‹ Précis d'histoire de la littérature espagnoleChapitre 27 sur 263 · LE « POEMA DEL CID · texte numérisé non relu

LE « POEMA DEL CID

par le roi, et vaincus en champ clos par les deux champions du Cid, enfin l'annonce du mariage des deux sœurs avec les rois de Navarre et d'Aragon. — Le récit, sans action principale et sans unité réelle, a plutôt les allures d'une chronique versifiée : les événements n'y sont reliés les uns aux autres que par leur suite chronologique, sans préoccupation d'un plan rigoureux. Si, comme quelquesuns l'ont pensé, la véritable intention de l'auteur était de montrer comment les familles alors régnantes se rattachaient à celle du Cid, il faut avouer que ces préoccupations généalogiques ne se font jour que bien tardivement et bien gauchement. La seule unité est dans le personnage du Cid.

Les données historiques et l'imagination, qui y mêle déjà la légende, se fondent en une heureuse mesure dans le Poema. La précision des détails dans la description des mœurs, des coutumes, des batailles, des objets eux-mêmes, l'exactitude des itinéraires et de la topographie, la présence de nombreux compagnons du Cid, distingués par quelques traits personnels, le naturel et la simplicité expressive du dialogue impriment au récit un caractère de vie et de réalité. Mais, d'autre part, l'auteur ignore ou modifie à son gré l'histoire véritable; il y mêle des faits inventés ou dénaturés, des interventions miraculeuses et des apparitions (celle de l'ange Gabriel, par exemple, au vers 406). Le héros principal n'est certainement plus ici ce qu'il fut en réalité, un admirable condottiere, préoccupé surtout de gagner le pain des siens au service de ceux qui payent le mieux. 11 est déjà transformé, poétisé, et apparaît comme le modèle du conquhtador castillan et chrétien. Son rôle devient prépondérant; son nom est accompagné d'épilhètes épiques et de formules toutes faites; les rois, les princes, les chefs les plus renommés ne semblent là que pour rehausser sa gloire. La grande figure du Cid se montre déjà telle qu'elle est restée dans l'imagination populaire, et il est curieux que cette sorte de cristallisation poétique ait pu s'achever en si peu de temps.

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Le personnage du Gampeador rejette tous les autres dans l'ombre. Mais beaucoup gravitent autour de lui, dont la physionomie, esquissée avec un art un peu fruste et sec, ne manque point de netteté : Minaya Alfar Fanez, autre héros, qui eut peut-être, lui aussi, sa chanson, Martin Antolinez, el Burgalés cumpliclo, l'évèque Jerônimo, <( coronado maijo)' », souvent comparé à Turpin, Pero Vermùez, Martin Munoz, tous les loyaux et fidèles compagnons, et, en face, le roi Alfonso, les lâches infants de Carrion. L'apparition de Chimène, entourée de ses deux ililes, jette de temps à autre une note plus tendre et plus intime au milieu du bruit des armes. La scène des adieux, à SanPedro de Cardena (v. 23o-376), celle de l'arrivée de Chimène à Valence iv. 1558-1620) sont charmantes en leur simplicité. Parfois aussi une certaine ironie tempère la gravité habituelle du récit, comme dans la scène des infants et du Lion^v. 2278- 2310) et celle où Rodrigo se fait prêter de l'argent par deux Juifs Burgalais (v. 78-210).

Le style est simple, bref, clair. La phrase, généralement courte, ne dépasse guère la mesure du vers; on dirait qu'elle suit le mouvement de la mélopée et de la phrase musicale (psalmodie). Les incidentes sont peu compliquées, la période presque inconnue. Toute recherche de mise en scène et de style est absente : l'auteur ignore les artifices de la rhétorique. Mais il trouva souvent, sans les poursuivre, limage expressive et pittoresque, le trait exact, le mot qu'il fallait dire. Ses sentiments d'admiration, de pitié, d'Iionneur chevaleresque, de fierté chrétienne se peignent, avec sincérité et naïveté, dans une langue dont le vocabulaire est déjà étendu et dont la grammaire, encore hésitante sur quelques points (par exemple, l'accord du participe passé et de l'auxiliaire, le rôle de ser et de e^tar, etc.), iend àse fixer. Kn somme, on peut à bon droit mettre le Voema dcl Cid à côté do la CItanson de Roland que le jongleur espagnol connaissait très pr<ibahlcment. A unicinquantained'années de distance, l'un el l'autre de ces poèmes inaugurent pour nous, non sans éclat, les deux littératures, el occupent à

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juste litre l'un des premiers rangs parmi les monuments de réjiopée nationale. Le Pocma, qui a les mêmes mérites que la Chanson, avec moins de rudesse toutefois dans les sentiments et une moindre propension au merveilleux, garde de plus sur elle cet avantage que la lectui'e en est restée plus facile pour tous.

4. La Crônica rimada ou El Rodrigo. — Le Cid fut l'un des héros favoris de la primitive poésie : les poésies latines dont il fut l'objet, telles que celles en quatrains saphiques monoriraes, imitations possibles d'originaux castillans perdus (hypothèse de Milâ y Fontanals, dans sa Poesia lieroicopopidar castellana, 1874), et le Pocma lui-même le prouvent sufll.'^amment. Nous en trouvons une preuve nouvelle dans une œuvre, très difl'érente du Poème par la date, par l'esprit, et par le mérite, mais que Ton peut, à cause du sujet tout au moins, rapprocher de ce dernier. C'est la Crônicn rimada ciel Cid, ou El Rodrigo, ou encore la Lcyenda de las Moccdadcs del Cid, car il a reçu des éditeurs ou des critiques ces différents litres. C'est un poème de 1126 vers, ou soidisant tels, précédé d'une page de prose, publié en 1846 par Francisque Michel, d'après un manuscrit de Paris (Bib. nat., 9988), de la fin du xiv^ ou du commencement du xv« siècle*. La date de la composition a donné lieu aux hypothèses les plus contradictoires : on s'accorde généralement aujourd'hui à la croire sensiblement postérieure à celle du Poema. Le mérite de cette compilation anonyme, qui paraît avoir utilisé sans art des matériaux divers, est médiocre. De plus, l'état très défectueux de l'unique copie en rend la lecture plus pénible encore.

Elle est du moins intéressante par le sujet, qui, après un résumé décousu de l'histoire antérieure de la Castille et de sa séparation du royaume de Léon, raconte les exploits de jeunesse de Rodrigo et ses amours avec

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