‹ Précis d'histoire de la littérature espagnoleChapitre 24 sur 263 · L'épopée populaire ou le « mester de Joglaria · texte numérisé non relu

L'épopée populaire ou le « mester de Joglaria

— La littérature en lauL'Ue vulgaire commença probablement en Espagne par des chants de caractère éjjiiiue. Il y

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a même de fortes présomiitions pour croire qu'avant le début de la période striclemenl historique, des Gestes, plus ou moins longues, furent composées par des auteurs, aujourd'hui inconnus, afin de célébrer les héros nationaux ou les grands événements, auxquels d'ailleurs la légende poétique commençait à se mêler. Une seule de ces chansons de geste, il est vrai, est arrivée jusque à nous à peu près entière : c'est le Poema del Cid. Mais d'autres ont dû exister. Leur existence est attestée soit par les allusions fréquentes que font déjà les auteurs du xiii'^ siècle à ces Cantares, soit par les traces qu'ils ont laissées dans les traditions populaires, dans les Libros de linaj es antiques, ei surtout dans la Cnmica gênerai de Espana, rédigée, dans le cours de ce même xiii*' siècle, par les soins d'Alfonso X el Sabio. Le rédacteur de cette chronique se servait en effet de ces poèmes, dont il avait sans doute un texte sous les yeux, comme de documents historiques, et il entremêlait à ses récits des fragments parfois assez longs de ces poèmes qu'il transposait en prose (prosificaciones), en suivant le texte d'assez près pour que les érudits de nos jours se croient assurés de retrouver encore dans cette prose des chroniques les assonances et même des vers entiers de ces poèmes. Des faits analogues ont été signalés dans d'autres littératures : un fragment de chronique latine de La Haye (x*' siècle) a permis à G. Paris de reconstituer un passage d'une vieille geste de Guillaume d'Orange. C'est par la même méthode que quelques-uns des poèmes primitifs de l'Espagne ont pu être reconstruits dans leurs sujets et dans leurs grandes lignes.

Il exista certainement une chanson où étaient célébrées les aventures si dramatiques des Sept Infants de Lava. Le fondement historique (d'ailleurs très obscur) sur lequel s'appuyait le récit de cette vendetta de famille, nous reporte à la fin du x' siècle, et il est naturel de penser que ce poème fut composé originairement dans la légion même où se déroulèrent les faits réels auxquels l'imagination populaire mêla bienlùt la légende.

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c'est-à-dire dans les environs de Burgos. Il est à remarquer d'ailleurs que ce fut dans la Vieille Castille que celte littérature l'pique eut son berceau et s'épanouit avec le plus d'éclat. Il dut se passer quelque chose d'analogue pour l'histoire du roi Rodrigo et la Péiduhi de Espana, laquelle naturellement avait vivement frappé les esprits (Bataille dite inexactement du Guadalete, juillet 711). La légende française de Charlemagne, transplantée en Espagne, y fleurit aussi et donna naissance à des poèmes, tels que Mainet, utilisé par la Primera Crônica de Espana (au règne de Fruela I*""). L'un des héros adoptés par l'ancienne Espagne comme le défenseur de son indépendance fut Bernardo del Carpio, dont la véritable personnalité et le rôle historique restent obscurs, mais que la poésie avait glorifié de bonne heure (Voyez la /* Crônica gênerai, aux règnes dAlfonso II El Casto, et d'Alfonso III El Magno). Les événements auxquels fut mêlé un autre des types les plus caractéristiques de la Castille, le Cid D. Rodrigo de Bivar (né vers 1040, 7 1099 , avaient fourni la matière non seulement du Poema dont nous allons parler, mais encore ~ d'autres chants sur ses aventures de jeunesse ou Mocedades, sur la division des royaumes (Particiùn de los Reinos) entre les fils du roi Fernando en 10C5, sur le siège de Zamora, que le roi de Castille Sancho voulait enlever à sa sœur, Doua Urraca, lorsqu'il fut assassiné par Vellido Dolfos. On serait tenté de croire, avec M. Mem-iulez Pelayo I Antologia, t. XII, chap. vil), quoiqu'on en soit encore réduit sur ce point à de simples conjectures, que les traditions relatives aux aventures chevaleresques ou romanesques d'Alvar Fanez, de Munio Alfonso, du comte Rodrigo Gonzalez, des chevaliers Ilinojosas, de Diego Li')pez de Haro et la Dame nu.r. pieds de chèvre, du roi don Ramiro et l'Infante More, de l'abbé Juan de Montemayor remontent à des sources épico-historiques.

Quoi qu'il en soit, ces données, s'ajoutant au poème conservé, suffisent à nous faire entrevoir, des une époque assez reculée (du x'' au xii'^ siècle 1, une floraison curieuse de poé-

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sie épique, dont Texislenoe était à peine soupronnée il y a un demi-siècle, mais qui, remarque importante, retarde d'environ un siècle sur la littérature correspondante en France. On imaginerait volontiers qu'il avait dû exister, avant ces poèmes, qui paraissent avoir été assez longs et témoignent d'une certaine culture littéraire, des essais, des poésies de moins longue haleine, des compositions lyricoépiques en langue vulgaire, des canlilénes on des romances, analoguesaux poésies latines qui furent i^critessurdes sujets nationaux (par exemple, l'ode latine, en saphiques adoniques, sur le Cid, du début du xii'= siècle). Cette théorie, soutenue quelque temps, et applicable aussi bien à la France qu'à l'Espagne, est aujourd'hui abandonnée, quoiqu'en ellemême elle soit jusqu'ici plus indémontrable qu'improbable. En tout cas, aucune courte poésie d'inspiration lyrique n'a été conservée ni même citée. Les poèmes, autant que l'on en peut juger, même lorsqu'ils portent la trace de divisions intérieures et de coupures (comme le Pocma del Cid, par exemple, aux vers 1619, 2276', ne sont point formés de fragments hétéroclites, d'épisodes de provenance différente, réunis plus tard par les soins de quelque diascévaste ou liiapsode. Ils ont leurs justes proportions, leur unité. — Une considération qui aide à comprendre plus aisément l'apparition de ces compositions, révélatrices d'un art déjà sûr de lui, c'est qu'elles furent, selon toute vraisemblance, des imitations de modèles français, dont elles empruntèrent en partie la technique, les procédés, les formes poétiques et même la versification, l/influence française sur ces poèmes et, en général, sur toute cette première période de la littérature espagnole est, on ne saurait trop le répéter, un fait capital, qui apparaîtra avec évidence à mesure que nous en énumérerons les principaux monuments et qui peut même servir à la caractériser. L'étude de la littérature épique de la France éclaire souvent d'un jour inattendu l'histoire de l'épopée espagnole, presque toute disparue.

Que les modèles français importés par les seigneurs, les

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trouvères ou jongleurs, les pèlerins, les moines, aient été connus, cela résulte de l'étude intrinsèque des fragments conservés, et de témoignages attestant que, dès cette époque, les noms de héros tels que Roland ou Olivier étaient fatniîiers aux Espagnols. L'une des preuves les plus importantes de l'introduction des thèmes épiques de France nous est fournie par la Chronique latine dit pseudo-Tuipin, connue par un manuscrit, encore existant, donné, en lliO, à l'église de Santiago de Compostelle par le Poitevin Aimeric Picaud. La seconde partie de cette chronique fies cinq premiers chapitres, d'un autre auteur, sont plus historiques s'inspire évidemment des poèmes relatifs à Cliarlemagne, à Roland et aux autres preux, ce qui la lit attribuer à l'archevêque Turpin, compagnon de Roland. L'auteur — très probablement français, à en juger par la manière dont il parle des deux pays, et par sa connaissance des poèmes d'outreraonts, — ne dut pas vivre longtemps avant la date de la donation de Picaud. Ce fut en partie grâce à lui que notre primitive épopée s'acclimata en Galice et passa de là aux contrées voisines, où elle fit éclore, le temps aidant, d'autres légendes. Elle provoqua même une sorte de réaction ou de protestation nationale, s'il est vrai que Bernardo de! Carpio dut sa naissance à Roland.

D'autre part, il est naturel de penser qu<^ les jongleurs français, dont les visites ouïes pèlerinages ne sont jias douteux, gagnaient kur vie en récitant les poésies apprises par cœur ou peut-être lues sur les copies qu'ils en possédaient. .Mais les récitaient-ils dans la langue originale, en français? Les traduisaient-ils en romance es])agnol? Ou enfin se servaient-ils, pour la circonstance, d'un jargon franco-espagnol, analogue au jargon franco-italien dans lequel sont rédigées les versions de tîos poèmes conservées dans un manuscrit de Venise? Il est difficile de le savoir. La contamination de deux idiomes voisins est, en fait, assez fréquente fon connaît, en Algérie, la langue snhir); mais jusqu'ici l'existence de celte langue mi-partie est puremmt hyjiothétique. Et d'aill'-urs, si l'on simge au grand nombre de

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mots français ou provençaux signalés dans les premières oeuvres espagnoles, on admettra volontiers que le texte même de nos chants épiques ou lyriques avait pénétré dans l'Espagne du nord et y avait été directement connu. Ajoutons — quoique ceci s'applique mieux à la poésie lyrique qu'à l'épopée, — que les troubadours provençaux se trouvaient dans des conditions plus favorables pour user, en Espagne, de leur langue d'oc, très semblable à celle alors parlée dans la Marche (plus tard Comté) de Barcelone, et offrant plus d'analogie que le dialecte d'oïl avec le galtcyo ou le castillan. Et cette remarque, jointe à la'proximité des deux régions, explique suffisamment la profonde influence qu'eut sur la lyrifiue catalane et sur la galicienne la poésie du Midi de la France.

Mais, tout en reconnaissant l'importance de l'action exercée par la France sur la poésie naissante de sa voisine, on ne doit pas l'exagérer, et il faut se hâter de remarquer qu'elle n'enleva point toute originalité à cette dernière. Si l'impulsion vient du dehors, si les formes, le cadre, les procédés, le matériel épique sont des emprunts, les sujets, du moins, et surtout l'esprit dans lequel ils sont traités, restent nationaux.

L'on a vu que les grands faits, les grands noms de l'histoire ou de la légende locale sont ceux qui furent choisis de préférence par la poésie; et, d'autre part, l'on a signalé le caractère de protestation contre l'ingérence de l'étranger dans les affaires du pays. Ce misogallisme est sensible dans plusieurs des monuments littéraires de la première époque. On est même allé plus loin, et l'on assure qu'à leur tour les œuvres espagnoles furent parfois introduites en France et prêtèrent à des imitations. On cite, à celte occasion, la chanson française cVAnséis de Carlhage, où l'on retrouverait les éléments essentiels de la vieille légende espagnole du roi Rodrigo, du comte Julian et de sa fille La Cava ; le roman de Mainet, dont le sujet serait, dit-on, emprunté à la chanson espagnole, mentionnée plus haut, au lieu d'être (comme nous le croyons) d'importation française;

des passages de Hernaut de Belaitnde inspirés du Fernàn Gonzalez. Ces faits, rais en lumière récemment, ont leur importance au point de vue de l'échange littéraire entre les deux nations; mais, aloi's même qu'on les multiplierait, et surtout qu'on les mettrait hors de doute, ils ne diminueraient en rien la prépondérance incontestée de notripoésie française.

Tous les Cantares de gesta* espagnols sont anonymes. Leur étendue nous autorise à croire que, dès leur composition, ils furent fixés par l'écriture. Mais, si l'on en juge par le seul que nous possédions en entier, ainsi que par les emprunts que leur firent, à des dates différentes, le? diverses chroniques, ils furent l'objet de remaniements, ou, comme nous dirions aujourd'hui, d'éditions successives. La rédaction conservée du Poema del Cid n'est vraisemblablement pas la plus ancienne. La forme première, originale, nous échappe. Nous en savons assez cependant pour assurer qu'au cours de ces diverses rédactions ces poèmes durent sensiblement se modifier, et se charger d'incidents nouveaux, selon le caprice ou l'intérêt de ceux qui les reproduisaient par l'écriture ou par la récitation orale. Il ne semble pas douteux, en effet, que, dans les premiers teraps tout au moins, ces chansons n'aient été récitées en public et que cette déclamation ou mélopée n'ait été soutenue par l'accompagnement des instruments, comme nos Gestes françaises lavaient été par celui de la har[)e, de la rote et de la vielle. A maintes reprises, le récitant interpelle directement son public, réclame le silence et l'attention. Il attendait son salaire de ses auditeurs; à défaut d'une menue monnaie, il se contentait de ce qu'on voulait bien lui donner, de quelques poignées de grains ou d'un verre de vin :

Datnos del vino, si non tenedes dinneros.

1. Traduction du français Chansons de c/esle. Le mot Canlar s'applique pai'fois à des parties ou fragments de poèmes, et non au poème entier.

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