La poésie savante ou le « mester de Clerecia
— La poésie épique, dinspiration relativement populaire et nationale, ne nous a laissé que de rares monuments littéraires, et il s'en est même fallu de peu que ces derniers ne fussent à jamais perdus pour nous. Il n'en est point de même de la poésie nommée, par comparaison, érudite et savante, le Mester de Clerecia.
L'apparition et le développement de cet art nouveau est la conséquence logique de la transformation do la société espagnole dans le cours du xiii* siècle et dans la première moitié du suivant. Les progrès de la culture scientifique et religieuse, l'inlluence des jeunes universités, le triomphe des ordres monastiques, et spécialement des moines de Cluny, peut-être aussi le besoin de renouveler les anciens sujets qui n'étaient point inépuisables, expliquent suffisamment la vogue de la nouvelle poésie. — Ses caractères intrinsèques sont assez faciles à déterminer. La poésie, spontanée et anonyme jusque-là, devient une œuvre de méditation et d'érudition. Elle appartenait aux jongleurs, gens du peuple ou soldats : la nueva maestria devient le
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privilège des clercs. Elle prend un tour plus personnel, moins indéterminé, même dans les œuvres dont nous ignorons encore le nom de l'auteur. La tendance didactique et morale est nettement marquée : on ne raconte plus seulement pour célébrer les héros et pour narrer leurs exploits. De même que l'art devient plus subjectif, il acquiert aussi plus de valeur psychologique ou philosophique, si de tels mots peuvent convenir à la naïveté de l'époque. La recherche de la variété dans les sujets est manifeste : il en est de religieux, de liturgiques et de mystiques, comme la plupart de ceux choisis par Gonzalo de Berceo, de romanesques et merveilleux, comme ÏApolonio, de pseudohistoriques, comme YAlcxandre, de bibliques, comme le Joseph, d'épiques même, comme le Fernân Gonzalez. Enfin, le même mètre servira encore, au xiv siècle, aux poésies morales d'Ayala, ou satiriques de Juan Ruiz.
Il faut remarquer que si l'anlique épopée populaire, autant que nous en pouvons juger, est confinée dans une région relativement étroite, la Vieille Castille, et témoigne souvent de Thostililé de celte dernière contre Léon, le nouveau mester est indilTéremraent cultivé dans toutes les provinces et a déjà un caractère plus national. Berceo est de la Hioja, VAlexandre passe pour être léonais, Fernàn Gonzalez, castillan, le Yusuf ou Joseph aragonais (lolédan, selon d'autres). VApolonio aragonais, etc.
Si l'on considère mainlenant ces poèmes non plus en eux-mêmes, dans leur sujet, mais dans la forme qu'ils revêtent, on constatera qu'en général l'art de la composition est déjà plus savant, de même que le style est plus personnel et, partant, plus varié. Le vocabulaire s'enrichit, la grammaire, la syntaxe sont moins simples et moins pauvres. La phrase, comme le mètre, s'assouplit et la période, avec ses divers membres, témoigne d'un art plus habile. Quant àla versification, elle est dans tous ces poèmes la même : c'est la cuaderna via, le quatrain alexandrin mororime {tetrâstrofo alejandrino monorrimo). Le vers de 14 syllabes est divisé en deux hémistiches égaux, avec accen-
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obligatoire sur la 6'' syllabe de chaque hémistiche. Ce vers et cette strophe ont leur modèle immédiat dans la poésie française, mais la poésie latine médiévale en ofl'rait de nombreux exemples. Les principaux défauts de la nueca maestria sont la lourdeur et la monotonie : cette strophe « carrée^, massive, uniformément scandée de quatre rimes plates, manque évidemment de souplesse comme de variété et se prête trop aisément au remplissage et aux chevilles, qui abondent en elTet.
Ajoutons enfin que le nouveau mester est, plus encore peut-être que lancien, inspiré, dans le fond comme dans la forme, par les modèles français. L'ordre chronologique dans lequel parurent les premiers poèmes de la nouvelle école ne peut être établi avec une complète certitude. Deux au moins des auteurs prétendent user les premiers de la niieva maestria, Gonzalo de Berceo et l'auteur de VApolonio.
6. Gonzalo de Berceo. — Lauteur qui caractérise le mieux l'esprit et les procédés du mester de Clerecia fut un prêtre, Gonzalo, qui prit de son village, ou barrio natal, le nom de Berceo. il était né dans les dernières années du xn" siècle, et avait été élevé au monastère de San Millàn de la CogoUa, à deux lieues de iNâjeia (Rioja). Sa vie, qui s'étendit, assure-t-on, jusque vers 1268 iil signe, comme témoin, des documents de 1237, 1242, 12i6), se passa tout entière dans ce pays, et l'époque de sa plus grande activité littéraire peut être placée entre les dates de 1220 à 1242. Son œuvre' a un caractère presque exclusivement religieux et hagiographique. Elle se compose : i° de vies de saints locaux : La Vida de Santo Domiwjo de Silos^, le restaurateur du fameux monastère bénédictin de Saint-Sébastien de
1. Kdilions de T.-.\. S.inchez, Coleccirhi..., t. H. 1780: — (te Janer. B. A. E., t. LVIL
2. Vida de Santo Dominf/o, édit. Fitz-Gérald, Paris (1904). ^Hibliothèque (le rKcolc de? Hautes Études. ! U)" fascicule.}
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Silos (près lîurgos;, l'un des centres de la civilisation espaiinole au moyen âge; La Vida de San Millmi, fondateur et ahlié du couvent, non moins célèbre, de San Millân ; La Vida de Santa Oria, recluse {emparedada) au monastère de Silos, œuvre de la vieillesse de l'auteur; El Martirio de San Lorenzo : — 2° de poèmes en l'honneur de la Vierge : Los Milagros de yucstra-Senora, Los Loores de Nnestra Sefwra, El Daclo de la Vinjen: — 3° d'autres poésies de piété et d'édilication : El Sacrificio de la Misa, Los Signas del Jiticio, et peut-être quelques hymnes. — Plusieurs de ces pî'osa.s ou dictados sont fort étendus, et l'on estime à plus de 13.000 le nombre de vers que nous a laissés Gonzalo. Ce nombre doit être augmenté de 10.000 environ, si l'on admet l'authenticité de la copia finale d'un manuscrit de ]'Alc,rand7'c, qui lui attribue formellement la paternité de ce dernier poème. (Voir plus loin, page 40. j
La fécondité de Berceo nous étonnera moins si nous remarquons que la plupart de ses poèmes ne sont que des traductions ou des imitations d'œuvres, étrangères parfois, dont quelques-unes peuvent être déterminées avec précision. Lui-même ne s'en cache point; il fait à maintes reprises allusion à ses sources, qu'il se pique de suivre fidèlement : " Nous n'écrivons rien autre que ce que nous lisons », dit-il.
Al non escribintos si non lo que Iccmos.
C'est ainsi que la Vida de santo Domingo n'est guère qu'une traduction poi'tique en vonuinz paladino, c'est-à-dire en langue vulgaire, de la biographie du saint composée paison contemporain et disciple Grimaldus. La Vida inspira, à son tour, vers la fin de ce même siècle, les Milagros romanzados, du moine de Silos, Pero Marin. Le San Millau suit, en général, la \7t; écrite par saint Braulio, disciple de saint Isidoro. La biographie de sainte Oria est inspirée par celle que rédigea le confesseur de cette dernière, le moine Munio. C'est dans Prudence, dans saint Jéiôme et dans la
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Vie de mlnt Bernard qu'il faut chercher respectivement les originaux du San Lorenzo, des Signos del Jiiicio et du Diielo de la Vir g en. Quant aux Milagros de la Virgen, dix-huit des récits de Berceo, sur vingt-cinq, se retrouvent dans la compilation de Gautier de Coincy, moine à Saint-Médard de Soissons, puis prieur à Vic-sur-Aisne (-|- 1236 , soit que Gonzalo les ait directement tirés de ce recueil, soit que l'un et l'autre aient puisé à une source commune.
Le mérite de Berceo n'est donc point dans l'invention, mais plutôt dans le détail de la composition, dans la naïveté pittoresque du sentiment, dans le naturel et la candeur savoureuse du style. Ne nous laissons point égarer par ces épilhètes de savant, d'érudit, que l'on accole volontiers au métier de clei^gie , aux prosas ecclésiastiques, aux dicts imités de l'étranger, par opposition à la poésie d'origine exclusivement populaire {cantares ..ni par les latinismes qui se sont naturellement glissés dans son romance. Berceo est tout l'opposé d'un savant : il déclare lui-même — non peut-être sans quelque coquetterie — qu'il n'est pas assez savant pour écrire en latin, et que tout ce qu'il peut faire, c'est d'écrire dans ce romance vulgaire, « dont se servent les bonnes gens du peuple pour parler à leurs voisins ». C'est au peuple (ju'il s'adresse : il est peuple lui-même, un simple joglar, un trovador, un versificador. Il n'a aucun dédain pour les gestes populaires; il en conserv-e volontiers les formules [La Gesta del Confesor...; D. Fernando, essa fardida lanza ; santo Domingo, que nasciù en buen punto... ; san Millàn, el buen campeador; Garcia, noble campeador, El confesor caboso... etc., etc.), et comme hs vieux trouvères, il demande volontiers à ses auditeurs un verre de vin, quelques poignées de blé ou même « sendos paternostres», pour prix de sa peine.
C'est ce caractère populaire qui fait encore aujourd'hui l'intérêt, très réel, de ces récils hagiographiques, parliculièiement du Santo Domingo, de Santa Oria et du San Millàn. On en pourrait aisément tirer, en groupant les traits juttoresques qui abondent dans ses i'écils,un tableau très vivant
GONZALO DE BERCEO .3!>
(le l'existence des moines et des laboureurs. Nulle part peut-être les sentiments intimes, les habitudes sociales, les mœurs des basses classes de la primitive Gastille n'apparaissent avec plus de précision, parfois même de charme, que dans le bavardage sans art de ce curé de village qui a tant d'admiration pour ses puissants voisins, les moines de Silos, de San Millân, d'Arlanza, ou de Cardena :
Es por un monestcrio un reino captenido.
Le naturel, la simplicité, l'enfantine candeur du style font oublier ce qu'il a trop souvent de prosaïque, de diffus ou de vide. Le mélange de modismes et de vulgarismes avec des élans d'inspiration mystique, qui, par endroits, s'élève inconsciemment à la meilleure et à la plus haute poésie, est tout à fait typique chez lui. Ses récits sont égayés parfois par une certaine bonhomie paysanne, et par une malice d'étudiant goliard, qui devait provoquer, sous les cloîtres sonores, les rires des novices frais tonsurés. Sa langue, qu'il paraît s'être faite lui-même d'éléments divers, est pittoresque, son vocabulaire abondant'. Sa syntaxe est riche en tours adroits ou expressifs, et malgré toutes les chevilles et les ripios qu'il se permet, son vers ne manque point, dans les bons endroits, d'élégance ni d'harmonie (voyez, par exemple, l'introduction des MUar/ros). Aussi, tout en réservant, pour notre part, à l'auteur du Cid les titres de « patriarche et de fondateur de la poésie espagnole », que Sânchez décernait à Berceo, nous rangeons-nous volontiers au jugement de M. Menéndez Pelayo : « On tirera plus de pi'ofît et plus de plaisir de l'ensemble de ses œuvres que de presque tout ce que contiennent les Cancioneros du xv« siècle. » Plusieurs des légendes qu'il a semées dans le sol national y ont pris i^acine et ont refleuri plus tard {El Cristo de la Vega, Margarita la Tornera, la Venus d'ille, le Moine ressuscité, etc.).
1. Gramâtica // vocabulario de G. de B., par R. Lanchetas, Madrid, 1903.
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7. Le poème d'Alexandre'. — Ce poème, du milieu du xiii<= sit'cle 1240-) 260). important par son étendue (10.500 vers et par sa valeur propre, a été attiibué par certains critiques à « Jolian Lorenzo, nalural de Astorga » l'qui déclare l'avoir écrit, mais qui n'en fut peut-être que le copiste, et par d'autres à Berceo. Un manuscrit du xv<' siècle, découvert en 1888, et actuellement à la Nationale de Paris, semble donner raison à ces derniers : <- Sy qucrrdes saber quien fiso csti ditado, — Gonçalo de Berçco es por nombre claniado. )i L'authenticité de la variante, l'autorité du manuscrit, et, par suite, la valeur de cette attribution mériteraient, il est vrai, d'être sérieusement établies. En fait, lorsque l'on passe de la lecture des œuvres authentiques de Berceo à celle de VAlexandre, on ne peut s'empêcher d'être frappé de différences importantes, dans le fond comme dans la forme, et il n'est pas étonnant que des juges tels que F. Wolf, Meuéndez Pelayo, Morel-Falio se soient prononcés nettement, avant cette découverte récente, contre l'attribution à Gonzalo de Berceo. L'étalage d'une érudition à laquelle ce dernier n'a jamais prétendu, le mélange voulu des sources consultées, la recherche évidente des morceaux à efîet et des hors-d'œuvre brillants, les différences dialectales (les Iconésismes, qui ne peuvent être tous le fait du copiste , et syntaxiques (par exemple l'apocope des pronoms), rendent du moins des réserves nécessaires. Il est juste d'ajouter d'autre part que l'érudition dont l'auteur fait preuve lui peut venir tout aussi bien des ouvrages qu'il utilise que de sa propre science, et qu'il pouvait trouver dans les bibliothèques de Silos ou de San Millân tout ce qui lui était nécessaire pour sa compilation,
1. Manuscrit de Madrid ou d'Osuna, édité par T. Sânchez, o. c, t. m, 1782, et par Janer, B. A. E., t. LVII. — Manuscrit de Paris (xv siècle), édité par A. Morel-Fatio, Dresde, 1906.
LE POÈME d'aLEXANDRE 41
depuis VAlcxandréis l.itine de Gautier de Lille (ou de Chàtillon), qui fut achevée avant U79, le roman d'Alexandre (fin du xu* siècle) par Lambert le Tors et Alexandre de Paris (qui eHx-mêmes remaniaient la matière traitée au début du siècle par Albéric de Besançon), jusqu'à la version, en vers de dix syllabes, attribuée au clerc Simon, au Liber de praeliis, de l'archiprêtre Léo, sans parler de la Crônica Troyana, du pseudo-CalIisthène, du Pindanis Thebanris, d'Isidore de Séville (pour le Lapidaire), de Floire et Blanccllor (pour la description de Rabylone), ni des auteurs grecs et latins (particulièrement Josèphe, pour le siège de Jérusalem, et Stace pour VAcliillcide, etc.). Quant auxléoncsismcs du texte, c'est encore une question de savoir s'ils sont le fait du copiste ou s'ils remontent jusqu'à l'auteur lui-même, comme le pense M. R. Menéndez Pidal.
La rapide énumération des sources montre déjà le caractère érudit du poème, le premier qui s'inspire aussi largement de l'antiquité. Ce caractère apparaîtrait mieux encore par l'analyse de tous les hors-d'œuvre savants, qui font de l'ouvrage une véritable encyclopédie de la science médiévale, analogue au SV^enano d'Alfonso X (12o0) ou au Trésor de Brunetto Latini (1265), quoi qu'il n'y ait aucune preuve que l'uutt'ur ait connu ces derniers. li obéit évidemment à ce grand désir de savoir qui s'empara des esprits au siècle d'Alfonso le Savant. Il accumule pêle-mêle tout ce qu'il sait dans un sujet qui se prête à merveille aux digressions, et qui nous promène par toute la terre habitée (sans compter les profondeurs des enfers, des cieux et des mers). Ses voyages merveilleux font tour à tour songer à Dante, à Sindbad le marin et aux Orientaux, et même à Jules Verne. L'intention didactique est évidente : l'auteur est tour à tour historien, géographe, astronome, géologue, naturaliste. Mais il est encore autre chose, car il ne s'attache point qu'aux faits : il se pique de moraliser, et il résume sa morale, selon la tradition antique, dans des discours (bien longs parfois!], des lettres, des portraits, des contes moraux et des apologues. Il ne s'enferme plus,
comme le Berceo des légendes sacrées, dans l'ombre des cloîtres ou des églises; il connaît le monde, il est passé maître en sciences courtoises, en nobles devis et en prouesses. Son Alexandre est le modèle, le type accompli du parfait chevalier, et c'est tout cela qui fait l'intérêt de ce poème touffu et divers.
L'artiste et l'écrivain appai'aissent, çà et là, au milieu de ce confus étalage.. Si l'on veut juger de sa manière et de son talent, on lira (non sans plaisir assurément), soit la description des mois (lieu commun favori des poètes comme des sculpteurs de l'époque, copl. 2.318 et suiv., éd. Morel-Fatio), ou les Jolis vers sur le printemps (c. 1.929-34), soit le portrait de la reine Galestrix (1.851 et suiv.), ou l'apologue de l'Envieux et du Convoiteux, ou la comparaison, déjà trop ingénieuse, de la terre avec le corps humain. On constatera sans peine, chemin faisant, que l'auteur sait peindre ses pensées de couleurs tour à tour éclatantes ou délic?tes et que, sous sa plume, la langue se prête déjà avec souplesse à la variété des tons.
8. Le poème de Fernàn Gonzalez. — Le poème de Fernân Gonzalez ', contemporain de ceux de Berceo et postérieur à VAIcxandre qu'il cite plusieurs fois, ne peut avoir été composé avant 1236, puisqu'il s'inspire du Chionicon MuncU, de Lucas de Tuy, terminé en cette même année. Il fut écrit très vraisemblablement au monastère de San Pedro d'Arlanza (près Burgos), richement doté par le premier comte souverain de Castille, Ferndn Gonzalez, qui y fut enterré en 970, et où son souvenir — aussi bien que son corps — était pieusement conservé. Il raconte, en près de 3.000 vers, non sans y mêler force légendes, l'histoire de ce prince, et lu fait précéder par un résumé, assez incohérent, de
1. Ms. de l'Escorial. — Editions de Gallanlo, Enscnjo, 4863. — Janer, B. A. E., t. LVIl (1864). — Garroll Marden, Baltimore (1904,.
l'aLEXANDRE. — L APOLOMO 43
riiisloire d'Espagne. Le poème est donc essentiellement Hurgalais comme celui du Cid {Castilla Vieja... mejor es que lo al), et quoiqu'appartenant à la nueva maestria par sa date, par sa métrique, par certaines prétentions érudites, il a une allure historico-épique qui fait souvent penser au Poema. L'auteur se réfère souvent à des sources antérieures {escripto, dictado, escrlptura, lehenda), qui témoignent de quelque geste antérieure; il connaît les poèmes contemporains iV Alexandre, VApolonio entre autres), les héros épiques, nationaux et français (voyez la copla'Mî2, CarroU Marden). Mais ce qui le distingue essentiellement c'est son patriotisme local, l'amour de la petite patrie castillane, qui s'incarne pour lui dans la personne du comte Fernân Gonzalez. C'est cet attachement Jaloux au terroir et la haine de l'étranger (iNavarrais, Poitevins, Toulousains), c'est aussi sa foi naïve dans les légendes et les miracles locaux (l'ermite Pelayo, l'apparition de saint Millân, puis celle de saint Jacques, l'anecdote de l'autour et du cheval, les aventures romanesques de Dona Sancha délivrant Fernàn Gonzalez, etc.) qui donnent un intérêt, ainsi qu'une physionomie particulière, à ce poème, dont la langue mérite d'autre part l'attention de l'érudit.
9. Le Libro de Apolonio. — C'est également à la première moitié du xin" siècle que remonte le Lihro de Apolonio\ l'un des plus anciens de la 7iueva macatria, et aussi l'un des plus curieux et des mieux écrits. L'histoire romanesque qu'il nous raconte, en 2.624 vers (aventures du prince Syrien Apollonius de Tyr, qui perd, puis retrouve sa femme et sa fille, et mariage de son fils avec la fille du roi Archestrate de Cyrène), remonte à un original grec, très souvent imité et refait par la suite. Il est difficile de dire si
i. Ms. de l'Escorial. — Edit. de José Pidal, 18il; — d'Ochoa, 1842; — de Janer, B. A. E., t. LVII (1864).
l'auteur (aragonais, à en juger par certaines particularités dialectales) a puisé directement dans le remaniement latin [Historia ApoUinii régis Tyri) inséré dans les Gcsla Romanorum, ou dans une version française disparue depuis. Quoi ({u'il en soit, les péripéties compliquées de ce conte oriental, la nouveauté des caractères (on a cité souvent celui de la juglaresa Tarsiana, aïeule de la Gitanilla Preciosa et de notre Esméralda), la fertilité d'invention de l'auteur dans les détails, et l'aisance relative avec laquelle il manie le lourd appareil de la cuaderna via durent plaire à ses contemporains, et lui assurent une place parmi les fondateurs du style poétique. C'est celui, du moins, dont le talent d'écrivain et, dans la mesure alors possible, l'originalité paraissent le moins discutables. Des œuvres telles que VApolonio étaient un enrichissement manifeste pour la littérature d'imagination.
10. Autres poèmes en a cuaderna via ». — I.es poèmes que nous venons de mentionner sont les plus importants de ceux qui signalèrent le nuevo mester de Clerecia. Mais cette école produisit, pendant plus d'un siècle encore, des œuvres qui conservèrent ses procédés et sa métrique. Quoiqu'elles appartiennent en réalité à une époque postérieure, nous en citerons ici quelquesunes, atîn de n'avoir plus à y revenir.
Poème de José. — Le plus intéressant de ces poèmes est celui de José' [Alhadiz de Yûçuf), qui raconte, en 312 quatrains alexandrins, l'histoire de Joseph et de Zalija, femme de Putiphar. Le récit, qui est incomplet, s'inspire à la fois de la Bible et de la sura 12° (versets 23-28) du Coran. Il fut composé, probablement par un m?/(/e;ar d'Aragon, au plus tard dans le courant du xiv° siècle; mais la fixation de la
1. Ms. de la Bib. de Berlin. — Ms. de Madrid. — Publié par Ticknoi', Hist. de la Litt. Esp., 18i9. — Edit. Menéndez Pidal,