‹ Précis d'histoire de la littérature espagnoleChapitre 47 sur 263 · I. ARCHIPHÈTRK DE HITA · texte numérisé non relu

I. ARCHIPHÈTRK DE HITA

•le Henares Voyez Copia irilO, Ducamin), passa une partie do sa vie à (madalajara, à Tolède, et devint archiprêtre de Hita. Il fut emprisonné, pour des raisons ignorées, par ordre du cardinal D. Gil de Albornoz archevêque de Tolède, de 1337 à 1367!, et resta treize ans prisonnier. Il achevait son livre vers 1330, daprès le manuscrit de Tolède, en 1343, d après celui de Salamanque. Comme en 1351 un certain Pedro Fernândez était archiprêtre de Hita, on suppose que Juan Ruiz mourut à la (in de cette année, car il écrivait encore une poésie le 23 juillet. En dehors des renseignements personnels qu'il nous donne, on connaît peu de choses de sa biographie. Il nous a tracé du moins, de sa personne physique, un admirable portrait (Co/?/. 148o et suivantes).

Son livre est désigné sous des titres différents : Lihro <lel nrcipresle, Libro de los Cantares, Twhas é cuento Hmado, Lihro de buen amor, ce dernier, préférable à tout autre,' selon M. Menéndez Pidal, parce qu'il oppose ïamoi- loco 6 mundano à Yamor bueno ô dirino, comme faisait déjà, au siècle précédent, le Français André le Chapelain, dans son De arte honente anvtndi. A ce même point de vue se plaçaient les éditeurs qui donnèrent au livre de larchiprêtre de Talavera le litre de Reprobacioii del amor mundano.

Juan Ruiz débute de la façon la plus édifiante, par une prière en vers et un sermon en prose. Son but, dit-il, est de nous mettre en garde contre le fol amour. C'est sa propre vie, ce sont ses expériences, souvent fâcheuses, qu'il nous donnera comme leçon. Ces expériences de Juan Ruiz paraissent avoir été nombreuses :

Dise de las mujeres à vezest gran amor... Sembré avena loca ribera de Enares...

Après la sorte d'introduction dont nous venons de parler, c'est par une invective contre l'amour et par un éloquent castigo ou avertissement de Don Amor que s'ouvre l'ouvrage. L'archiprêlre, qui ne demande qu'à se laiss-r

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convaincre par ce dernier, adresse pieusement sa prière à la « Senora Doiia Venus, mujer de D. Amor ». Cette prière est si fervente, d'un accent si personnel, que nous ne sommes qu'à moitié convaincus lorsqu'il donne à entendre que ses amours sont purement imaginaires, ou que d'autres, par exemple D. Melon de la Huerta et Doua Endrina, en furent les héros réels :

Entiende bien mi estoria de la fija de Endrino : Direla por te dar ensiemph, non porqite à mi vino.

C'est dans cett«:^ intéressante et longue intrigue (3.244 vers' qu'apparaît l'admirable Doua Urraca, dite Trota Conventos, gaillarde fille de la pâle Velula du Pampfiihis, aïeule de la Mère Célestina et de la Macette de Régnier {Jour et nuit, elle va de couvent en couvent...), picaresque figure qui projette une si indiscrète lumière sur les mœurs contemporaines. Après undeuxièmeamour également malheureux, l'arclii prêtre va faire dans la montagne une sorte de cure murale ou de retraite, égayée d'ailleurs par les rencontre* galantes des scrranas et des vaqueras du Puerto de Lozoya. de la Fuenfria, de Tablada et autres lieux circonvoisins. Cependant le carême à Santa Maria del Vado « logar mui/ honrado,muy santo etmuy devoto», rappelle le trop léger archiprêtre à des pensées plus sérieuses. Mais, ce tri but payé aux bienséances, il nous- raconte, avec grand luxe de détails savoureux, la lutte de Don Carnal avec Doua Cuaresma. Ainsi Rabelais chantaitla Querelle des Andouilles et de Carême prenant {Pantagruel, IV, 3.ï). Inutile de dire que Cuaresma est vaincue : le Martef; lardero castHlan 'notre roi Mallagii' de Bretagne , triomphe, en même temps que l'Amour, et Tarchiprêtre s'empresse de leur ofTrir l'hospitalité dans sa propre maison. Suivent de nouvelles entreprises galantes de l'infatigable Juan Riiiz, ses amours chez les nonnes, chez les Moresques, l'intrigue avec Dona Garroza, et enfin, la mort et Tapothéose de la trop obligeante Trota

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Ciinventos, si éloqiiemiiient pleurée par son client reconnaissant :

Ay! mi Trola Conventos, mi leal verdaderu! ... Cierto en paraiso tu estas asentada!...

L'ouvragr se termine, en un pêle-mêle aussi déconcertant qu'amusant, par un sermon sur les armes dont dispose le chrétien pour vaincre le diable, le monde, la chair, par un éloge des femmes petites (duennas chicas), par un portrait du valet, D. Furôn, digne cousin du « valet de Gascogne » de Villon, et, si jose dire, par la moralité du livre. A la suite se trouve la très curieuse Cantiga de los clérigos de Talavera, coalisés contre l'archevêque D. Gil,qui enjoignait à tout ecclésiastique :

•< Que non toviesse manreba casada nin soltcm. "

Telle est l'œuvre, en résumé, mélange bizarre d'inspirations disparates, juxtaposées sans aucun souci apparent de logique et avec un complet mépris des transitions. Il est facile d'y distinguer des influences et des imitations diverses, l'érudition spéciale de l'auteur ne se laissant pas volontiers ignorer. Les auteurs antiques, Ovide, surtout dans son Ars amandi, paraphrasé avec une incomparable compétence; les fabulistes, depuis les apologues orientaux puisés probablement dans leur source originale, jusqu'aux Ysopets et aux fabliers modernes ; la littérature française, à laquelle cinq ou six contes, le long fableau de Karcme et de Charnage, et sans doute aussi les villanelles et pastourelles sont directement empruntés; les poèmes nationaux tels que V Alexandre ; la littérature latino-ecclésiastique; la comédie De Vetida du pseudo-Paûiphilus, dont s'inspirait également Guillaume de Lorris dans le Roman de la flose ',

"1. Voy. Luquiens, The Roman delà Rose and Médiéval Caslilian Lilterature {Roman. Forsc/i.. XX. p. 284).

SO DALFONSO X A .11 AN II. — POKSIK

mais ici merveilleuseineiil commentée et enrichie; les cantiques pieux à la façon de ceux du roi Alfonso; la poésie provençale peut-être, mais sûrement les chansons populaires de Galice et de Castille, tout est utilisé, transformé' tout se mêle dans un désordre amusant, emporté par la verve bouillonnante qui coule de source, sans compromettre sérieusement Foriginalilé de Tensemble.

La personnalité de l'auteur, en effet, se manifeste énergiqueraent par son intervention perpétuelle, soit dans la trame des faits, soit dans l'exposition des idées, et aussi par sa conception de la vie, plus païenne que chrétienne, et peut-être plus ilalienne qu'espagnole, par l'étalage de sa morale, ou, pour mieux dire, par une sorte de cynismibon enfant et de tranquille impudeur.

Il nous invite bien, comme Rabelais, à ne point nous arrêter à la lettre, mais à pénétrer le sens caché. Cependant nous avons beau briser l'os, la substantifique moelle n'apparaît pas. Ce qui apparaît surtout, c'est la glorification de la nature et de la passion, le défilé scandaleux de tableaux parfois lubriques, l'exaltation de la chair, de l'amour, des sens. Il y a là un esprit nouveau qui sourd et commence à couler dans la littérature, et qui montre que quelque chose est changé dans les id'-es et dans les mœurs.

La liberté de la pensée et de l'expression sont telles que l'on a, comme M. de Puymaigre, douté de la sincérité de l'archiprêtre, qui ne serait, au fond, qu'un païen, un libertin, un incrédule. Ses elTusions pieuses, sa ferveur, ses élans mystiques dissimuleraient une comédie sacrilège, ou, si l'on veut, une soite d'ironie supérieure et transcendante.

D'autres, par contre, avec Los Rîos, ne voient chez lui (juun moraliste austère, qui, par une satire impitoyable et jjrutale, pur une peinture sans atténuation des vices et des hypocrisies, a voulu faire honte à ses contemporains, en leur montrant la vc-rité dans sa nudité répugnante.

Ni l'une ni l'autre de ces explications ne nous semble juste, .luan Muiz fut en réalité un homme de son temps,

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