‹ Précis d'histoire de la littérature espagnoleChapitre 214 sur 263 · CHAPITRE m LE ROMAN · texte numérisé non relu

CHAPITRE m LE ROMAN

I . Les premiers romanciers modernes. — On peut dire que ce fut Cecilia Bôhl de Faber, fille de léiudil nommé plus haut, qui, sous le pseudonyme de Fernân Caballero (1796-1877), fonda le roman moderne. Née en Suisse d'un père allemand, élevée de neuf ans à dix-sepl. ans à Hambourg, lixée ilepuis en Espagne, elle était, cosmopolite, et assez polyglotte pour rédiger d'abord .|uelques-uns de ses romans soit en allemand, soit en français. Quoique' mariée trois fois, elle garda toujours le même pseudonyme littéraire. Son premier roman, ou du moins celui qui établit solidement sa réputation, La Gaviota 1 La Mouette), date de 1849. Parmi k-s autres, furl nombreux, — ils forment dix-huit volumes dans l'édition Mellado, — nous citerons : La Familia Aliareda, Clemencia, Elia, les Cuadros de costumbres [Pobre Dolores, Lucas Garcia, etc.), les Helaciones {Jiista y Riifina, El ex-voto, Màs largo es el //empo, etc.). Elle nous explique elle-même, sinon absolument ce qu'elle a fait, du moins ce qu'elle a voulu faire : « Je n'ai cherché à mettre dans mes récits ni élude du cœur et du monde, ni invention, ni art, ni inspiration. C'est la peinture exacte de notre société actmdle, des mœurs, des sentiments, du langage poétique, spirituel, moqueur avec gaîté et sansliel de noire peuple. Ce sont des types espagnols vrais en tout genre, des descriptions exactes en toute matière.... La novela no se inventa, se observa. » Ce principe r-lail alors oublié en Espagne; c'est le même que formulait

peu après l'Aiiiilaise George Eliot : c Je n'aspire qu'à représenter fidèlement les hommes et les choses, tels qu'ils se sont reflétés dans mon esprit. » D'ailleurs, c'est uiir sympathie émue pour ce qui l'entoure qui est la véritable insjiiratrice de Fernân Caballero, et celte même tendresse intelligente la poussa à recueillir les chants populaires, les légendes, les modismes, jusqu'aux devinettes et aux rondes enfantines. Elle a mis beaucoup de son cœur candide dans son œuvre : c'est, en somme, son Espagne, telle qu'elle aimait à la voir, que sa génération a connue, surtout à l'étranger. On lui a reproché son incorrigible optimisme et il est certain qu'elle échoue comidètement dans la peinture du vice;, ses idées arriérées (elle était femme, et passionnément attachée au passé), son intervention perpétuelle dans le récit (et il faut reconnaître qu'elle confond trop le roman avec le sermon). Malgré tout, de cette riche bibliothèque romanesque qui a charmé tant de lecteurs, il restera quelques œuvres aimables qui auront eu, de plus, le mérite d'ouvrir la voie aux autres. C'est de F. Caballero que date vraiment l'étude pittoresque des mœurs provinciales en Espagne.

2. Antonio de Trueba f 1821-1889) emportait, en 1830, à Madrid, où il allait gagner sa vie comme petit employé dans une quincaillerie, l'amour nostalgique du pays vizcayen oîi il était né, où il devait revenir plus tard comme chroniqueur du Seùorio de Vizcaye (1862). Il trompa son ennui et ses regrets en chantant. Son premier livre, El Lihro (le los Cantares (18a2i valut une véritable popularité à celui qu'on appelle encore aux bords du Nervii'm « Anton, el de los Cantares ». Bientôt les recueils de contes se succédaient sans interruption : Contes couleur de rose, 1859; Contes champêtres, 18G0; Contes de vivants et de morts, 1806; Contes de diverses couleurs, 1866; le Livre de la Mo7itagne ; sania parler des récits historiques tels que Les Filles du Cid. — Cet aimable improvisateur est foncièrement optimiste : le rose et le vert s'ont ses couleurs favorites. Sa jjsychologie, trop

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sommaire, manque évideiiuui'nl df profoiuleur, mais il a su, lui aussi, Irouvi-r le dicmin ch; i'àmc du peuple, dont il rtait tout près, dont il parlait la langue, doni il partageait et exprinuait les senlinicnts, et cela h' consolait des dédains de quelques lettrés : ■■ l.aissr, ('. inspiratrice très pure de mes contes couleur de rose, dit-il à sa muse, laisse le lecteur sceptique se rire de mes innocentes tictions... Je sais, moi, qu'il y a des yeux ipii phurent et des cieurs qui battent en présence de mes humbles scènes : l'un de ces battements, l'une de ces larmes efface tous les sarcasmes de ce ledeur blasé. »

a. Pedro Antonio de Alarcôn (1833-1891), né à Guadix, successivement étudiant, membre du fameux cénacle de (Jrenade ou Cuerda granadina (18;j4-I8o5), journaliste révolutionnaire, politicien, député, puis monarchiste rallié «'t conseiller d'Etat, a laiss(' beaucoup d'œuvres assez diverses. Citons, en dehors du roman, un Journal d'un témoin de la y lierre d'Afrique (IS'M)), k laquelle il avait pris part comme soldat ; des récits de voyage : De Madrid à Naples, -^ En Eapar/ne, — et surtout dans les pittoresques et historiques montagnes des Aljnijarras ; des poésies << sérieuses et humoristiques »; des articles de polémique, des discouis politi(|ues et académiques, l'Histoire de mes (ivres, etc. — Ses romans se divisent en trois groupes : 1" les nouvelles de pure imagination, romantiques et imitées de l'étranger, œuvres médiocres, dont le trop fameux Final de Norma est le type; 2" les nouvelles d'inspiration franchement espagnole, ses œuvres maîtresses, à notre avis. C'est là que se placent ses charmantes Hislorietas nacionales {El Afrancesado, El Asistcnte, El Corneta de Llaves,El Caibonero Alcalde, Tic-Tac, El libro talonario, etc.), et surtout cet incomparable Sombrero de trcs picos (1874), où r<'vit toute l'Andalousie du temps de Carlos IV, pittoresque, amusante et paiïillolante comme une aquarelle de Fortuny ; 3" les romans à thèse, ofi l'ancien révolutionnaire l'onverti, en même temps qu'il s'elîorce de creuser plus profondément

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que ses pn'décesseiirs dans Tétude des mœurs de la société, défendra les principes sur lesquels il prétend faire reposer cette dernière. El Escàndalo commence, en 187o, cette série, qui se continue par El Nino de la Bola (rEnfant Jésus), 1880. La Prôdif/a, 1882. — Le Capitàn Vcneno n"a point tant d'ambition. Ce n'est qu'un agréable portrait de vieux brave qui se laisse peu à peu apprivoiser et gagner aux charmes de la vie de famille. En somme, Alarcôn, personnellement mieux informé ou documenté que F. Caballero ou Trueba, a quelques-unes des qualités dun grand romancier, mais il est inégal, incomplet, pa-radoxal et oscille encore, au gré du hasard ou de son caprice, entre le romantisme et le réalisme.

4. Trueba étaitun pur éb'giaqiii' •.Alarriin a le colurisbrillant d'un peintre méridional. Juan 'Valera y Alcalâ Galiaco (1824-1905) est un philosojdie, un peu sceptique sous des apparences optimistes, un moraliste subtil et pénétrant. Diplomate, cosmopolite et polyglotte, il a beaucoup étudié l'homme, soit directement, soit dans les livres. Il a lu les anciens et les modernes, les nationaux et les étrangers, les uns et le autres dans le texte :il a traduit Longus avec grâce et l'a annoté avec érudition; il a donné une excellente version de l'ouvrage de Schack sur VArt et la poésie des Arabes. Il est très au courant de tout ce qui émeut ou préoccupe la République des Lettres, dans l'ancien comme dans le nouveau monde, et il dit volontiers son mot à ce propos. Sa critique, dont on peut voir d'élégants échantillons dans ses Disciusos Académicos, est bienveillante, parfois à l'excès et trop indistinctement : c'est un défaut qui devient rare, et qui trahit l'homme de bonne compagnie. Un moment, vers 18")8, quand il publia ses l'uesias, il a pu se croire jtoète, mais il ne tarda pas à s'apercevoir, et le public avec lui, que sa vocation n'était jtoinl là : en sage qu'il était, il n'insista pas. Ce sont, en léalité, ses romans qui sauveront son nom de l'oubli. Pépita Jimcnez (1874) fut le premier, et

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il restera sans doute le plus célèbre. Ici les faits sont peu lie chose, Tinltigue romanesque est à peu près nulle : tout se passe dans le cœur et dans le cerveau du héros. C'est un drame purement psychologique auquel nous assistons, ce qui, dans l'histoire du roman espagnol, est une nouveauté et une date. La finesse de cette étude d'âme, l'art exquis dans le développement progressif de la passion, la di'licalesse de l'analyse, l'élégance du style tout imprégné du parfum classique des mystiques, est le régal des connaisseurs, mais reste ti'op peu accessible à la foule. Ces études de sentiments voilés, de passions intimes presque inavouées, qui ne sortent guère du demi-jour de l'âme et ne se manifestent que discrètement au dehors, ces luttes obscures entre la passion et le devoir dans des natures d'élite, voilà ce qui plaît à Valera, et le genre où il excelle. Dona Luz, par exemple, est un pendant à Pépita Jiménez, ou, pour mieux dire, une contre-partie (1879). Les mêmes problèmes s'y posent, mais, en fait, s'y résolvent d'une manière différente. Certains mettent au-dessus des romans précédents E/ Comendador Mendoza (1877); ils font valoir qu'il est plus dramatique, plus riche d'événements et de péripéties, plus varié, et qu'il contient en somme des problèmes moraux, des cas de conscience non moins intéressants. Il n'en est point de même assurt'-ment des Ilusiones del Doclor Faustino fl87.o), ni de l'asarse de listo, de Genio y figura..., ni de Juana la Larga, ou de Morsamor, ingénieux remaniement d'un vieux conte du Patronio^ qui avait déjà inspiré au duc de Rivas son Desenr/ano en un sueno. Malgré des parties de premier ordre, ces dernières œuvres n'ont ni la même netteté, ni la même valeur psychologique. La personnalité de l'auteur, quelque attrayante qu'elle soit, y apparaît trop; elle nuit un peu à l'intérêt dramatique de la fable. Et cette dernière elle-même n'est trop évidemment que le prétexte choisi par l'avisé moraliste pour nous instruire et poui- nous édifier. Aussi réussit-il à merveille

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