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LA LUTTE AU THEATRE. NASARRE

(acilcmenl. C'est là aussi que nous aurons à suivre tout d'abord les diverses péript-ties de la lutte.

o. La lutte au théâtre. — Les esprits avaient été préparés depuis longtemps par des traductions de chefsd'œuvre français {Cinna, par le marquis de San Juan, en 1713; Iphigénie, par Canizares, avant 1716, etc.). l-u?.;'m avait donné une traduction du Préjugé à la mode, de I.achaussée La liazon contra la moda), dans la préface de laquelle il faisait le procès du théâtre national. Llaguno y Amîrola, savant éditeur, avait traduit (17;>4) VAt halle de Racine. Mais tout cela ne sortait guère des académies et des salons. Jusque-là, les derniers représentants du goût dit national, les Zamora, Canizares, Castro, Anorbe avaient en réalité occupé la scène à peu près sans opposition. Blas Antonio Nasarre (l()89-17'>l! et Agustîn Montiano y Luyando (1697-1765) furent, avec l.uzân, les plus ardents défenseurs de la nouvelle école. Leurs principes prévalaient dans la tertulia littéraire réunie, de 1749 à 1751, dans l'hôtel de la comtesse de Lemos, plus tard marquise de Sarriâ. sorte d"hùtel de Rambouillet qui prit, sans excès de modestie, le nom significatif de Academla del buen gusto. L'influence de ce centre élégant et littéraire ne fut point méprisable. Luzàn, Xasarre, Montiano, Porcel, Villaroel, Vel.izquez (Don Luis .losé^ s'y rencontraient avec de grands seigneurs. Nasarre, académicien fort érudit, mais esprit étroit, commença par publier, en 1749, les comédies de Cervantes, non qu'il leur reconnût le moindre mérite, mais, au contraire, parce qu'il s'imaginait qu'elles n'étaient qu'une parodie intentionnelle du théâtre de l'époque. Dans son prologue, il exécuta uni' charge violente contre ce théâtre, au nom des doctrines classiques. A son tour, Montiano entra dans l'arène. 11 fut le plusabsolu et le plus exagéré des gallicistes. Homme instruit, versé dans la connaissance des langues anciennes et modernes, correspondant de Louis Racine

et de d'Hermilly, il prétendit donner l'exemple en mèine temps que les préceptes. Les préceptes, on peut les trouver dans ses opuscules académiques et, entre autres, dans ses yotes pour l'usage de la satire, ou dans son Discur^^o sobre laa comedias E'<panolas (1730l L'exemple, il l'offrit dans deux tragédies, aussi correctes qu'ennuyeuses : Virginia '1750 «t Ataulfo (lloG). Elles ne justifient pas, tant s'en faut, ses blasphèmes contre Lope de Vega ou Cervantes, dont il plaçait résolument le Don Quichotte au-dessous de la contrefaçon d'Avellaneda.

La fécondité n'était point le caractère saillant dfs réformateurs. Il fautarriver jusqu'à Nicolas Fernândez de Moratîn (1737-1780) ', pour trouver des tentatives dramatiques un peu dignes d'attention. Nicolas Moratin, quoiqu'en principe partisan résolu des doctrines françaises, revenait volontiers, lorsqu'il n'obéissait qu'à ses instincts innés, à la vieille tradition nationale. Sa Petimetra (1762), bien qu'écrite cun todo el rigor del arte, et malgré les intransigeantes déclarations de la préface, peut passer, soit par le sujet, soit par la forme (les trois actes;, ou par la versification i l'assonance), pour une sorte de conciliation entre les deux types opposés. Et dans une certaine mesure l'on en pourait dire autant des tragédies de Lucrma^l763), dHormesinda ( 1770), et de Guzmân el Bueno (1777 ), qui échouèrent lamentablement et qui ne méritaient guère mieu.v, mais dont les deux dernières, du moins, remettaient à la scène de vieux sujets espagnols. Moratin, dans sa chaire du Collège Impérial, expose les doctrines de Luzân ; il dirige contre le théàti'e national trois vives satires {Dcsengaùo al teatro espailol, 1762 1; il contribue enfin, avec Clavijo y Fajardo, le romanesque ami de Louise Caron de Beaumarchais, à faire interdire par l'autorité, comme irrévéleucieux et immoraux, les Aulus Sacrainentalcs, la plus pure gloire de Calderén (1 1 juin 1765). Mais il redevient très espagnol dans ses jolies [xiésies : la Fiesta de toros en Madrid, les

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Homances moriscos, où il faut reconnaître ses vrais titres ou. du moins, les seuls encore appréciés. Il fut le fondateur d'un cercle littéraire, ijui se réunissait à la Fonda de San Scha^tiàn, et qui attira une foule d'hommes de lettres et d'artistes espagnols ou italiens. Cette tcrtulia continua, mais avec un esprit plus large etpluslittéraire, celle du Buen Guslo, et n'eut pas moins d'influence. On ne devait y parler <■ que de tiiéAtre, de taureaux, d'amour et de vers ».

Les galicistas trouvèrent, à partir de 1766, un protecteur décidé dans la personne du comte d'Aranda. Celui-ci voulut réformer administrativement le théâtre, faire dresser la liste oftîcielle des piècesà jouer (dans laquelle les anciennes comédies de Lope, Calderôn, Tirso, brillaient surtout par leur absence , multiplier les traductions de pièces françaises et les faire représenter sur les scènes royales d'Aranjuez, de La (iranja et de l'Escorial, former enlin une troupe d'acteurs, parmi lesquels devait se distinguer surtout Rosario Fernândez, dite la Tirana, héritière de la non moins célèbre Maria Ladvenant, morte en 17(^7, et rivale dune autre Fernândez .Maria Antonia), surnommée la Caramha.

L'un (les habitués du cercle de San Sébastian, Lôpez de Ayala, avait donné, en 1775, une tragédie sur le sujet déjà traité par Cervantes, La \umancia destniida. Cadalso, plus connu comme lyrique, imite de plus près l'art et les procédés français dans son Sancho Garcia, où le sujet seul reste espagnol '1771). Deux tentatives inti'ressanles furent faites vers cette époque, l'une par Iriarte, le fabuliste, traducteur de l'Art Poétique d'Horace, pour donner quelque intérêt à la comédie de mœurs (El sefwrito mimado, 1778, et la Senorita mal criada, 1788) ; l'autre, par Jovellanos, dans son Delincuente honrado (1773), pour introduire en Espagne le drame à la façon de Diderot et de La Chaussé'e. Le Delincuente honrado, écrit en prose, eut un grand succès. Il paraît aujourd'hui bien mélodramatique ; mais c'était alors une nouveauté, qui changeait des fadeurs et des froideurs classiques, et qui fit verser bien des larmes à

cette génération, non moins sensible en Espaane qu'en France.

Vicente Antonio Garcia de la Huerta (1734-1787), si cruellement persécuté par Aranda, qui le fit emprisonner et exiler pendant dix ans, obtint un succès mérité avec sa Raquel{illS),dont les amours du roi Alfonso VIII avec la belle Juive de Tolède forment le sujet. Il avait traduit VElectre de Sophocle, la Zaïre de Voltaire. Mais, en 1786, il prit nettement parti pour l'ancien théâtre espairnol contre les doctrines néo-classiques L^/ Escena espanola defendida] . A l'appui de sa défense, il publia son Theatro Hespanol (dix-sept vol., 1786), oîi il réimprimait une collection (d'ailleurs capricieusement choisiei de comédies anciennes. La lutte, dans laquelle intervinrent Samaniego et Forner, reprit plus vive que jamais, mais le malheureux Huerta. qui mourut l'année suivante fou, selon ses adversaires, n'en vit pas la fin.

Cependant tragédies et comédies se multipliaient. L'Ipliigénie de Lassala, le Jael de Sedano, les Bodas de Camacho, de Meléndez, Pitaco, Idomeneo. Zoralda de Cienfuegos, VAtahualpa, de Cortés, portaient sur la scène Ips suji^s les plus divers. Mais la foule, le public populaire n'y prenait aucun goût. Il avait ses fournisseurs attitrés, et ne courait au théâtre que le jour où l'on représentait quelque pièce de Francisco Comella, d'Antonio Valladares, ou de Gaspar Zavala y Zamora : c'étaient là, pour le peuple, les vrais descendants des Lope et des Tirso. Les centaines de Comedias qui sortirent de ces plumes trop fécondes, après avoir fait les délices du parterre, ont disparu à jamais. Elles eurent du moins l'avantage d'exciter l'indignation et la verve de Moratin le fils, et de lui insj)irer cette vigoureuse et sanglante satire qu'est la Comedia niieva. D'ailleurs quelques patriotes essayèrent d'arranger au goût du temps les chefsd'œuvre du théâtre national. Sébastian y Latre {El parecidoen la Corte, de Moreto), — Trigueros (^a/it/to Or(/z de las Roelas, ou la Estrella de Sevilla, El anzuelo de Fenisa, La Moza de ci'nitaro, Los melindres de Be Usa, louies pièces de Lope ;

RAm6n de la CRUZ. L. MORATÎN H79

— Rodrîguez de Arellano {Lo cierto por lo dudoso) ; — Dionisio Solîs [Marta la piadosa, La Villana de Vallecas, de Tirso) se distinguèrent dans ces arrangements. C'estexclusiveraent par ces refundicioncs que le public, pendant longtemps, connut le théâtre national. L'irrévérence de ces remanieurs, parfois habiles, ne mérite pas la colère ou le mépris qu'on leur a parfois témoignés.

6. Leandro de Morati'n est, avec Ramôn de la Cruz, le plus illustre représentant du théâtre au xvii« siècle. Ils cultivèrent d'ailleurs des genres bien opposés. — Ramôn de la Cruz (1731-1794), petitbureaucrate besogneux de Madrid, fut, pendant toute la seconde moitié du xviii* siècle, le grand amuseur public. Chose curieuse, tous, lettrés et ignorants, académistes et gens du peuple. Chorizos et Polacos, Jaunes et Bleus, à quelque parti politique, littéraire ou théâtral qu'ils appartinssent, tous prirent plaisir à ses charmants saynètes. Ces courtes pièces, si lestement enlevées, font presque toutes revivre le peuple du vieux Madrid, et les types élégamment vieillots du xvm« siècle finissant, que nous retrouverons dans le Sombrero de très picos, d'Alarcôn. Les majos, les lechuguinos, les manolas, l'abbé, la petimetra, les tocadores de guitarra, les payos ou paysans, ancêtres des modernes isidros, tout ce monde disparu revit et se démène le plus pittoresquement du monde dans ces petits chefsd'œuvre qui, presque tous, ont survécu. Qui ne connaît cette tragédie burlesque El Muûuelo [Le Beignet), ou ces tableaux parlants des faubourgs de Lavapies et des Maravillas : F^a dispute des Marchandes de châtaignes {Las Castaneras picadas), — La Casa de Tôcame Roque, — le Marché le matin {El rastro por la manana), — Le fandango de candil,

— Manolo, — La Petra y la Juana, etc.? Les caprices dramatiques {caprichos dramàticos) de la Cruz, si espagnols de fond et de forme, ne sont pas moins précieux que les célèbres Caprices de son contemporain Goya, pour faire revivre l'Espagne de l'époque. — C'est à ce même genre populaire et national qu'appartiennent les Saynètes du gadi-

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tain Juan Ignacio Gonzalez de Castillo (1703-1800), dont les petites scènes aniJalouses oui plus fait pour sa renommée que ses tragédies, ses comédies et ses poèmes. La vie populaire y est prise sur le vif, comme elle l'avait été dans les pasos de Rueda, comme elle le sera plus tard dans les scènes valenciennes d'Eduardo Esralante et, de nos jours, dans les fantaisies andalouses des frères Alvarez Quintero.

7. Le dernier pu date des dramatiques du xviii* siècle, Leandro Fernândezde Moratîn ( 1 700-1 S2N)', est aussi le plus illustre. Fils de Nicolas Fernande? de Moratîn, le poète dramatique et lyrique, apprenti joaillier par un caprice de son père, qui avait lu VÉmile, de Rousseau, le jeune Leandro commença par des succès académiques {La Toma de Granada, 1779 ; La Lecdùnpoética, 1782). Secrétaire de l'ambassadeur Cabarrus à Paris, il y connut l'italien Goldoni. De retour à Madrid, il publie une satire littéraire, La Derrota de los Pédantes (1789), obtient une pension de Floridablanca, puis un bénéfice de Godoy. Il fait représenter cinq pièces : Le vieillard et la jeune fille (El Viejo y la Nina, 22 mai 1790), — La Comedia Niieva ô El café (7 février 1792), — El Baron (écrit en 1787, représenté en 1803), — La Mogigata {La fausse Dévote, 19 mai 1804, écrite longtemps avant) ; — El si de las niûas (Le Oui des Jeunes Filles, 24 janvier 1806). Entre temps, Moratîn avait voyagé à travers une partie de l'Europe. Fonctionnaire sous la domination française, il dut quitter l'Espagne au retour des Bourbons. Il babita quelque temps Barcelone, puis Montpellier, Paris et Bordeaux. Il mourut, dans cette dernière ville, le 20 juin 1828. Sa volumineuse correspondance, imprimée dans ses Œuvrer posf/iumes (1867-1868, trois vol.), est des plus intéressantes. Il avait écrit, outre ses comédies, une traduction doVEcoledcs Maris (La esniela de los maridos), et du Médecin malgré lui

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