PREMIÈRE ÉPOQUE. HÉSUMÉ HISTORIQUE
l'expression de M. Gaston Paris ^. Cette influence, à ce dernier point de vue, littéraire et artistique, apparaît de jour en jour avec plus de précision, à tel point que Ton a pu dire, non d'ailleurs sans une exagération manifeste, que la première période de la littérature espagnole n'était qu'un chapitre de la littérature française. Plusieurs faits, d'inégale importance, attestent et expliquent cette in- (luence prépondérante : pèlerinage au prétendu tombeau de Saint Jacques le Majeur, à Compostelle, qui attira, dès le jx'^ siècle, des foules énormes de Français, dont beaucoup restèrent dans le pays, fait d'importance capitale, même au point de vue littéraire, et aussi bien en Espagne qu'en France; — établissement des communes ou barrios Francos en Aragon, en Navarre et en Catalogne ; — multiplication, au cours du xi'^ siècle, des couvents de Bénédictins de Cluny et élévation aux principaux sièges épiscopaux de prélats français, tels que Bernard, premier évêque de Tolède, ou francisés, comme Diego Gelmlrez, le turbulent évêque, puis archevêque de Santiago ; — substitution à l'ancienne écriture gothique de l'écriture française, qui se généralise au xii" siècle et devient d'un usage exclusif au xni'^ ; — entrée (et souvent établissement) en Espagne d'un grand nombre de seigneurs et de soldats transpyrénéens, attirés par les bénéfices de la croisade toujours ouverte contre les Musulmans et par les avantages que leur assuraient les souverains, particulièrement depuis Alfonso VI (prise de Tolède, 1085) jusqu'à Alfonso Vlll Las Navas de Tolosa, J2i2); — mariages de princes espagnols avec des princesses françaises : (Alfonso VI, par exemple, épouse successivement quatre princesses françaises; il marie ses deux filles à deux princes bourguignons);— avènement de la dynastie bourguignonne en Portugal, en 1140; — voyage, en 1155, de Louis VII de France à Santiago et à Tolède; — enfin apparition des trouvères
1. Esquisse historique de la Littérature française au moyen âge, Paris, 1906, p. 133.
d'oïl et d"oc dans les cours espagnoles. — L'Aragon et la Catalogne étaient en perpétuels éclianges poétiques avec notre Midi. Les archevêques de Narbonne eurent parmi leurs suffraganls, jusqu'au xii'= siècle, les évèques de Barcelone, de Gérone et d'IIrgel. La conquête des pays de langue d'oc par Simon de Montfort devait faire affluer encore davantage les Méridionaux de l'autre côté des monts.
A la fin du xii« siècle, alors que commence véritablement la littérature, la Gastille, dont Léon n'est que momentanément séparé, la Navarre, l'Aragon, la Catalogne et le Poi^tugal forment les cinq grands États chrétiens. Le domaine encore occupé parles Musulmans se réduit de plus en plus: Tolède, Séville sont prises, Cordoue et Grenade menacées. Au début du siècle suivant, la victoire de Las Navas, plus tard, la conquête définitive de Valence (1238) et des Baléares (1228-35) par Jaime I El Conquistador, porteront à l'Islam un coup dont il ne se relèvera plus. La sécurité croissant, l'instruction se développe à l'ombre des cloîtres et des églises. Les bibliothèques se fondent ou s'enrichissent, grâce au patient labeur des copistes. Celle de Ripoll était déjà importante au x^ siècle; celles de Santiago, de Léon, de Burgos, de Tolède, de Silos, de Cardena, de Sahagùn et bien d'autres conservent et multiplient les monuments de la culture antérieure. Les Ef^tiidios Générales ou Mayores et les premières Universités continuent, en l'élargissant et en le coordonnant, l'enseignement organisé à Tolède par Alfonso VI et Alfonso VIL [Université de Palencia (1212), transférée à Salamanque en 1239, Estiidios Générales de Valencia (1245), de Séville (1254), de Valladolid (1260-64), etc.]
Les Arts. — La période visigothique n'a laissé que de rares monuments artistiques, provenant des centres principaux de l'empire (.Mérida, Tolède, Cordoue''. Le trésor de Guarrazar (actuellement à .Madrid; et des marbres sculptés
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nous renseignent sur rornementation, composée de rinceaux, de feuillages, de figures géométriques, de clirismes, d'arcatures, tous éléments empruntés à la tradition grécosyrienne et byzantine.
^ous la monarchie asturienne, lart ne pouvait se manifester que par des imitations maladroites et incohérentes des modèles romains, visigothiques ou byzantins. En réalité' rarchitecture du x<' siècle et de la première moitié du xi*" n"a laissé que des monuments assez pauvres et qui n'intéressent guère que les spécialistes [par exemple, San Miguel de Escalada, San Pedro de Nave (Zamora), San Miguel de Lino, Santa Maria de Naranco, Santa Cristina de Lena (Oviedo), San Miguel de Celanova, Santiago de Pcfialba, San Cebrif^n de Mazote, Priesca, Lebeùa, etc.j.
Les nombreux châteaux forts, qui devaient donner son nom à la Castille, ont disparu sans rien fournir à l'histoire de l'art. Les inlluences byzantine d'abord, puis arabe et française, se font sentir dans Tornementation, les bijoux, les coffrets, les reliquaires, les tapis, les miniatures et reliures, les émaux, les fresques (Croix de los Angeles, de la Victoria, de D. Fernando et Dona Sancha; Vierges de Salamanque, de Silos, d'Ujué, de style très archaïque, mais peut-être d'exécution très postérieure; arquetas arabes en ivoire sculpté; frontal ou devant d'autel de Silos, etc.). En somme, rien de bien original : l'emprunt est partout sensible.
Pendant le cours du xi« et du xn'= siècle, lleurit l'art roman, dont toutes les variétés sont reijrésentées dans l'Espagne du Xord. Là encore, l'ialluence française est prépondérante et l'emporte sur celle des Italiens (les maestri Coinacini el de Lombardie) et des alarifes niudéjars. La région sous-pyrénéenne se couvre de monastères bénédictins ^San Salvador de Leyre, San Juan de la Pena, San Cugat del Vallès, Ripoll, dont le portail cependant trahit une inlluence lombarde, San Pedro de Huesca, San Pedro de Cardena, Saiito Domingo de Silos, Duefias, Fromisla, Ofia, Sahagûn, San Zoil de Carriéin, Santilbina
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ilfl Mar, etc.). — Au xii'' siècle, les Clunisiens français occupent un nombre considérable de sièges épiscopaux, et c'est à eu.x qu'est due cette riche floraison de l'art roman. La Cdmarasanla d'Oviedo, le portail de RipoU offrent des types curieux de sculpture archaïque. Parmi les autres églises, citons celles de Santiago de Compostelle (1074-1 H8), sœur, sinon fille, de Saint-Sernin de Toulouse, Sun Vicente d'Âviki, San Pedro de Roda, etc. La collégiale de Toro, la vieille cathédrale de Salamanque, celle de Zamora, ainsi que diverses églises catalanes, offrent un type particulier, caractérisé par des coupoles ou lanternes élevées sur voûtes en trompe (pechinas) au-dessus de la croisée ou crucero. — Dans plusieurs de ces églises et dans d'autres de la fin du xii"^ siècle, on constate le mélange au roman du r/othiquc primitif, qui peu à peu va l'emporter. L'influenc-^ grandissante de Clairvaux et des Cisterciens (à partir de 1131) se substitue à celle de Cluny et correspond assez bien à cette période de transition. C'est elle qui initiera l'Espagne à l'architecture ogivale (Poblet, Sautas Creus, en Catalogne ; Veruela, en Aragon ; Las Huelgas de Burgos, San Vicente d'Âvila, etc.). Ici encore les styles français de Bourgogne (Clairvaux, Autun), de Languedoc Fontfroide, Toulouse), d'Aquitaine (^Périgueux), serviront de modèles. — De bonne heure l'influence arabe se fait sentir dans certains détails de construction et surtout dans la profusion de l'ornementation, par exemple dans les curieux chaïuteaux du cloître de Silos, ou les façades de Ripoll et de Sangiiesa. Cependant l'arc en fer-à-cheval [de herrndura) n'est point exclusivement arabe. — Les châteaux de Penafiel, de Valencia de Don Juan, de la Mota à Médina del Campo, de Coca, d'Alial.i de Cuadaira, de Niebla, de Narahio, de Ponferrada ne sont plus que des ruines ou ont été reconstruits plus tard. Le château de Loarre (.\[« siècle) près de lluesca, l'église fortifiée de Turégano (fin du xii< dans la |)rovince de Ségovie, l'Alcazar de cette dernière ville, malgré bien des remaniements postérieurs, le palais de Carracedo (Léon), les murailles ou cubos de Léon, dt^ lUugns, d'Avila
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fournissent divers types intéressants d'architecture militaire.
Comme rarchitecture, la sculpture, au xu<= siècle, reflète surtout l'inspiration des ateliers toulousains (au nord et à l'ouest), provençaux là Test), et, rà et là, lombards. Seuls les Moresques et les Catalans montrent une réelle originalité.
La peinture n'est guère représentée, vers la tla de cette période archaïque, que par les fresques du Crislo de la Luz, de Tolède, celles du narthexde San Isidro de Léon, par quelques miniatures de manuscrits (V Apocalypse de Beatus', et certains retables catalans en bois.
Influences littéraires étrangères. — Les seuls modèles, en dehors des anciens et des arabes, qui s'offraient aux Espagnols dans cette première phase de leur littérature, étaient des modèles français.
On sait que, dès le x* siècle, la poésie hagiographique en langue vulgaire existe chez nous [Sainte Eulalie, La Passion, Saint Léger, Saint Alexis (1040?), S'ami Brendan (1121)], que les jiremières épopées conservées {Roland, Chanson dWntioche) sont de la deuxième moitié du xi^ siècle et du premier tiers du xii<=; que les chansons chevaleresques (de France, de Bretagne et de Rome, c'est-à-dire de l'Antiquité) se multiplient au xii*^ et au xiii<=; que la (ieste Royale {Roland, Pèlerinage de Charlemagne, Huon de Bordeaux, Berte aux grands pies], la Geste de Guillaume avec toutes ses suites, la Geste féodale (de Doon, d'Ogier, de Renaud), le vaste cycle du Saint-Graal (d'Artus, de Lancelot, de Tristan), enfin les Romans antiques {de Thèhes, de Troie. d'Énée, c/'A/eraJH/re) avaient accumulé une matière poétique suftîsante à alimenter toutes les littératures d'Europe. On sait aussi que dès le milieu du xii" siècle la poésie lyrique de langue d'oïl a trouvé, ou emprunté au Limousin et au Midi, ses formes principales {Pastourelle, Débat, Aube,
Chanson ou Son f/V/moirr, etc.), adoptées et répandues, dès ■ la fin de ce siècle, par les poètes courtois; que les premiers fabliaux datent de la mèmi^ époque, ainsi que les plus anciennes productions dramatiques {Vieryes folles, drame (VAdam, le Jeu de Saint Nicolas); qu'enfin, dès 120o-1213, Villehardouin rédige sa Chronique, et que, dès 1230, Gautier de Coincy réunissait ses Miracles de Notre-Dame, peu de temps avant que Guillaume de Lorris achevât la première partie duHomande la Rose (1237). D'autre part, il est essentiel de se rappeler la brillante floraison, dès la fin du xi« siècle, delà lyrique limousine, puis provençale, à laquelle la croisade des Albigeois devait mettre fin au début du xiir siècle. Depuis Guillaume de Poitou, Bertran de Ventadour, Marcabru. Jaufré Rudel jusqu'à Rambaud d'Orange, . Peire d'Auvergne, Peire Rogier, Giraut de Borneil, Guilhem de Cabestang, Arnaud Daniel, Bertran de Born et Peire Vidal, pour ne citer que les principaux, les troubadours multiplient leurs chants lyriques pendant le xii'= siècle. Ils abondent en Aragon, à la cour d'Alfonso II (1162-96), de Pedro II (1196-1213-, ou en Castille, à celle dWIfonso VIII et de Fernando III. — On peut donc a priori prévoir qu'à moins qu'ils n'inventent de toutes pièces un art original, c'est à celte double source d'oï/ et d'oc (l'une surtout épique, l'autre surtout lyrique) que viendront puiser les premiers écrivains espagnols. En effet, la littérature italienne ne naîtra véritablement quà la fin du xui^ siècle, avec Dante et les représentants du doice stil nuovo. Elle nest guère elle-même jusque-là, dans la péninsule ou en Sicile, qu'un écho plus ou moins fidèle des Gestes françaises ou de la lyri(|ue des troubadours. L'antériorité el la prééminence de la lilti'-ratun' de France sur toutes les autres est un fait (ju'il ne faut jamais oublier.