‹ Précis d'histoire de la littérature espagnoleChapitre 41 sur 263 · Voy. Revue Hispanique, 1906, tome \V, p. -il-i-o · texte numérisé non relu

Voy. Revue Hispanique, 1906, tome \V, p. -il-i-o

2. Manuscrit S. 34. 151b. N.it. de Madrid — H. \. E.. l. Li, edil. (jayanfços.

:j. K(l. Haist. Halle. IS80.

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senter un rirlie vocabulaire technique (fortement influencé par l'arabe) et des listes de noms géographiques précieuses pour les recherches locales. C'est à peu près à la même époque que Juan Manuel acheva son Livre du Chevalier et de l'Ecuijer [Libro del Caballero et del Escudero]^, qui procède directement du livre, ci-dessus mentionné, de Lull. Il donnait, en soixante-trois chapitres, sous forme romanesque et dialoguée, un traité du parfait chevalier, et (toujours même prétention, bien caractéristique de l'époque) une encyclopédie de toute la science divine et humaine. Tel est aussi, ou à peu près, le sujet du volumineux Lihro de los Estados, composé entre 1328 et 1330 [Los estados del mundo son très : oradores (prêtres), defensores (soldats), labradores], dont le cadre et la mise en scène, surtout dans le premier livre, proviennent d'une version arabe du Barlaam et Josaphat. il n'est, sur bien des points, en particulier sur la constitution de la société à cette époque, qu'une copie libre des Siete Partidas. Gayangos a cru reconnaître, sous les noms du roi Morovan, de l'infant Johas, du précepteur Turin et de l'apôtre Julio, respectivement D. Pedro Manuel, D, Juan Manuel, Lôpez de Ayala et saint Dominique de Guzmân ; mais ces personnifications fantaisistes se heurtent à bien des objections diverses.

La Crônica abreviada (1320-24), la Crônica complida (1329) et le Tratado de las armas (1332), principaux écrits historiques de Juan Manuel, sont sans intérêt. Le premier est un simple extrait de la Estoria deEspana. Le second nous serait connu, selon M. Raist, par une version latine insérée au deuxième volume de la Espana sagrada et par un manuscrit de Londres-; mais cette identification est contestée. Le Traité des armes est une sèche généalogie de la famille de Juan Manuel, à laquelle seuls ses souvenirs personnels donnent parfois quelque intérêt. Le Livre inachevé {Libro infinido\ dit aussi de los Castigos (1332), est l'un de

1. Ed. Grafenberg, Romanische Forsthungen, VII (1893). ■2. Ueproduit par Baist, Ro»i. Forsch., Vil, 1893.

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ces nombreux ouvrages d'éducation et de pédagogie si fréquents à cette époque.

L'œuvre de J. Manuel la plus importante, au point de vue littéraire, est le Libro de Patronio ou.Co/irfe Lucanor '1328-34)'. Il se compose d'une cinquantaine de contes exemplaires, ce qui lui a fait donner aussi le titre de Libro de los En.vemplos. Ces anecdotes morales, très variées dans leurs sujets, sont racontées à un jeune seigneur, nommé Lucanor, par son précepteur Patronio, pour répondre aux questions que lui pose le premier. Elles sont invariablement terminées par de courtes moralités en vers, dont l'ensemble forme une collection de mètres, précieuse pour l'étude de la versification contemporaine. Seule la première des quatre parties est intéressante ; les autres ne contiennent que des indications sommaires. Les apologues, très agréablement reproduits par l'Infant, étaient pour la plupart entrés depuis longtemps dans le trésor commun de la sagesse populaire, et ils y sont restés depuis. Quelques-uns remontent jusqu'aux origines les plus lointaines de l'humanité : l'étude des sources, extrêmement nombreuses et compliquées, où l'auteur a puisé, montre que ses lectures étaient abondantes. Il doit beaucoup, en particulier, aux conteurs arabes, qu'il était capable de lire dans leur texte et par l'intermédiaire desquels, le plus souvent, les légendes orientales parvinrent en Europe. Mais cette érudition spéciale, qu'il ne faut pas exagérer (car ces récits étaient déjà du domaine communj, ne nuit pas à l'aisance et à l'agrément littéraire. Beaucoup de ces contes sont restés des modèles. [Par exemple : II, Comment un père corrige son fils; — XI, le Doyen de Santiago et D. Yllnn de Tolède; — XXIV, le Roi et ses trois fds; — XXXI, le Roi Abenavente de Snille et sa femme Rromayquia ; — XXXII, les Chanoines de la Cathédrale de Paris et les Frères de Saint- François; — XXXIV, la Mégère apprivoisée.] — Ils font songer

1. B. A. E., t. LI. — Ed. Knust et Ad. Birch-Hirschfeld, Leipzig, 1900. — Ed. Krapf, Vigo, 1898-1900.

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parfois au charme dramatique des recueils ilaliens (notons que le plus célèbre de ces derniers, le Décaméron, de Boccace, est de treize ans postérieur), ou à la bonhomie malicieuse de Lafontaine, qui devait reprendre plusieurs de • ces fables (Ejemplo II, le Meunier, son fils et Cane; — V, le Corbeau et le Renard; Vi, V Alouette et ses petits ; — VII, Dona Truhana, la Laitière et le pot au lait, etc.}.

En somme, il y a une part de vérité dans cette aftirmation de M. Menéndez Pelayo, que Juan Manuel est « le premier prosateur espagnol ayant un style personnel ». Elle est vraie surtout de l'auteur du Comte Lucanor. Sa grammaire, cependant, n'a aucun caractère personnel, original : elle est celle de tous les prosateurs contemporains ; mais l'œuvre de l'Infant permet mieux que toute autre de l'étudier. Le vocabulaire est déjà riche; la transformation phonétique du latin au romance est à peu près complètement elîectuée; la proportion des mots arabes est grande relativement; il y a des mots d'origine française, qui disparaîtront plus tard. Je n'ai point noté d'italianismes. La langue est un type régulier de castillan normal, avec bon nombre de léonésismes. Les grandes lignes de la grammaire sont formées; toutefois dans la morphologie, ainsi que dans la syntaxe, elle hésite encore sur certains points I emploi de e/ ou /a devant un substantif commençant par une voyelle; apocope des adjectifs; distinction de l'adverbe et de l'adjectif; emploi des pronoms absolus et conjonctifs; formes du pronom de la troisième personne ; alternance vocalique dans les verbes o-ir, e-ir ; emploi de ser et estar; préposition à avec les accusatifs personnels ou impersonnels; accord du participe passé, etc.). Mais il faut noter que, dans tous les cas où la langue de Juan Manuel hésite, l'usage qui devait triompher plus tard apparaît -déjà. Les phénomènes d'enclise, d'apocope, de mélathèse, de construction anormale des pronoms {lo non ha, etc.) sont fréquents. La langue est plus tard revenue sur certaines de ces formes {responderé et non respondré).

Quelques-uns de ces faits caractérisent déjà le style, la

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manière propre de Juan Manuel. Il faut ajouter que sa phrase, surtout dans les traités, est d'ordinaire périodique, ample, alourdie par les incidentes conjonctives et pronominales. Le style ne s'échauffe et ne devient oratoire qu'assez rarement (voyez cependant, dans Estados, le passage où l'on montre que le divin crucifié n'était point coupable de nos crimes, écho sans doute des homélies de la passion). Les habitudes de la dialectique et de la syilogistique médiévales se trahissent par l'abus des divisions, par la répétition monotone de formules stéréotypées. La même traucherie est sensible dans la façon dont les phrases sont liées les unes aux autres.

Mais les qualités ne manquent point. 11 faut noter d'abord la clarté et la solidité de la langue et de la phrase : rien n'a bougé. L'auteur dit nettement, encore que lourdement, ce qu'il veut dire. La pensée est simple, sans recherche, ni mauvais goût, pauvre, mais honnête. Cette constatation d"une vertu qui deviendra rare plus tard dans toute la littérature espagnole, est extrêmement importante. Elle s'applique à presque tous les auteurs de cette époque. Le ton de l'exposition est grave : c'est celui d'un homme d'expérience, d'un vieillard, qui a beaucoup vu et beaucoup appris, et qui se plaît à nous le dire tout à son aise, non sans quelque complaisance diffuse. On l'écoute plus pour ce qu'il dit que pour la façon dont il le dit. D'ailleurs on pourrait signaler d'heureuses rencontres de mots, des pensées fines, des développements d'autant mieux venus que l'auteur ne paraît pas les avoir cherchés.

Ce qui manque surtout, c'est l'accent, l'émotion, la chaleur. Le ton, trop impersonnel, laisse un rôle trop effacé à l'imagination, et cela explique l'absence de figures, de métaphores, de tout ce qui pourrait donner quelque éclat à l'expression. Mieux vaut, après tout, cette étoffe solide et un peu terne que les ornements criards, le clinquant et les paillettes du xvii° siècle.

En somme, avec ses défauts et ses qualités, l'œuvre de Juan Manuel est importante : elle témoigne des progrès

CUnOMOUES. CONQLISTA DE ULTRAMAU 09

réalisés par la langue espagnole. Il fut, comme son oncle, un très utile artisan de style : ils ont, l'un et l'autre, rendu possibles et hâté les progrès de la prose, qui atteindra son point de maturité, et, selon nous, de perfection, avec le Corbacho et surtout avec la Celcstina.

7. Ecrits historiques. — La Gran Conquista de Ultramar. — La Cronica Troyana. — La prose historique et la prose didactique produisirent encore à cette époque, outre celles que nous venons de passer en revue, un assez grand nombre d'œuvres, qui achèveront de montrer la fécondité de ce siècle, ou si l'on veut, son désir de s'instruire.

Parmi les écrits historiques il suffira de citer :

i° La (raduction espagnole, due au mrtt'.sfro (ou architecte) Mahomad et à Gil Pérez, de la Chronique dite du « Maure Rasis » (Abu-Bekr-Ahmed Ar-Razi, x' siècle). Les lacunes, portant sur le début du règne de D. Rodrigo, ont été comblées par M. R. .Menéndez Pidal [Cronicas générales de Espaiia, p. 20-49) à l'aide de la Chronique de 1344.

2" Cette même Chronique générale de 1344, réédition de celle d'Alfonso X, mais que son auteur, demeuré inconnu, retoucha et mit à jour, en y ajoutant les règnes d'Alfonso X, de Sancho IV, de Fernando IV et d'Alfonso XI jusqu'en 1340. Cette chronique supplanta celle du roi savant. Rééditée au xv« siècle, elle tomba cependant dans l'oubli.

3* La Chronique des Vingt Rois (de Fruela II à la mort de Saint Fernando!, composée dans la deuxième moitié du xiv<= siècle, utilisa à la fois celle d'Alfonso X et celle de 1344. Elle " prosifia » avec plus d'exactitude que toute autre les Chansons de geste <'t surtout celle du Cid.

4" Les Chroniques d'Ayala relatives à l). Pedro, à Etirique de Trastamara, à Juan I*"" et à Enrique II. Nous en parlerons à propos de cet écrivain.

5° Le plus important de ces écriis, mais plus encore au

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point de vue littéraire qu'au point de vue historique, est la Grau Conquhta de Ultramar', très copieuse et très fabuleuse histoire des Croisades jusqu'en 1271. Commencée sans doute sous l'inspiration d'Alfonso X, elle fut continuée sous Sancho IV et peut-être achevée sous Alfonso XI. On peut conclure des épilogues que le modèle était un livre français, et le grand nombre d'emprunts à notre littérature médiévale confirment nettement cette conclusion. La fin, en particulier, est une simple copie d'un original français [lortant le même titre et écrit en 129.5. Le procédé de contamination dut être à peu près celui employé par la Estoria de Espafia à Fégard des gestes nationales. Jusqu'ici le modèle direct n'a pu être indiqué avec précision. L'histoire de Guillaume de Tyr, Historia rerum in partihui> transmarinis gestaritm, pourrait bien être la source de l'hypothétique version française ou provençale, suivie parla Grait i'onquista espagnole, tout au moins jusqu'à l'année 11 90, date que VHistoria ne dépasse point. Les 707 vers provençaux, découverts par M. Paul Meyer, et qui appartiendraient, selon M. Chabaneau, au poème sur les Croisades écrit au XII» siècle par Grégoire de Bechada, ont paru h Gaston Paris pouvoir mettre sur la trace du modèle suivi dans la Grau Conqimta.

Quoi qu'il en soit, cel aliondanl remaniement des poèmes français du cycle de la Croisade fit entrer, pour la première fois, dans la littérature espagnole une foule de légendes, de thèmes chevaleresques, qui, sous des formes diverses, devaient être repris postérieurement. La plus riche de ces li'gendes (elle occupe une centaine de chapitres dans la Conquhta de Ultramar) est celle du Chevalier au c// r/ h e, rattachée au récit à propos de Gudufre ou Godefroi de Bouillon, descendant dudit chevalier. De cette source proviennent quelques roniances anciens. Une autre tradition curieuse recueillie par la Conquista est celle (dont il a été déjà question) de Maynete et Galiana, naturalisée de très bonne

\. Trois niriniiscrits. — Édil. Gayangos, B. A. F... t. XLIV (t85S;.

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lieure en Espagne, si même, comme le croient quelques critiques espagnols, elle n'y prit point naissance.

6" La matière de la Chrotdque ou Histoire de Troie [Crônica et Estoria Troyatia), qui procède des récits de la décadence, connus sous les noms de Darès le Phrygien et de Dictys de Crète, entra en Espagne par une double voie : d'un côté, par les remaniements castillan de Nicolas Gonzalez (1350) et galicien (1373) du Roman de Troie, de Benoit de Sainte-More (vers 1160), de Taulre, par la Crônica Troijana 1272-87) du sicilien Guido délie Colonne, lequel n'avait fait d'ailleurs lui-même que paraphraser en latin le poème français de l'auteur tourangeau. Ce fut sans doute cette version de Délie Colonne (par Delgado?) qu'Ayala fit connaître en 1358 ; c'est elle certainement que traduisit à son tour, en catalan, Jaime Conesa, en 1367. Ces traductions ou remaniements sont mentionnés ici non pour leur valeur propre, mais parce qu'ils fournirent des thèmes nouveaux à la littérature d'imagination. L'une des versions castillanes a intercalé dans la prose des poésies curieuses en mètres divers '.

8. Littérature didactico-morale. — Premiers romans. — En même temps que les récits historiques, s'olfrent à nous une foule d'écrits, en majeure partie traduits du latin, des langues orientales ou du français, et publiés avec les encouragements d'Alfonso X ou de ses successeurs immédiats. La plupart sont des œuvres didactiques ou de morale courtoise, dans lesquelles l'enseignement est présenté sous une forme plus ou moins romanesque. — Le grand courant de la littérature orientale entra en Espagne surtout par le canal des Arabes, et il amena un flot abondant de paraboles, de contes, de proverbes, d'enxiemplos, où s'abreuvèrent les générations sui-

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