‹ Précis d'histoire de la littérature espagnoleChapitre 48 sur 263 · I.'AnCHIPRÈTRK DE IIITA · texte numérisé non relu

I.'AnCHIPRÈTRK DE IIITA

dont il personnifie exactement la moralilp et l'esprit, triste époque, où la foi, sans être encore atteinte dans ses œuvres vives, n'est trop souvent déjà qu'un vain formalisme, où le schisme afi'aiblit, rabaisse et corrompt l'idéi' reliiiieuse et le resjiect des choses saintes, où les minorités turbulentes des princes et les luttes fratricides compromettent le loyalisme monarchique, où les mœurs se relâchent à tous les degrés de la société, mais particulièrement dans les plus élevés. L'œuvre, à l'insu sans doute de l'auleur, reflète fidèlement Tépoque.

Et c'est son grand mérite. La satire y coule abondante, éclatante, d'autant plus redoutable, que la colère et la splcndida bilis du moraliste indigné en sont absentes. Les grands voleurs et les petits filous, le clergé simoniaque et déréglé, les moines ignoranis, les femmes impudiques, les flatteurs et les entremetteuses, agents actifs de la décomposition sociale, les paysans cupides, les marchands trompeurs, tous ceux qui se prosternent devant la toute-puissance que el dinero ha, tous ces types se coudoient et se mêlent dans la plus extravagante promiscuité. L'indignation d'un Juvénal n'apparaît nulle pari. Évidemment ce spectacle amuse le peintre plus qu'elle ne le scandalise ; il y trouve son plaisir comme son profit. La puissance satirique de cette comédie humaine a été rarement dépassée; elle éclate eà et là en des types inoubliables. La netteté de la vision, la sûreté et l'abondance des traits sont admirables : les portraits de l'archiprètre lui-même, de Dofia Endrina, de Trota Convenlos, de la serrana Aldara, etc., sont vivants et parlants.

L'original il«'- est encore dans le style, libre, franc, incorrect parfois, mais si savoureux, si expressif, à la fois vigoureux et subtil, avec d'heureuses rencontres, des trouvailles de génie, et toujours et partout un accent, une naïveté, une fraîcheur qui trahit la provenance populaire. Malgré l'érudition et les imitations, le parfum du cru et du terroir restent sensibles. La langue, riche et nuancée, a toute la couleur qui manquait encore aux productions antérieures :

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elle ne sera atteinte, et sans doute dépassée, que par celle de la Celestina, qui d'ailleurs en procède directement, et elle servira encore de modèle aux picaresques à venir.

Juan Ruiz versificateur mériterait une étude spéciale. <' J'ai composé ce livre, nous dit-il dans sa préface, pour donner quelques leçons et modèles de faire des vers et rimes. » Et en effet, à côté de l'antique cuaderna via, qui semble, sous sa plume, s'échauffer et s'assouplir, on y trouve une grande variété de mètres. Ses canticas de serranas. chanzonetns et pastourelles, ses canticas de loores, les gozos de Santa Maria, et tout ce qu'il nous a laissé en ce genre ne sont qu'un faible échantillon des tentatives poétiques de cet invraisemblable archiprêlre : « J'ai fait beaucoup de chansons de danse et de sérénades {danzax é troteras) pour les juives et les moresques et les dames amoureuses (entendederas)... J'ai fait quelques chansons de celles dites d'aveugles, et d'autres pour les écoliers noctambules [escolares nochemiegoa), et pour bien d'autres qui vont de porte en porte. Quant à mes chansons joyeuses et moqueuses [cantares caziuros et de escarnio), elles ne contiendraient pas en dix cahiers. » Xous ne les possédons malheureusement plus; mais les fables, semées cà et là dans le Libro de buen Amor, sont pour la plupart charmantes (E^ Mur topo et la Itana, les Deux Rats, le Lion malade, les Grenouilles demandant un roi. etc.). L'apologue antique ou oriental a pris dans ces vers, mieux encore que dans la prose de Juan Manuel, sa forme d-^finitive. A ce point de vue, c'est immédiatement à côté de La Fontaine qu'il faut placer Juan Hui'z.

ÎJ. Ldpez de Ayala. — D. Pedro Li'ipezde Ayaia n'a [loint la verve puissante ni la riche imagination de Juan Ruiz, mais, en revanche, toute son œuvre revêt un caractère moral , im ton de gravité et une portée historique qui manquent au Libro de Inien Amor. Ayala fut l'un des grands personnages des règnes de Don Prdio T', de Enriqnc M de Tras-

LÔPEZ DE AVALA 8',i

tumara, de Juan l'"'' et de Eniique III.Né d'une noble famille d'Alava eu 1332, élevé dans le jvalais de Tlnfant d'Aragon, capitaine de la flotte de Castille sous Don Pedi'o I'"', en 1359, alcalde mayor (1374-137rj ! et merino de Vitoria, puis de Tolède sous Enrique II, comblé de faveurs par ce souverain, qui le récompensa généreusement de sa captivité après Nâjera, ainsi que par Juan I*^'', ambassadeur on France à deux reprises ; 1379-80 et 139o-90), pensionné par Charles VI de France pour sa conduite à Rosbecque 1382), prisonnier de nouveau, pendant quinze mois, chez les Portugais, après Aljubarrota (1385), membre du Conseil de régence sous la minorité de Enrique III. chancelier de Castille en 1398, il mourut plein d'ans et d'honneurs, en 1407, sous Juan II.

Plusieurs traductions (les Décades de Tite-Live, le de Consolatione de Boèce, le de Swnmo bono d'Isidore de Séville, laHistoria Trojana, de Guido délie Colonne, le de Casibus virorum Ulustrium, de Boccace nous montrent l'étendue de ses connaissances d'humaniste et la tournure sérieuse de son esprit, si véritablement il en est l'auteur.

Son Libro de cetreria à de lasaves de la caza ', écrit durant sa seconde captivité, nous renseigne sur ses goûts et ses plaisirs, qui étaient ceux des grands seigneurs du temps. Mais Avala chasseur nous intéresse moins qu'Ayala historien. Il nous a laissé les Chroniques des règnes, si agités et parfois si dramatiques, de Don Pedro, de Enrique H, de Juan I"^' et Enrique IIP. Nul témoin n'était mieux informé ni plus en état de raconter les faits auxquels il fut toujoiirs mêlé, les conseils auxquels il assista, et de nous initier à tous les secrets du gouvernement. Aussi son témoignage est-il important, lia besoin d'être contrôlé sans doute, car l'auteur avait pris nettement parti dans les luttes civiles : on la accusé de partialité pour Enrique de Trastamara et d'ex-

1. Edit. des Bibliijfilos Espanoles, t. ^'. — Bibliot. ^'enato^ia de tiutiérrez de la Vega, Madrid (1879).

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