurs aucune modification essentielle ; mêmes lois, mêmes procédés de composition et de style, et aussi mêmes mérites et mêmes défauts. Nous nous bornerons donc aux remarques suivantes.

La première, c'est la grande ressemblance de toutes xes comédies: rien de plus facile que de tracer a priori le pal] on, l'argument-type de toutes ces productions, et effectivement, M. Menéndez y Pelayo et M. Damas-Hinard Tout fait. IS'ous retrouvons aussi les mêmes personnages, les galanes, les pères et les frèr'es, gardiens tyranniques de l'honneur familial, les Damas plus énergiques, mais moins femmes que chez Lope ou Tirso, les graciosos et les soubrettes, beaucoup moins plaisants que chez ce dernier. Quant aux situations, aux péripéties, elles sont plus identiques, plus uniformes qu'ailleurs, et Calderôn en reconnaît lui-même la monotonie :

Es comcdia de D. Pedro Calderuii, donde ha de haber, Por f'ucrza, amante escondido 0 rebozada miijer.

Parmi ces inévitables lances de Calderôn, citons :1e retour imprévu du père, la cachette, le changement de vêtements,

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la méprise sui' la personne, le duel, le coup d'épi'e. Non moins connus sont les accessoires, les " ficelles » : le voililo tapadq , la capa, le flambeau éteint et rallumé au bon moment, le meuble tournant, les portes cachées, la maison à deux portes, le travesti, eti., etc. On comprend dès lors le rôle essentiel du hasard, Caftaalidad, qui est. au fond, le [irincipal personnage. Le dénouement, ne résultant ni de la logique des caractères ni des données de l'inlrigue, reste toujours imprévu. S'il ne satisfait point la raison, il pique du moins la curiosité. C'est, en somme, un vrai vaudeville. Où est le mérite? 11 est d'abord dans l'extraordinaire fécondité d'invention dans le détail. Ces combinaisons, quoique formées des mêmes éléments, varient à l'infini. Ces ficelles appartiennent toujours au même écheveau, mais elles sont si joliment embrouillées et dénouées, d'un tour de main si preste, que Scribe, Sardou et Labiche devraient s'avouer vaincus. H est aussi dans l'exacte peinture des mœurs. Lope est plus abondant, Tirso plus réaliste, .\larc('"n plus profond, mais Calderén dégage mieux le type et l'esprit du temps. Génie essentiellement synthétique, il peint, non les individus, mais l'époque. Psychologiquement, ses personnages n'existent pas; historiquement, ils sont très exacts. A tel point, que l'on pourrait commenter une bonne partie de son théâtre rien qu'avec les notes de voyage de .M™'' d'Aulnoy.

.'{" Pièces icligieusrs et pliUofiophiques. — Calden'm, selon Schlegel, a été « le poète du Ciel -. Il a été du moins incontestablement supérieur à tous ses compatriotes dans V Auto sacmmental, petite composition dramatique en un acte, en l'honneur du Saint-Sacrement, jouée sur \vsCarvos, ou estrades roulantes, en pleine place publique, le jour de la Fête-Dieu (Corpu.s;. Ce genre, éminemmeni national, a paru " giotesque » au protestant Ticknor, un " amas d'absurdilés » à Sismondi. Jovellanos, quoique espagnol et catholique, y voyait une auperticiosa costumbre, et il fut prohibi' en 17<i.^. La ciiti(jue moderne s'est montn'e plus

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