LE SECUND TIERS DU X1X° SIÈCLE
i. Résumé politique et caractère général de Vépoque
l'eiulant le tiers de siècle qui -s'écoula entre labdicalion de Carlos IV et l'avènement de la jeune reine Isabel (1808-1833), on ne distingue, au premier abord, qu'une suite confuse d'événements dont la loi échappe, dont le manque de logique déconcerte, une série de tentatives désordonnées, suivies de réactions violentes en sens contraire. C'est alors cependant que s'élabore la sociiHi- moderne, que se transforma l'ancienne Espagne. Cette n'volution profonde qui se dessine, et dont les résultats apparaissent avec quelque précision au début de l'ère constitutionnelle, mérite de nous arrêter un moment, car elle a plus d'importance que tel ou tel fait de détail; c'est elle qui explique les directions nouvelles que nous aurons à signaler. Jetons donc un coup d'oeil sur cette société en voie de se modifier.
Dans l'ordre politique, c'est le dernier effort, la lutte suprême du despotisme traditionnel, de l'absolutisme contre l'esprit nouveau, issu de la Révolution française. Cette lutte, signalée par des événements de toutes sortes, par le triomphe momentané delà liberté, par deux retours offensifs de la réaction et par deux invasions étrangères, se terminera en définitive par la défaite de l'ancien régime et par l'établissement du système parlementaire et constitutionnel.
Des changements si graves ne peuvent se produire dans
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une nation sans que tout son organisme n'en soit atteint, sans que son activité intellectuelle et les formes que celle-ci revêt n'en soient modifiées.
Au point de vue social, le fait saillant, c'est l'importance que tendent à prendre dans l'État les classes moyennes, la bourgeoisie. C'est un changement de front, une orientation nouvelle, d'une importance capitale, si l'on songe que celle bourgeoisie, qui apparaît pour la première fois en tant que puissance dans l'État, est, en grande partie, imbue d'un esprit hostile à l'ordre traditionnel.
Le peuple, en revanche, etparlàj'entends la grande masse de la nalion, les paysans, les artisans, les ouvriers (sauf dans quelques centres industriels en rapports plus suivis avec l'étranger), n'a pointencore été pénétré parle soufflede l'imminente révolulion. Sa psychologie est facile à tracer: il est plus royaliste que le roi, plus catholique que le pape. Son irrémédiable ignorance l'isole; son patriotisme, qui s'est élevéjusqu'àl'héroïsme pendantla guerre del'Indépendance, ne lui permet de voir dans les Français que des envahisseurs, dans tout ce qui vient de France que des hérésies. C'est dans le peuple, dans le clergé régulier, peuple lui aussi l)ar plus d'un côté, que l'absolutisme trouva ses plus fanatiques défenseurs. Ce sont eux qui, en 1814, renversaient les « pierres de la Constitution », en acclamant el Rey neto. Ce sont eux qui, en 1823, formaient l'armée apostolique de l'ray Antonio Maranôn, El Trapeme, ce moine qui entrait dans les villes, le fouet d'une main, le crucifix de l'autre. Ce sont eux encore qui, en lb24, essayaient, de leur propre autorité, de rétablir l'Inquisition sous le nom de Jiintas de Fé, et pendaient, à Valence, Cayetano Rosell, soupçonné de déisme, pour avoir fait dire à ses élèves : AlaLado sca Dios, au lieu de ; Ave, Maria purisima. Ce sont eux enfin ijui trouvaient Fernando lui-même trop tiède, et iront se ranger plus tard sous les drapeaux de D. Carlos, son frère. Une seule chose distingue ce peuple de celui de Carlos II : il a le son liment de sa force; il est fier de sa puissance, en ultendaiil qu'il s'en serve contre son maître.
CARACTÈRE GÉNÉRAL DE l"ÉP001 E 4H
L'arisLocralie a cessé d'être redoutable, elle n'est plus ([ue di'corative. Par tradition, par loyalisme, par intérêt, elle reste aveuglément attachée à l'ancien ordre de choses, mais elle est sans inlluence sur l'esprit public, ('.à et là, le type du grand seigneur voltairien et révolutionnaire apparaît, mais plus rarement qu'en France. Beaucoup de jeunes nobles avaient été élevés dans nos collèges, à Sorèze, par exemple. Cependant au point de vue intellectuel, l'aristocratie ne compte guère. Depuis Jovellanos jusqu'à Marchena, on ne se lasse pas de le lui dire. Si ijuelques-uns de ses membres, comme Torono, le duc de Hivas et quelques autres, prennent une place honorable dans les lettres, ils représentent la plupart du temps des idées, des passions, des intérêts- opposés à ceux de leur liasse.
Le clergé, par la solidité de son organisation, par la supériorité relative de sa culture, est un élément plus important de la société. Sauf quelques exce|jlions, il fut, dans sa lutte contre la révolution, lamentablement audessous de sa tâche. Les fortes traditions de l'ancienne scolas tique étaient oubli(' es, et l'on n'avait rien mis à la place. L'absence de toute contradiction, assurée par un système de compression à outrance, avait, à la longue, produit ses fruits naturels : paresse d'esprit, indolence, ignorance. En face d'attaques non prévues, le clergé s'était trouvé dé-sarmé, ou, du moins, ses armes étaient rouillées, hors d'usage, ridicules. A la fin du siècle précédent, quelques apologistes, tels que Ceballos, Valcârcel, Forner, Picquer, Alvarado, dit El Filôsofo rancio, avaient essayé de luttt^r, mais ils avaient disparu, et n'avaient pas été remplacés. Chose singulière, les idées encyclopédiques et révolutionnaires trouvaient auprès d'un assez grand nombre d'ecclésiastiques un accueil bienveillant. Je ne parle point seulement des jansénistes, comme Villanueva, Marlinez Marina, Torres Amat, Masdeu, qui, s'ils peuvent être suspects d'hétérodoxie, sont, au fond, très hostiles aux idées de la France nouvelle, mais les doctrinrs philosophiques d'outre-
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monts sont regardées parfois avec une indulgence qui touchait à la complicité. A côté des révoltés et des transfuges, tels que Marchena, Blanco, Antonio Llorente, l'auteur de la fameuse Histoire de l'Inquisition {iS[~-iSiS, 4 vol.), une foule de professeurs et d'ecclésiastiques se faisaient les propagateurs du sensualisme de Condillac, ou du matérialisme de Destutt-Tracy et de Cabanis. Les ouvrages de Voltaire, de Diderot, de Volney, d'HoUbach, de Bentham circulaient clandestinement ; ils étaient lus avec avidité. Jovellanos s'en tient, à peu de choses près, aux doctrines de Condillac. Les Sévillans ne vont guère au delà. « Le bien, disait Reinoso, n'est autre chose que le plaisir, de même que le mal n'est que la douleur. » Un prêtre, Justo Garcia, ex-professeur à Salamanque, et député aux Coi'tès, compose un résumé de Vldéologie de Destutt- Tracy. Dans sa préface, il excuse l'auteur davoir omis de parler de l'existence de l'âme et de son immortalité. Son collègue aux Cortès, Santa Maria, professait que « cl homhrc es un compuesto de afinidades quhnicas ». On peut lire des assertions non moins hardies dans le commentaire des Principes de Lcyislaiion, de Bentham, [lar deux professeurs de Salamanque, RanKin de Salas et Nûnez (1821 l « Tous les biens et les maux sont des biens physiques, etc. >» Les ouvrages de grammaire générale d'Hermosilla, officiellement adoptés sous Fernando VII, étaient inspirés par un sensualisme analogue.
Mais, plus encore que chez le clergé, c'est chez la bourgeoisie que les changements dans les idées, dans les mœurs, dans les habitudes sont le plus profonds. C'est elle aussi, rép<Hons-le, qui, i)ar sui4e des transformations politiques et sociales, et par l'établissement du régime constitutionnel, est appelée à prendre, dans le gouvernement, une place de plus en plus grande. La bourgeoisie s'est modifiée sous l'action de deux causes : la philosophie française du xvni" siècle et la Révolution. Les doctrines encyclopédiques, les idées libérales ont agi sur cette classe avec plus d'énergie que sur toute autre. Deux faits histo-
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riqut's ont puissamment conspiré à la propagation des doctrines nouvelles : l'invasion française, qui ouvrit toutes iirandes les frontières à l'introduction des livres jusque-là prohibés, et rémigration. Point n'est besoin d'insister sur les conséqurnces sociales de l'invasion. L'émigration, de 1814 à 1820, et de 1823 à 1828, fut considérable. On estime le nombre des émigrés à quarante mille environ, et parmi eux se trouvait l'élite de lanation : Meléndez, Morati'n, Silvela, Llorente, Martinez de la Rosa, Salvâ, Maury, Espronceda, Olôzaga, qui se réfugièrent en France; Blanco, Arriaza, Mendibil.Puigblanch, Villanueva,(jallardo,iMendiz;ibal,etc., en Angleterre; Àngel Saavedra, en Italie; une foule d'autres, en Allemagne ou en Amérique. Quelques-uns écrivirent dans la langue de leur pays d'adoption (Martinez de la Rosa, Maury, Blanco, etc.).
Or, dans tous les pays où les émigrés s'établirent, il se produisaitun grand mouvementde rénovation intellectuelle, philosophique ou littéraire, auquel ils ne pouvaient rester étrangers. En France, ce mouvement est caractérisé par les noms de Chateaubriand, M""^ de Staèl, Benjamin Constant, de Bonald, de Maislre, (iuizot, puis, un peu plus tard, de Cousin, de Thiers, d'Augustin Thierry. — Villemain, dès 1816, commençait son enseignement à la Sorbonne. En 1H19, Casimir Delavigne donnait au théâtre ses Vêpi'es siciliennes. Lamartine publiait ses Méditations en 1820, Victor Hugo ses Odes et Ballades en 1822, Cromioel, en 1827, les Orientales en 1829. Sainte-Beuve débutait, en 1828, par son Tableau de la poésie au xvi^ siècle. Le triomphe de l'Ecole romantique allait être bientôt complet.
En Angleterre, Thomas Moore donnait, en L817, son chef-d'œuvre, Lalla Rook. Lord Byron, qui, l'année précédente, avait quitté l'Angleterre, avait déjà écrit le Pèlerinage lie Cliilde-Harold, le Corsaire. Lara, la Fiancée d'Ahijdos, le Giaour, etc. Shelley (1792-1822), Southey (1774-1843), Coleridge (1772-1834s Walter Scott (1771-1832) étaient dans toute la force de leur talent. Walter Scott, en particulier, devait exercer sur la littérature d'imagination en