CHAPITRE II LA PROSE
i. L'histoire. —Francisco Manoel de Mello ou Melo,
i011-16G() , né à Lisbonne, occupe une place distinguée à la fois parmi les écrivains portugais et parmi les espagnols. H servit d'abord l'Espagne en Flandre, sur la Hotte, ou en qualité de diplomate et de gouverneur. Il fit ensuite la campagne de Catalogne, sous les ordres du marquis de los Vêlez, fut emprisonné, puis se mil au service de son pays. Accusé d'assassinat en 1644, il passa au Brésil en 16"ô3, puis rentra en Europe en 1659, et mourut à Lisbonne.
Ses poésies portugaises, où l'on sent fortement l'influence de Gôngora, et surtout de son ami Quevedo, furent ri'unies dans les Musas de Melodino {l(j49-i665V II a laissé aussi en portugais un Hospital das Letras, des DiàloQos Apolor/aes. et un recueil historique, Epanaphoras de xniria historia. L'œuvre qui lui assure un rang parmi les historiens castillans est son Historia de los moviminitos, separaciùn if (juerra de Catahina (1645) ^ Elle parut sous le pseudonyme de Clémente Lihertino. il y raconte les événements auxquels il a pris part ou qu'il a vus, dans un style conceptiste qui lui mérite une place entre Quevedo et Graciàn. Il a subi aussi les influences de Mendoza, des historiens latins, et celte des Italiens (Malvezzi, Boccalini, Rotero).
En dépit de ses déclai'ations, son histoire est une œuvre morale et littéraire, et il a trop sacrifié à la poursuite de cet
i. B. A. i:., t. XXI.
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idéal. Son style est laborieux, tourmenté, grave, concis parfois jusqu'à lobscurité , souvent ingénieux, moins spirituel toutefois que celui de Quevedo, moins entortillé que celui de Graciân, moins artificiel que celui de SaavedraFajardo, plus fort et plus plein que celui de Soifs. Il peut passer pour le type accompli du style soutenu, travaillé et fleuri, qui pendant longtemps a paru être celui de Thisioire.
Le seul écrivain classique, après Mello, est Antonio de SoJîs y Ribadeneyra (1610-1080). Il servit d'abord le comte d'Oropesa, vice-roi de Navarre, puis de Valence, et ensuite le roi Felipe IV, en qualité de secix'taire d'État : 1654), de secrétaire particulier, et d'historiographe des Indes (lOO.ï).
Il entra bientôt dans les ordres, devint prêtre en 1667, et rédigea son Historia de la conquista, pobhciôn y progresos de la America septentrional... plus connue sous le titre abrégé de Conquista de McjicoK Cet ouvrage parut en 1684. Il raconte la conquête du Mexique jusqu'à la prise de la capitale et n'embrasse qu'une période de trois ans. Mais l'intérêt dramatique et romanesque des événements, la singularité des aventures, des paysages et des mœurs, les caractères des principaux personnages, depuis Diego Velâzquez et Heniân Cortés jusqu'à Motezuma et Guatimozin, les éjiisodes et les digressions pittoresques donnent à l'exposition (et c'est une louange dont on a fait souvent un reproche) l'attrait d'un roman.
Solis, comme tous ses contemporains, conçoit l'histoin' comme une œuvre d'art; il renonce cependant sagement à une imitation trop directe des modèles classiques ; il a la prétention de rester lui-même, comme il le déclare dans sa préface. Mais, malgré sa sagesse, il ne peut toujours se soustraire au mauvais goût contemporain, et ne montre pas une sévérité assez grande dans le choix des idées ou
1. 15. A. E., t. XLII. — Texte annoté par M'"" J. Lucie-I^ary, Garnicr. 1S96.
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des mots. Ce fut du moins la faute du temps si cette œuvre si estimable, et qui continue toujours à se lire, n'est point restée au premier rang. Ses lettres familières (1680-168;Js publiées en d733, font honneur à Técrivain et à l'homme. Sur le théâtre de Solîs, voyez page 3;»r>.j
Mentionnons ici l'intéressante histoire, si abondamment mêlée de fables, publiée par le D' Cristôbal Lozano en 1667?) et intitulée Los lieyes Nuero^ de Toledo. I.ozano avait composé aussi des comédies et, comme Cervantes, des Novelas ejcmplares, contenues dans les Solcd'ides de la vida >/ desengaiios dcl mundo '1658;.
11 faut joindre aux historiens les érudits, dfint deux, lout au moins, méritent d'être cités ici : d'abord Nicolas Antonio (1G17-I68i), chanoine deSéville, qui dans sa liiblioteca vetuf^ et dans sa liUjlioleca nota ' résume, en quatre volumes, toute l"histoire littéraire de l'Espagne, depuis les temps primitifs jusqu'à son époque: - ensuite le marquis de Mondéjar [Ga^par Ibànez de Seijoria. 1628-1704 , auteur di- llemarques sur l'histoire de Mariana, de mémoires sur le roi Alf'onso cl Sabio, suv saint Jacques, snr Alf'onso VIII, etc. — On pourrait ajoutera ces noms ceux de Juan Lucas Certes, du cardinal SâenzdeAguirre, de Manuel Martî,etde quelques travailleurs cistimablrs. Mais, sur ce point encore, la décadence est manifeste : il suffit de se reporter à un siècle plus tôt ou à un siècle plus tard pour constater qu'elle tombe alors à son niveau le plus bas.
2. Le Roman-.- Le roman continue toujours, avec le théâtre, à ètrr cultivi' avec prédilection, surtout sous la forme d'études des mœurs contemporaines. On essaie de
1. Le premier ouviage va d'Auguste à l'année loOO, le seconil, (le l.'JOO à 1684. — La deuxième édition. 1*88, a été revue et augmentée par Pérez lîayer.
2. Voyez, pour toute cette période, les .\uvelislas poslerioves d Ceyvanîes. dans la 15. .V. E., t. XVIII et XXXI II.
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iJijeunir le récit picaresque, presque toujours autobiograpliique. par des inventions nouvelles, souvent malheureuses. On refait aux vieilles toiles des cadres à la mode, et on les revernit plus ou moins habilement. Ce vieux neuf a encore quelques succès. Le public est toujours friand de cette pâture, qu'on lui sert avec abondance.
Le plus célèbre de ces romans, tout-à-fait au début de l'époque ilont nous nous occupons, est sans conlredit le Diahlo cojucio, ou Diable boitcur^ de Luis Vêlez de Guevara. L'auteur, né en 1570, fut, ainsi qu'Antonio de Mendoza, page chez le comte de Saldaùa; puis il vint plaider à Madrid, et romposa en même temps des pièces de théâtre qui eurent un grand succès. Il obtint les bonnes grâces de Felipe IV et eut même l'honneur de collaborer à ses essais dramaliques. 11 portait le titre d'huissier de la chambre du Roi, fonction qui ne paraît pas l'avoir enrichi. Il écrivit, dit-on, pour son compte particulier, environ 400 comédies, dont 80 à peine sont connues. Quelques-unes d'entre elles, telles que lieinar después de morir, 6 Dona Inès de Castro, occupent une place distinguée parmi les œuvres contemporaines. Leur gaieté, leur entrain faisaient donner à leur auteur par Cervantes (qui s'y connaissait) le surnom de Quitapesai-es: iChasse-ennuis). Il mourut en i64i.
Trois ans auparavant avait paru le Diable hoiteii-r, vérités vues en xowje et nouvelles de Vautre monde révélées à celuici. C'est le meilleur titre de Vêlez de Guevara auprès de la postérité. On connaît, par l'imitation de Lesage, la manière dont l'étudiant Cleofas Leandro Pérez Zambullo, conduit par le diable Asmodée, parcourt « de saut en saut » (trancos^, les quartiers de Madrid et l'Espagne toute entière, et nous en donne une description satirique. 11 esl très possible que l'idée première de celle mise en scène remonte jusqu'au fameux procès de sorcellerie du licencié Torralba '/ quien ilevaron los diablos en volandas por el aire, caballero en una cana, dont il est parb' dans