DE LA SECONDE MOITIÉ DU XIX« SIÈCLE A NOS JOURS
I. Coup d'oeil sur cette époque. — Durant la deuxième moitié du xix" siècle, [apolitique espagnole oscille entre les deux partis, libéral et conservateur, qui président tour à tour aux destinées de la monarchie parlementaire. Sous le règne d'Isabel II, Espartero, Narvâez, Olôzaga, O'Douell personnifient ces tendances opposées. Cette alternance régulière n'est troublée que par quelques accidents, tels que pronwMc/ami'cïHos, conspirations, coups d'Etat, qui d'ailleurs ont une tendance à devenir chroniques. La révolution de 1868, œuvi'e des généraux Prim et Serrano, force la reine à s'exiler d'abord, à abdiquer ensuite. Mais le gouvernement provisoire, qui dura trois ans (1868-1871), le règne d'Amédée de Savoie (16 novembre 1871-11 février 1873), et enfin la république (1873-1874) ne sont que des intermèdes, aussi dramatiqui'S que rapides. Le 14 janvier 1875, Alfonso XII rentrait à Madrid ; il y mourait le 25 novembre 1885. Sa veuve, Dona Maria Cristina, archiduchesse autrichienne, est chargée de la régence pendant la minorité d'AlfonsoXIII, né cinq mois après la mort de son père. Durant cette longue régence, les deux grands partis constitutionnels, i^eprésentés surtout par Canovas del Gastillo et Sagasta, alternent de nouveau à la direction des affaires. Les Carlistes, après l'échec de leurs tentatives répétées (la guerre deseptans, 1833-1840, les soulèvements de 1848, 1835, 1873),
perdent peu à peu leur puissance, tandis que les partis avancés, républicains, fédéralistes, socialistes, organisent leur propagande. — Le rôle de l'Espagne au dehors est assez efTacé. La campagne du Maroc en ISoO, signalée par quelques brillantes actions, eut du moins lavantage — à défaut d'autres, plus positifs, — de flatter l'orgueil national. Cet orgueil devait, en revanche, subir de cruelles blessures dans les dernières années de cette période, attristées par la guerre avec les États-l'nis, par la perte de Cuba, de Puerto Rico, des Philippines, par l'inquiétante agitation des Cata- /aniatas et des BizcaitarraA. Du moins, des juges compétents signalent-ils une amélioration de bon augure dans la situation économique el industrielle. Ce n'est là toutefois que lun des éléments de cette «régénération », thème inépuisable des modernes arbitristas. Il y a d'autres richesses à mettre en œuvre, non moins nécessaires à la vie d'un peuple. Il faut malheureusement reconnaître que l'instruction publique, à ses trois degrés, primaire, secondaire et supérieui', malgré force promesses et maints bouleversements, attend toujours une réforme qui ne vient pas : Vanalfabetismo est peut-être la plus grave des plaies sociales, et la source d'une foule de maux.
En ce qui touche la littérature, nous pouvons avancer, sans excès de vanité nationale, que c'est encore du côté de la France que se tournent, pendant cette période, les Espagnols en quête d'inspirations nouvelles. Et ainsi, le rôle d'éducatrice,qui'la France joua dès le début, elle le conservr jusqu'au bout. Dans quel sens s'exerce cette action ? L'évolution des lettres ou des arts chez nous, à cette époque, est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'entrer à ce sujet dans les détails. Rappelons seulement, en quelques mots, que le romantisme fait place, plus encore dans la poésie ou dans le roman que sur la scène, au réalisme et au naturalisme. Tandis que le génie souverain de Victor Hugo continue à rayonner, la poésie impersonnelle, objective, des Parnassiens, l'inspiration philosophique de Sully Prudhoinrne, les elTorts, si curieusement variés, des jeunes
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('coles motlernistes, cherchont, en des directions opposées, des voies nouvelles. Le roman évolue du romantisme au naturalisme avi-c Flaubert, les Concourt, Zola, Maupassant, ou vers l'analyse morale avec Bourget. Alphonse Daudet, Pierre Loti, et bien d'autres autour d'eux, représentent des variétés originales. Au théâtre, Augier et Dumas fils, en attendant les Becque, les de Curel, les Lemaitre, etc., s'attachent à peindre les mœurs du jour, en essayant surtout Dumas) d'agir sur elles. Les genres secondaires vaudeville, opérette, etc.) prennent de plus en plus d'importance. — Dans toutes les branches de littérature où l'idée et la méthode l'emportent sur la forme (critique, histiiin-, philosophie, morale, érudition i, la tendance scienti (1(1 lie de l'époque apparaît avec «clat. — Tous les auteurs français sont connus et imités en Espagne. Mais ce n'est guère qu'indirectement et, le plus souvent, (sauf de rares •'xceptions), par l'intermédiaire de la France, que l'on y ■;ubit les influences de l'Angleterre et, plus tard, des pays (lu Nord, di's Allemands, des Scandinaves et des Russes Nietzsche, Haiiptmann, Ihsi-n, BJurnson, Tolstoï;.
En Espagne, pendant la péViode romantique, le genre littéraire le plus cultivi' avait été le théâtre. Durant la période contemporaine, il semble que ce soit le roman. Non certes que le théâtre ou la poésie lyrique aient été délaissés : l'un cl l'autre, au contraire, comptent d'illustres représentants; mais, à côté d'eux, apparaît un groupe' de romanciers d'abord restreint, peu à peu très considérable, qui attire de plus en plus l'attention du public. Si c'était le liiu d'étu- <lier en elles-mêmes les œuvres de ces romanciers, nous montrerions que presque toutes les variétés connues ailleurs sont représentées en Espagne. Toutefois, on aurait quelque peine à y trouver des études d'un subjectivisme aussi pénétrant et orgueilleux que René, Adolphe ou Volupté. En général, l'imagination l'emporte sur l'analyse.
Le théâtre subit des modifications assez importantes. Le fait saillant, Je crois, c'est la disparition de la comédie proprement dite, de la comédie classique, en tant que
gi-nre tlistinct. Le drame romanlique avait eu la prétention d'absorber léléinent comique, mais la vie réelle, contemporaine, considérée surtout dans ses travers et ses ridicules, lui écbappait, et c"est pourquoi, à côté de lui, avait pu se développer, en France, la comédie de Scribe, en Espagne, celle de Breton de los Herreros. Mais lorsque les auteurs puisèrent leurs sujets, non plus dans l'histoire, ou dans leur imagination, mais dans la socit-té qui les entourait, la distinction classique entre les deux genres disparut : ils se fondirent ensemble. — 11 faut noter ici encore quelques faits caractéristiques; le premier, c'est la vogue du vaudeville, de l'opérette, de la zaïzuela, favorisée sans doute par Tapparilion de compositeurs de talent, Gaslambide, Oudrid, liarbieri, Arrieta, etc. ; le second, c'est la mode des théâtres dits por horafi, ou mieux par actes. Ces représentations coupées, — à la portée de toutes les bourses, — donnèrent naissance au « géiiero chico », contre lequel on a éloquemment déclamé, quoi qu'il ne soit pas si coupable qu'on le dit et qu'il ait, à son actif, bien des œuvres charmantes.
En ce qui concerne la lyrique, on l'a vue, durant l'âge romantique, envahir la scène (avec Zoirilla, par exemple), ou l'épopée (avec Espronceda'. Le théâtre postérieur, même lorsqu'il conservera le vers, sera incontestablement moins lyrique (sauf parfois chez Echegaray, romantique attardé). Les poètes se maintiendront plus exclusivement dans leur domaine propre, non seulement par suite d'une conception générale plus sévère de l'art, mais à cause surtout de la nature intime, personnelle do leur inspiration. Nous aurons à signaler, à la fin de cette période, I'im-Iosion dune jeune <'cole, qui s'efforce actuellement de rajeunir, dans la forme comme dans la pensée, une poésie qu'elle estime caduque. Malgré l'individualisme de la plupart de ces poètes, qui viennent aussi bien de l'Amérique latine que de la mère patrie, l'action exercée sur eux par nos jeunes écoles lyriques, et, avant ces dernières, par Baudelaire et Verlaine, est incontestable.
Un di/rnier fait à signaler, — (juoiqu'il paraisse en
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dehors de notre sujet, — c'est le réveil, « la Reiiaixcnsa » des lettres catalanes. Initiée par des érudits, des professeurs, des académiciens, elle a gagné peu à peu toutes les classes de cette province, très attachée à sa langue et à ses traditions, et se fait sentir dans toutes les branches de l'activité sociale. En littérature, de Jacinto Verdaguer à Santiago Rusifiol, elle produit des écrivains de grande valeur. Sans parler de leur influence sur leurs compatriotes de langue castillane, on ne peut pas plus les oublier dans le compte général de la production intellectuelle de la péninsule qu'on ne pourrait omettre Mistral en France.
Les différentes formes artistiques, sans pouvoir se réclamer de noms aussi illustres qu'au xvii<= siècle, montrent cependant que toute force créatrice est loin d'être épuisée dans la race. En peinture, Rivera, Madrazo, Gisbert, Casado, Manzano, Pradilla, Fortuny, Rosales, Moreno Carbonero, Mufioz Degrain, Sala, Llanos, Garci'a Marti'nez, E. Mélida, Soroila, Santamaria, Plasencia, Marti'nez Cubells, L. Menéndez Pidal, etc.; — en sculpture, Agustfn Querol, Benlliure, Vallmitjana, Bellver, Blay; — en architecture, Juan Madrazo, Martorell, Gaudi, Aparici, le Marquis de Cubas, Arbos, Velasco, l-ampérez, etc., forment un ensemble qui ferait honneur à n'importe quel peuple.