CHAPITRE 1 LA POÉSIE LYRIQUE
2. Très longue serait la liste des poètes lyriques durant cette période, si nous avions la prétention de les énumérer tous. Beaucoup méritent d'être lus : mais trois d'entre eux doivent occuper une place à part, en tête de ce groupe liarraonieux : ce sont Bécquer, Gampoamor et Nùnez de Arce.
La vie de Gustave Adolfo Bécquer (1837-1 870) fut courte et triste. Ce fut l'éternel roman du poète pauvre, la lutte douloureuse pour laquelle il est mal armé. Arrivé de Séville à Madrid en 185 i, il obtient un misérable emploi dans l'administration, mais la maladie et une insouciance de bohème le réduisent à la misère : il meurt à trente-trois ans, trois mois après son frère Valeriano, de!«sinateur de talent.
Entre le Romantisme et l'époque contemporaine, avec quelques traits de l'une et de l'autre école, Bécquer apparaît, ligure mélancolique, passionnée et douce, dans une ombre discrète. — Le mince recueil de ses œuvres comprend : 1° dix-huit légendes en prose, où l'on notera une certaine puissance d'évocation des temps disparus, une imagination poétique, un goût déclaré pour les traditions populaires, surtout quand elles contiennent quelque chose de merveilleux et d'effrayant : Les yeux verts; Le gnome, qui viennent d'au delà des monts et n'ont vraiment rien d'espagnol ; La ajorca de oro — le bracelet d'or; — El Cristo de la calavera, Le Chi ist à la tête de mort, — surtout Macse
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Pércz el Diuani^td, et El Miserere. 2° Les Icllres de tua cellule Carias de mi celda\ — Elles sont au nombre de neuf, et fuient écrites par le poète malade pendant son séjour au monastère de Veruela, près de Tarazoua, sur les lianes du Moncayo 3° Des impressions de voyage et des notes d'art prises à Tolède, à Ségovie, à Soria, qui trahissent une vision nette des beautés naturelles ou artistiques et une facilité d'émotion peu banale
Mais c'est comme poète que Bi'-cquer a exercé sur toute sa génération une inlluence analogue à celle qu'eut chez nous Musset, avec lequel il a plus d'analogie qu'avec Heine, .luquel on le compare trop souvent. Ses poésies, cependant, Las Rimas, sont peu nombreuses. Ce qui frappe tout d'abord, '■'est l'accent personnel, intime, douloureux, et ce n'est point là précisément la manière espagnole : la note est bien nouvelle. Les soixante-seize poésies du recueil se rapportent toutes, ou peu s'en faut, à un drame d'amour dont nous surprenons la conlidence, et dont nous suivons les péripéties. Beaucoup île ces pénétrantes poésies sont restées en Espagne dans les mt'-moires etsurles lèvres de la jeunesse. Qui donc, entre quinze et vingt ans, n'a déclamé Las obscuras golondrinas, et les Olas (jigantes que os rompais hramando..., et r:Qué es poesia...? et Antes que tù me mot'irc, et Cuando me lo contaron senti el f'rio..., d'une émotion si poignante, et le Hoij como ayer, nuinana como hoy, où semble geindre la lassitude de l'invincible souffrance, et tant d'autres élégies mouillées de pleurs, vraies sœurs des Nuits de Musset ? Quelques larmes, quelques sanglots harmonieux sauveront la mémoire d'Adolfo Bécquer.
;j. Ramôn de Campoamor ,1819-1901) est beaucoup idus compliqué. Sa biographie, dumoins, estsimple et n'offre rien de romanesque. C'est celle d'un bourgeois bien rente, trois fois gouverneur de province, qui, tout en ciselant d'amères Doloras, sut Jouir confortablement de Votiinn eum diqnilale.
— Ses premiers essais, Ternezas y Flores (iSiO), Ayes dcl aima (Soupirs de l'âme, 1842), Fabulas morales y politicas, sont insignifiants. Le talent n'arriva qu'avecies Doloras, en 1846;
— Les Pequcnos Poemas (IH7f>), et les Humoradas {IHS6) mirent le sceau à sa réputation. Joignons-y les poèmes: Colon (1853), en octaves, alourdies de digressions scientifico-philosophiques; — le Poema Universal {i869), œuvre ambitieuse, bizarre, parfois puissante, histoire encyclopédique de l'humanité, qui embrasse, en 20.000 vers, tous les temps, tous les peuples, nous transporte de l'enfer au ciel et fait songer au Roman de la Rose, à la Diiine Comédie, à Espronceda et à Sully Prudhomme ; — El licenciado Torralba 1 1888), poème-légende, en huit chants, à prétentions philosophiques : — enfin, quelques très médiocres essais dramatiques, et des œuvres didactiques ou de polémique. Les l'cteiitissantes discussions avec Castelar sur le progrès social, avec Valera sur la métaphysique (ou ce qu'ils baptisaient de ce nom), ses dissertations sur l'utilité de la poésie, sur la Poétique (189i)) ne justifient qu'assez imparfaitement les prétentions de l'auteur à la [.rofondeur et à l'originalité. Le poète s'obstinait à paraître un penseur. Cette prétention ne fut-elle pas trop souvent celle de Victor Hugo ?
L'Humorada, dans l'idée de l'auteur, est une pensée sculpturale, lapidaire, qui, sous un volume réduit, — le sublime est bref, — nous distille la quintessence de la poésie. «Elle réunit tous les genres, depuis l'épigramme et le madrigal jusqu'à l'ode et l'épopée. » Les détracteurs de Gampoamor, moins enthousiastes, la définissaient unos suspii'illos liricos, de cortc y sabor gennanico, exôticos y amanerados. Ils assuraient qu'elle ressemblait beaucoup aux bouquets à Chloris ou à la poésie d'éventails et de mirlitons. Et ils n'avaient pas toujours tort.
Les Doloras forment le recueil le plus populaire de Gampoamor. La dolora est une humorada dramatisée, « un petit drame où se trouve enfermé un problème universel, par le moyen du sentiment ou de l'idée, lu Fable modt;rn(' ». — Qiianl aux Petits Poèmes, ils sont au nombre de vingt-cinq.
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4J est tantôt un souvenir sentimental El tren exprew), ou une anecdote {Gloria de los Austrias, Amorcs en la Luna), tantôt une ol)servation morale Los liuenos .7 los Suhios, AmoriOH (le Juana, ou philosophique : Los grandes problcmas). I.a pensée est parfois assez légère [Dulces cadenas, Dichas sin nombre, El Trompo y la Muneca, La Toupie et la Poupée, etc.). Cette poésie est volontiers familière, négligée ; elle confine -de très près à la prose, comme celle de M. CiOppée. Elle a été jugée de la façon la plus contradictoire. Pour les uns, <( Canipoamor est le plus original et, à couj) sûr, le plus populaire de tous les poètes espagnols contemporains » (f.a Revillai. D"autres ne trouvent chez lui que " îles lieux communs en prose rimée, des aphorismes vulgaires présentés comme de profondes pensées, des maximes philosophiques exposées en vers de mirliton... des vérités de la Palisse ingénument rythmées, des subtilités puériles, une tendance à traiter légèrement les choses «raves et gravement les choses légères » (Peseux-Richard). — La vérité sans doute est à égale distance des exagérations de ceux-ci et de ceux-là. Quelle que soit notre manière personnelle de voir, il est juste de reconnaître la place considérable qu'occupa Cainpoamor au [)remier rang des poètes contemporains.
4. A bien des points de vue Gaspar Nùnez de Arce (né à Valladolid en 1833 7 1903) dilTère de Campoamor. Allilié au parti libéral, député (1863), gouverneur de Barcelone après la révolution de 1868, rallié à la monarchie d'Amedeo de Savoie, puis à celle d'Alfonso XII, ministre d'Lllramar, président du Conseil de l'Instiuction publique, il a montré dans ses actes, comme dans ses écrits, un souci persistant des intérêts publics. « La poésie, dit-il, d(jit penser et sentir, refléter les idées et les passions, les douleurs et les Joies de la société... Elle ne doit pas se bornera chanter comme Toiseau... Il faut qu'elle remue les passions les
plus intimes de lame, comme la charrue remue la terre... Et plus elle s'enfoncera dans la chair et les entrailles d"un peuple et d'une époque, plus elle sera digne d'estime et d'attention. » — Dans toutes ses œuvres, le poète est resté lidèle à ce programme. Le conflit de la science et de la foi, si douloureux en Espagne, l'a vivement ému. L'effort pour concilier d(^s idées également chères et en apparence contradictoires, soit dans l'ordre religieux, soit dans l'ordre social, fait la beauté de cet art sincère qui poursuit, sous des symboles et des allégories, des pensées présentes et cherche une règle d'action. L'écho de cette lutte retentit tn ses vers. (Voyez La cliida, Treinta aiios, Tristezas, etc.) C'est là encore ce qui donne leur sens et leur intérêt à la plupart des petits ])oèmes épico-lyriques, tels que la légende de Raimundo Litlio, — la Vision de Fray Martin (Luther), peintures, de couleurs presque romantiques, du drame d'une conscience, — La Selva obsciira, inspirée de Dante, — la Ultima lamentaciôn de lord Byron. Dans toutes ces œuvres, de graves problèmes contemporains sont agités sous des voiles transparents.
Mais à côté du penseur, préoccupé de leur solution, il y a l'homme d'Etat, le citoyen. Il nous apparaît surtout dans le beau recueil des Gritosdel Cumbote (Crix du Combat;, composé au milieu même du bruit et des angoisses de la bataille (1875). Ici encore l'inspiration du poète est un mélange de libéralisme et de prudence. Il abandonne du passé ce qui est mort, le fanatisme, l'inquisition, l'absolutisme (Noyez le Miserere, le Discours sur la Poésie, etc.). il salue l'avenir, le progrès, dans lequel il a foi; il défend la liberté religieuse et politique, mais il reste Espagnol, chrétien el monarchiste. La liberté n'est point la licence, ni la t'tlérance, l'impiété ; démocratie n'esl point synonyme d'anarchie (Voyez Lu Commune de Paris, avec son épilogue : ('artat/ena). Telles sont les idées qu'il préconise, en de fermes poésies, avec plus de force que d'imagination, avec plus de netteté classique (|ue de richesse verbale. On songe parfois à (Juintana, don! il se réclame lui-même,
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dont il sinspire volontiers Comparez le Vantenn del Escorial du premier au Miserere du second . Les cordes tendres, émues, manquent à sa lyre, ou plutôt, il les fait vibrer plus rarement. Car il a écrit Un Idilio i 1879^ La Pcsca (1884), Manijn, qui nous le montrent sous un jour moins austère. Ici, je ton, d"ordinaire i)lus tendu, s'abandonne à la douceur d'émotions plus intimes, plus personnelles et familières. Au début, Niïnez de Arce s'était essayé au théâtre {Deiidas de la honra ; — Justicia providencial ; — Herir en la sombra o la f'amilia de Antonio Pérez, ce dernier drame en collaboration avec Antonio Hurtado). Le drame Le Fagot [El haz de Iciui) contient quelques parties supérieures. Mais c'est tians la lyrique — en prenant le mot dans l'acception la plus large — que ce noble [loète donna toute sa mesure. Il a manié avec aisance tous les mètres, le tercet dantesque dans la Selva, dans Lulio, dans VElegia à la memoria del poêla portuQiiés Alejandro Hercula.no, l'octave dans Lord Byron, la décima dans la légende philosophico-romanesque de El Vérligo, le vers libre dans Fray Martin, enfin toutes les variétés de vers et de strophes dans les (iritos del Combate.
5. Autres poètes lyriques. — A côté, et, le plus souvent, au-dessous de ce triumvirat, d'autres lyriques obtinrent une réputation, qui cependant a rarement franchi les frontières des pays de langue espagnole. Nous allons énumérer les plus dignes d'être connus, autant que possible par oi'dre chronologique.
Tassara et Ventura Ruiz Aguilera 1820-81), mériteraient d'être nommés tout d'abord non seulement par la date, mais aussi par le talent. Le premier, que nous avons déjà m,entionné, et dont ractivité littéraire correspond en grande partie à la période précédente i Voy. p. 422), était un véritable Andalou par l'éclat et labondance des mé-iaphores ou des images, par le mouvement et la verve, par
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la rapide succession des impressions. Son inspiration, qui abordait volontiers les grands sujets, ne manquait ni de force ni de souplesse. — Aguilera ne s'élève point si haut; aussi est-il plus accessible, et le peuple, dont il célébrait les joies et les douleurs ou dont il exaltait les sentiments patriotiques, comme faisait chez nous Déranger, l'adopta de bonne heure, dès Tapparition des Eco.'* Nacionales ' 1849), recueil de légendes et de traditions empruntées à Ihistoire nationale. Les Elégies, consacrées au souvenir d'une lille tendrement aimée, les Harmordes, où vibre parfois la lyre de Lamartine, les Rmas varias datent de 187.3. L'année suivante, paraissait un nouveau volume de satires, d'épigrammes, de fables et d'églogues \ La Arcadia moderna). Les saisons de Tannée (Estaciones del ano, 1879;, forment une suite de descriptions qui nous montrent, sous une face nouvelle, le fécond talent de l'auteur.
José Selgas y Carrasco 1821-1882) eut un grand succès, avec ses poèmes de La primarera (iSoO) et de VEslio, mais son nom restera plutôt attaché à ses fantaisies satiriques en prose, à ses articles au jour le jour, si vifs et si lestes, réunis dans ses Hojas sueltas (1861), dans les Delicias del nuevo Paraiso, Cosas del Dia, Fisonomias contemporàneas, etc. Selgas fut l'un des principaux rédacteurs de ce fameux périodique conservateur, El Padre Cobos, où Navarre Villoslatla, Suârez Bravo, Garrido, Gonzalez Pedroso et quelques autres publicistes, vers 1834-1856, s'escrimaient contre les libéraux et les révolutionnaires.
Antonio Hurtado 1823-1878), collaborateur de Nùfiaz de Arce pour quehiues draines historiques {El hazde Icna, llerir en la sombra, La Jota aragonesa, Justicia providencial) avait eu, pour son propre compte, quelques beaux succès au théâtre {El anillo del fie//, La Maya, etc.). Il publia, en 1847, le Romancero de Hcrniin Cartes, et une suite de tableaux madrilègnes historiques, réunis sous le litre de Madrid dramàtico {La cjccuciijn de nu ralido, La inucrte de Villamcdiana, Los
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pddrcs de la Merced, Las ijradas de San Felipe, Un lance de Quevedo, etc.;.
Federico Balart 183l-llio;y, plus encore que par ses • Horizontes, a acquis restime publique par ses Dolorcs, souvenirs attendris de celle qui fut sa compagne. — Severo Catalina est moins connu sans doute par ses Poesias, cantarcs y leyendas que par ses ouvrages sur Rome (trois volumes) et sur La Mujer un volume . — Manuel del Palacio ( 1832-LS0ir]r' ^Jo^ 7 éparpilla, sans compter, des sonnels, des clians<ius, des co- /3/fl.s,des satires et des épigrammes dans tous les journaux de l'époque (CInspas, 1894). — Le professeur Narciso Campillo, né vers 1838, manque un peu d"accent personnel ; il n'est iFop souvent qu'un écho des classiques et des romantiques, des espagnols ou des étrangers,, mais ses deux livres de Poesias \18b8;, et ?iuecas poesias (1867) sont d'un interprète habile et intelligent. — Les deux amis valenciens Vicente W. Querol tl889: «d Teodoro Llorente né en 1836), non contents d'avoir enrichi de leurs poésies la douce langue valencienne (voy. les Rimas du premier, 1891, le Non Llibret du second, 1902), prirent honorablement place parmi les lyriques castillans, celui-là avec VEclipse, les Lettres à Marie, YElégic à la mort de sa sreur Adèle, la Fête de Vénus, et tant de beau.\ vers qui sont d'un poète ; celui-ci, avec ses Amorosas, ses Versos de la Juventud, ses habiles traductions des poètes étrangers modernes iPoetas franceses del sirjlo XIX, 1906). auxquelles il faut joindre celle de Faust 190";).
<>. Joaquîn Maria de Bartrina ISoO-lSSO) était catalan. lia laissé un rerufdl pessimiste et amer intitulé Algo (1876). — Antonio Grilo est venu de Cordoue. Il a la facilité, l'éclat, mais aussi quelque chose de la recherche prétentieuse et vide de son compatriote Gôngora, sans en avoir les rares qualités (/'oes/as, 1879; Idéales, 1891). Poète de cour et de salon, la force et la profondeur lui manquent trop. — L'on serait tenté d'en dire autant du poète académicien Emilio Ferrari (né à Valladolid en 1853), l'un des meilleursdisciples