‹ Précis d'histoire de la littérature espagnoleChapitre 202 sur 263 · PÉRIODE ROMANTIQUE. — THÉÂTRE · texte numérisé non relu

PÉRIODE ROMANTIQUE. — THÉÂTRE

moindres incidents et dans les détails ; le soin apporté à la mise en scène en témoigne. Ce fut une révolution en Espagne'. Ce qui a sans doute plus d'importance, c'est l'adresse avec laquelle ce novateur fait agir et parler un personnage, muet jusque-là, la foule. La scène d'exposition, celle du mesôn ou auberge d'Hornachuelos (vraie scène du Don Quichotte transportée au théâtre) sont, à ce point de vue, des chefs-d'œuvre de naturel, de justesse et de vraie couleur locale. Les personnages épisodiques, par exemple celui du frère Melitôn, qui a une façon si peu charitable de faire la charité, sont parfaits. Rien de cela n'a bougé. Il n'eu est pas de même des grandes scènes dramatiques. Quoiqu'elles puissent passer pour simples à côté d'Angelo, ou de Lucrèce Borgia, elles nous semblent aujourd'hui déclamatoires, violentes et mélodramatiques. Tel qu'il était, avec ses mérites et ses défauts. Don A/raro est une date littéraire, et il imprime une direction nouvelle au théâtre.

il est naturel de rapprocher du due de Rivas Mariano Roca de Togores, marquis de Molins (t812-l889j, qui, comme lui, écrivit d'abord des poésies lyriques dans le goût classique, puis des Fantasias romantiques, des narrations et Romances historiques, des drames dont l'un, Dofui Maria de Molina 1837), eut un succès complet, quoique le même sujet eût été traité déjà par Tirso dans la Prudcncia en la miijer, de manière à décourager toute imitation.

Le retentissant suc::ès du Don Alraro ne devait pas rester isolé. Tout, d'ailleurs, concourait à favoriser l'essor du théâtre. Les scènes littéraires étaient alors nombreuses, les acteurs, remarquables (Latorre, Lôpez, Luna, Juliân Romea, Valero, Arjona, Ossorio, Mario, les Catalina, C. Rodri'guez, Matilde Diez, Teodora Lamadrid, etc.). Le publie montrait pour la scène un goût persistant. La liberté relative dont on jouissait encourageait certaines tentatives, impossibles jusque-là ; même l'engoûment pour l'opéra italien, dont se plaint si vivement Breton, favorisa le drame plus (juil ne lui nuisit. Enfin les auteurs se présentèrent à

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point nommé, pour continuer Marti'nez de la Hosa et le duc de Rivas. — (iil y Zârate, Hartzenbusch, Garcîa Gutiérrez, Zorrilla, représentent le drame; Breton de los Herreros, Ventura de la Vega, Rubi et quelques autres, la comédie.

2. Antonio Gil y Zârate 1796-1861), homme politique, directeur de l'Instruction publii]ue en 1844, est l'auteur d'un Manuel d'histoire littéraire, qui eut un long succès, médiocrement mérité. Comme publiciste, il collabora au Semanario Vintoresco, et traça quelques-uns des Tipos Espailoles. I.e plus célèbre de ses drames. Don Carlos cl Hechizado, souleva de l'enthousiasme et des colères, pour des raisons plutôt politiques que littéraires.. Ses pièces, taillées sur le nouveau patron venu de Paris, sont presque toutes empruntées à l'histoire (Alvaro de Lima, El Monarca y su privado, Gonzalo de Côrdoha, Giizmân el Biicno, Masaniello). Deux jolies comédies. Un ano dcspucs de la boda (Une année après la noce), jCuidado coa las norias! (Gare aux fiancées!), complètent son bagage dramatique.

Juan Eugénie Hartzenbusch ^ 1806-1680), fds d'un ébéniste allemand, fut un autodidacte laborieux et savant, qui avait commencé par être charpentier, puis sténographe. Son grand succès théâtral fut le beau drame Los Amantes de Teniel (1837). Vinrent plus tard Dofia Mencia, 6 las bodas en la Inquisidon , — Don Alfonso el Casto, — La Jura en Santa Gadea, — La Madré de Pelayo, — La ley de raza, etc., auxquels il faut ajouter quelques comédies moins heureuses, et même des féeries (Los po h: os de la Madré Celestina, La Redoma encantada). Ses Fables (1848 et 1861) témoignent d'une bonhomie malicieuse. Directeur de l'École normale (18!i4 , employé, puis directeur de la Bibliothèque Nationale (1862-1875), Hartzenbusch prit une part très active à la publication si utile de la Diblioteca de Autores Espafioles, de l'éditeur Rivadeneira. Ses Ensayos poéticos (1843) sont bien oubliés, de même que ses nouvelles en prose. Les 1.633 notes

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qu'il rédigea pour illustrer le texte du Don Quichotte mériteut d'être consultées.

Antonio Garcia Gutiérrez 181 3-1884)avaitun tempérament dramatique remarquable. El Trovador (i" mars 1836) fut l'un des plus brillants succès du siècle et reste un modèle de drame romantique : il devait, sans aucun effort, se transformer en opéra, musique de Verdi. El Rey Monjc, Simon Bocancgra (185 3), Juan Lorenzo {186o) contiennent des scènes de premier ordre, d'un grand effet théâtral. L'auteur a laissé soixante-deux œuvres dramatiques et deux volumes de poésies. Après avoir servi contre les Carlistes, et à la suite de longues pérégrinations en Amérique (1845iSSO), en Angleterre et en France, Garcia Gutiérrez fut nommé consul à Rayonne, puis directeur du Musée archéologique il872 .

3. Le plus fécond et le plus populaire des dramaturges de cette époque fut José Zorrilla (voyez p. 419). Son œuvre théâtrale est considérable et variée. Elle comprend une demi-douzaine de véritables comedias de capa y eapada, en trois actes, et en vers {Màs vale llegar A tiempo que rondar un ai'io, Mieux vaut arriver à temps que courir un an ; — Ganarperdiendo; — Cadacualconsiirazôn, Chacun son droit; — Lealtad de una mujer y aventuras de una noche; — La mejor razon, la espada); quatorze drames historiques, en quatre actes, dont les plus connus sont : El Zapatero y el Rey {Le savetier et le roi), en deux parties; — El Alcalde Ronquillo; — Traidor, inconfeso y mârtir; — El punal del Godo; — un drame fantastico-religieux. Don Juan Tenorio (1844). Cette nouvelle incarnation de l'immortel Don Juan, en dépit de toutes les critiques, en dépit même du désaveu de son propre auleur, a été, en Espagne, le plus grand succès théâtral du xix"^ siècle. Il continue toujours à se jouer religieusement, aux approches de la Toussaint, pour l'édiiicalion |?) des fidèles. Zorrilla était-il bien sincère?) a écrit : << Il n'y a pas de drame où J'aie accumulé plus de folies et d'invraisem-

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blances ; le caractère de mon luhos ne tient pas debout; les morceaux lyriques et, en particulier, les lameuses stances d'amour, que tout ie monde sait par cœur, ne sont pas en situation... » Mak^ré tout, cette refonte du Burlador de Tirso, inspirée plus directement du Don Juan de Marana, d'Alexandre Dumas, dut sans doute son invraisemblable succès à la popularité du sujet et à l'attrait du type de Don •luan, au mélange d'aventures romanesques et de merveilleu.x, de sensualité et de mysticisme, et probablement en lin au gongorisme du style (voyez, par exemple, les oiillejûs dn 2^ acte, les Décimas], toutes choses éminemment espagnoles. La musique parut délicieuse, et malgré la pauvreté des idées, le charme continue à opérer.

2orrilla doit beaucoup à CaldenJn et aux romantiques modernes. Il a puisé à des sources fort diverses, mais malirré tous les emprunts, ])ar ses défauts peut-être plus encore que par ses qualités, il est resté profondément espagnol. Les intrigues adroilement nouées, l'action menée li'un mouvement rapide et qui semble toujours emportée en avant, lors même qu'elle tourne dans le même cerrle, l'archaïsme pittoresque des types, qui procèdent du répertoire de Lope ou de Calderc'm aussi bien que de la tradition romantique, l'allure fringante et cavalière du style, la couleur fortement (mais ici tout naturellement) nationale, l'aisance et l'harmonie des mètres, tout cela forme un type vraiment particulier sur lequel Zorrilla a imprimé son cachet.

Les noms des auteurs qui précèdent ont obscurci ceux d'Ochoa, d'Escosura, de Diaz, d'Asquerino, d'Ontiveros, de Sabater, d'Aureliano Fernândez Guerra, le savant auteur d'Alonso Cano et (en collaboration avec Tamayo) de la Pdca Hembra, et même celui de Gertrudis Gômez de Avellaneda, dont les drames dWlfonso Munio ,1844), de Saùl et de Baltasar (i8S8) obtinrent grand succès. Il faut remonter au XVII* siècle pour retrouver une si abondante moisson d'oeuvres dramatiques.

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4. La Comédie. — Moiati'n avait montré à la comédie la voie à suivre. Mais, par suite des malheurs du temps, il eut tout d abord fort peu d'imitateurs. Manuel Eduardo de Gorostiza donna, en 18-.?0, son Die(juito, plusieurs imitations du français et quelques petites pièces politiques durant le trienniianWhéral de 1820-1823. La comédie nerenaîtvrainienl qu'au début de la période romantique. Luis et José Olona, Ramôn Valladares, Francisco Flores y Arenas Coqiictismo y presumiiiii. IN.M , U- duc de Rivas, Gil y Z.irate, flarlzenbusch, Zorrilla écrivirent des comédies, mais, en ce iienre, tous furent éclipsés par Manuel Breton de los Herreros (1796-1873;. Soldat de 1812 à 1822, Bret('.n ne s'éleva pas au-dessus du grade de caporal, que d'ailleurs Cervantes n'avait même pas atteint. Sa première pièce : A la vejez viruelas [A la vieillesse, mal de jeunesseï, est de 1824. Journaliste, employé dans un ministère, puis à la Bibliothèque Nationale, dont il devait devenir directeur en 1847, il a écrit 177 comédies, dont 103 originales, 64 traductions, et 10 arrangements ou refundiciones. Le premier trait de ce talent c'est donc la fécondité et la variété : <( Je crois pouvoir dire, atïirme-t-il, que personne jusqu'à présent n'a su trouver tant d intiigues, d'événements ou de caractères différents... Je n'ai copié personne, mais je me suis parfois répété rtloi-mème... » Il conviendrait d'apporter quelques restrictions à ces déclarations. D'abord, Breton, comme Morati'n ou Scribe, peint à peu près exclusivement la Bourgeoisie, plutôt par goût que par prudence ou timidité. Ensuite, dans la peinture des passions, il reste volontiers dans une région moyenne et dans un juste milieu. Sa morale non plus n'a rien d'ht-roïque : elle se plait à mi-côte. Il excelle dans les portraits de femme ivoyei Marcela, ù f.ctinl de los 1res? 1831 ; Una de tantas, 1837). Ce Philinte est optimiste et indulgent, mais non aveugle, ni dupe. Sa philosophie est tout entière dans Todo es farsa, et dans Mu ère le y

i;!u:rÔN ni; i.ds iikurkiios. — vlmuha de i.a vega ï'M

venh. H manque assurément de profondeur; ses passions sont à fleur de peau, ce sont celles de tout le monde, et c'est pourquoi sans doute la leçon qui se dégage de ces aventures banales est mieux à notre portée, car Breton est plus moraliste encore (jue dramatique. Ses intrigues les plus simples sont d'ailleurs les meilleures {Marcela, — El pelo de la deliesa, ou La caque sent toujours le hareng, — El ciiarto (le Itora, — Bios lus cria y cllos se juntan, Dieu les a crées et cud' se sont unis). Mais il sait, à l'occasion, inventer une fable plus compliquée {^: Qui en es clla? — la Batelera de l'asajes, — Me roi/ de Madrid, avec son pendant : A Madrid vir ruclvo, — Una noche en Buryos, etc.). Bretcui a des qualités tr(''s françaises, de la clarté, du goût, de l'esprit, mais il est aussi très espagnol. « Pour l'éclat brillant du dialogue, dit Hartzenbusch, pour le maniement de la langue, pour l'emploi des mètres divers, il n'y a pas d'écrivain ancien ni moderne qui se maintienne à sa bauteur: la fécondité de sa plaisanterie est sa qualité maitressc. " Remarquons que ses comédies sont toutes en veis, en romances d'aboid, ensuite, à partir de Marcela, en vers riiiit-s et variés. Breton est, en somme, l'un des plus remai- (]uai)les autfurs dramatiques du siècle. Son u'uvre est un tablrau complet, souvent cliarmant, de la société du temps de Dofia Cristina rX de Doua Isabel. 11 mériterait, à coup sur, d'être mieux étudié qu'il ne l'a été jusqu'ici *.

5. Ventura de la Vega(1807-186o) n'a point la fécondité de Breti'm. Né à Buenos-Aires, élevé sous la direction de Lista, ainiié aux sociétés du Myrte et de la Nunvintine, il calma bientôt ses audaces révolutionnaires et voltairiennes au point de devenir précepteur, puis secrétaire de la jeune reine Isabel, directeur du Théâtre espagnol, du Conservatoire, et Académicien. Quelques poc'sies, élégantes et spiriluellos, quelques articles de critique et un certain nombre de pièces de tbé.Urt' assurèrent sa réputation. Parmi

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