‹ Précis d'histoire de la littérature espagnoleChapitre 181 sur 263 · CHAPITRE II POÉSIE LYRIQUE ET AUTRES GENRES EN VERS · texte numérisé non relu

CHAPITRE II POÉSIE LYRIQUE ET AUTRES GENRES EN VERS

I. Poètes divers» — La lutle entre les deux écoles en présence fut moins vive dans le domaine de la poésie lyrique qu'au théâtre. Il semble même quMci linlluence française fut moins prépondérante que l'inlluence italienne. En réalité, en Espagne comme en France, les véritables lyriques étaient rares à cette époque, au fond très prosaïque. Une élégance banale, une grande docilité à suivre les types consacrés et les formes traditionnelles, une platitude que dissimulait mal une inspiration de commande et un enthousiasme selon la formule, une certaine grâce mièvre, poudrée^ et affadissante, un sentimentalisme plus prêt de la galanterie que de Tamour : voilà ce que l'on trouve le plus souvent chez les « lyriques » de l'époque. Quelques-uns seulement tentent de mettre un peu plus de vérité ou un peu plus d'originalité dans leur art. Les tragiques événements qui termiiîent le siècle secouent la muse allanguie et donnent parfois à ses chants plus d'accent '•t d'élévation. Mais si le réveil du sentiment national, ainsi <[ue la conscience des droits nouveaux, lui fournissent de plus nobles inspirations, elle reste, dans la forme, obstinément fidèle aux règles classiques, et aux modèles étrangers. En général, la poésie didactique, sous la forme de l'épître,

1. Voyez, sur ce chapitre, la Hisloria cvilica de la poesia castellana en el sir/lo AT///, par L.-A. de Cueto, marquis de Valmar- 1893, 3 vol. — Presque tous les textes sont aux tomes LXI, LXlll et LXVH delà B. .V. E.

de la satire ou de la fable, conv-ient mieux à cette génération plus raisonneuse que naïve, et moins passionnée quavide de savoTr. Quelques essais ou fragments épiques, exercices purement académiques, quelques poèmes plus techniques encore que didactiques, comme ceux d'Iriarte sur la Musique, ou de Rejôn de Silva {la Pintura\ et de Moreno de tejada {Excelencias de! pincel y drl buril), attestent nettement le ca^'actère prosaïtfue de l'époque.

Nous ne nous attarderons \ias à des poètes tels que Interiân de Ayala, Ferreras, Feijôo, Alfonso Verdugo, comte de Torrepalma (Dcucaliôn, 1741 1, José Antonio Porcel (né en 1720), auteur des Églogas rcnatonas ou VAdonis, traducteur de Ménipr et du Luirin El Facistnl , les deux curés de Frui'me (Diego Antonio Cernadas de Castro, et Antonio Francisco de Castro), ou Marujân, dont les satires, moins mesurées que les vers de Porcel, s'efforçaient de tourner en ridicule les galicistas, Villaroel, que nous retrouverons plus loin, les publicistes Maher et Nifo, l'infatigable journaliste, le rédacteur du Cajim de .s«.s7;r litmito, la bête noire de Moratin et des « francisants ». Tous eurent leur moment de célébrité. Rappelons seulement que la plupart des auteurs dramatiques dont nous avons déjà parlé, et plus particulièrement Moratin le père, s'essayèrent ou se signalèrent dans la lyrique, et arrivons à ceux qui peuvent être considérés comme les chefs de lile de celte troupe assez obscure.

'■i. L'Ecole de Salamanque. — José de Cadahalso ou Cadalso, 1741-178:2!, tué au siège de Gibraltar, où il servait en qualité de colonel, fut l'un des membres actifs de la totulia de la Fonda de San Sébastian et l'un des premiers poètes du groupe de Salamanque, qu'il contribua à fonder. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup appris à travers toute l'Europe. Fn Espagne, il rencontra de nombreuses sympathies et exerça une léelle influence, entre autres sur Jovellanos et

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Melénde/, Valdés. Sans renier les poètes nalionaux, Villegas, yuevedo ni même Gôngora, ses goûts et son instruction le portaionl vers Timilation étrangère. Dans son i amphlet en prose, dont Je titre tout au moins est resté populaire, Los erudilos à la violela {Les érudits à l'eau de rose, dirionsnous, 1772), il tourne en ridicule les prétentions scientifiques de ses compatriotes. Dans les Carias Marruecas, publiées après sa mort, et souvent comparées aux Lettres persanes de Montesquieu, il étend sa satire à toute la société et se montre le sage et modéré disciple des encyclopédistes. La tragédie Sancho Garcia (1771) n'est guère à signaler que pour sa fidélité aux principes classiques. Mais ses vers lyriques méritent une mention spéciale [Ocios de mi juventud, 1772, et Œuvres complètes posthumes, 1818, 3 vol.). Les Nuits Lugubres (Noches Lugubres), imitation des Neuf Nuits d'Edward Young, durent leur naissance aux incidents romanesques de sa liaison avec l'actrice Mari'a Ignacia Ibânez,etde la mort de celte dernière. On croit sentir, à leur lecture, comme un premier soufile du futur romantisme. Ses vers courts, ses anacréontiques, ses élégies, furent très admirés de ses contemporains.

Gaspar de Norona (f 1815) était, à Gibraltar, aux côtés de Cadalso et il écrivit une élégie à sa mémoiie. Ses deux \olumes de Pocsias (1799-180i>) contiennent des odes et des poésies erotiques dans le goût français. Plus originales sont se.-- Pocsias asinticas, traduites des auteurs orienlaux consultés pour ViiDimiada, poème é[iiqut' paru après sa mort. Les Poésies Asiatiques annoncent de loin Les Orientales.

*\, l.p groupeappelé, assez improprement, JVcnlp de Snla- ..laiique, suivit docilement les traces de (>a(la.>i>. Son plus illustre représentant, sinon son meilleur poète, est sans contredit Gaspar Melchor de Jovellanos (né à Gijén en 1744, mort à Vega, en ISil). Sa vie fut très noble, el sa

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3S6 LE NÉO-CLASSICISiME. — LYRIQUE

mort celle d'un bon citoyen. Magistrat à Séville, puis à Madrid, -chargé de graves affaires et d'enquêtes importantes, disgracié avec Caban^us (1789), ministre de nouveau avec lui, et une seconde fois disgracié ; emprisonné, de 1801 à 1808, au château de Bellver, à Majorque, il lit partie de la Junte Suprême insurrectionnelle (1808), convoqua, en cette qualité, les Corfes nationales, fut poursuivi, ainsi que les membres de cette Junte, se réfugia en Asluries, et mourut au port de Vega, tandis qu'il fuyait devant les Français victorieux. Il mérita pleinement le beau litre de Padre de la Patria qui lui fut alors donné.

Jovellanos fut un homme d'Etat, un économiste, un lettré, et, à ce dernier point de vue, la variété de son talent et de son oeuvre lui assure un rang honorable dans tous les genres <. Le politique nous apparaît dans son beau Mémoire en défense de la Junte de 1810, d'où l'on peut dégager son idéal de gouvernement, lequel se rapproche assez d'une monarchie constitutionnelle, telle que l'eût comprise Montesquieu. — Comme économiste, son œuvre maîtresse, et, si l'on songe àson importance sociale, je dirais volontiers son chef-d'œuvre, c'est son Rapport sur la loi agraire 'Informe sobre la ley agraria, publié en 1795). Ce rapport avait pour but de présenter au roi Carlos UI des observations sur le code de l'agriculture, que ce monarque éclairé et réformateur voulait édicler. C'est en réalité tout un plan de réformes profondes, dont l'application eût fait faire l'économie d'une révolution. Rappelons que, passant de la théorie à la pratique, Jovellanos avait fondé un type d'établissement moderne d'instruction, l'Institut Asturien de Gijôn. Il voulait ainsi contribuer, pour sa part, à réaliser ce progrès social, économique et intellectuel que poursuivaient les Colonies agricoles, les Sociétés d'Amis du Pays, VEcole patriotique, ou séminaire de Vergara, les écoles primaires /)es<alozziennes. C'est à ce même but que concourent tous ses opuscules et rapports sur le développement et la réforme

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