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RIVALITÉ DES MÉDECINS, CHIRURGIENS ET BARBIERS. AMBROISE PARÉ

Si, à Texemple du voyageur repassant en esprit de temps à autre les diverses étapes de chemin parcouru, nous jetons un coup d'œil rétrospectif sur l'histoire de la chirurgie ancienne, il nous sera facile de voir son origine confondue avec celle de la médecine elle-même. Issues du même point de départ, la connaissance de l'homme, elles poursuivent toutes deux le même but, la recherche des moyens propres à le soulager. La différence unique qui règne donc entre ces deux branches distinctes de l'art de guérir consiste en ce que la chirurgie s'occupe des lésions extérieures, tandis que la médecine a pour rôle le traitement des troubles organiques ou fonctionnels d'origine interne.

La chirurgie jusqu'à Hippocrate ne saurait être considérée comme une science; le médecin de Cos l'a dotée le premier de cet esprit d'observation rigoureuse qui vaudrait équitablement à son auteur le titre glorieux de Père de la Chirurgie. Ses divers Traités sur les fractures, les luxations, les plaies de tête, les fistules etc., attestent suffisamment d'ailleurs sa haute compétence en matière chirurgicale ; divers instruments lui furent connus, et il posséda même quelques notions gynécologiques.

Celse décrivit plus-tard, dans son ouvrage De re medica^ la plupart des grandes opérations ; on y retrouve un nouveau procédé pour la taille et de grands détails touchant l'application du trépan.

Galien lui-même apprit à lier les artères et a laissé un remarquable Traité des bandages.

On rencontre quelques grands noms après lui dans l'école Arabe et l'école Salernitaine : celui d'Albucasis entre autres qui posséda le vrai talent chirurgical. Vient enfin Lanfranc, le précurseur de Guy de Chauliac; mais la décadence se fait déjà sentir. Après la mort du célèbre chirurgien de Montpellier, l'art sur lequel il avait projeté de si éclatantes lueurs semble se rendormir dans le linceul d'où il l'avait momentanément fait revivre, et la chirurgie demeure sourde au grand mouvement de la Renaissance. Il faut néanmoins signaler une sorte de travail intime durant cette période, mais ce travail, produit par la diffusion de connaissances déjà acquises, reste l'œuvre de quelques spécialistes, et la scène va se voir tristement occupée par l'interminable lutte des médecins, chirurgiens et barbiers.

On doit invoquer plusieurs causes, à l'effet d'expliquer la séparation delà médecine avec la chirurgie. Nous avons vu les anciens s'occuper indistinctement de l'une et de l'autre; au moyen âge, la médecine passe aux mains d'hommes consacrés à Dieu et le vieil adage « l'Eglise a horreur du sang » se dresse menaçant devant eux pour leur interdire la pratique des opérations. A cette maxime viennent d'ailleurs se joindre les préjugés de toute sorte contre les exercices manuels. Le besoin de l'anatomie se fait enfin sentir pour la médecine opératoire, et les médecins clercs se voient contraints à décliner leur compétence. L'art chirurgical est rabaissé , pour ainsi dire avili ; ceux qui l'exercent passent pour les serviteurs et les esclaves des médecins; la Faculté de médecine, l'Université de Paris refusent de les reconnaître, et la rivalité qu'engendre cet état de choses se perpétue jusqu'à la Révolution française, qui confond tout pourfaire victorieusement surgir du cahos un éclatant principe d'égalité.

Il existait déjà parmi les chirurgiens du xiv^ siècle

une confrérie qui, placée sous le patronage de saint Côme et saint Damien, faisait remonter à saint Louis l'époque de sa fondation ^ Réprimer les empiétements toujours croissants des barbiers dans le domaine chirurgical, faire des cours et conférer des grades, édifier en un mot une faculté nouvelle contre la faculté de médecine déjà existante : tel était le but de la société. Plusieurs ordonnances furent rendues en sa faveur, et l'une des plus remarquables est sans contredit celle dans laquelle Philippe le Bel atteste la nécessité de la corporation (novembre 1311)^: Siinto chirurgi comnmnitas^ confraternitas, jurati; habento licentiam operandi, etc.. »

A côté de ces chirurgiens à robe longue, la confrérie des barbiers devenait de jour en jourplus redoutable, Charles Y, en leur conférant, le 13 octobre 1372, le droit de pratiquer la saignée, de soigner les plaies légères,, les clous, les

1. Les chirurgiens de Saint-Côme conservaient dans leur église un portrait de saint Louis, au dessous duquel se trouvait l'inscription : Sic in Saracenos. Malgré tous leurs efforts, ils ne purent jamais trouver la pièce authentique qui réglementait leur corporation et remontait, disaient-ils, à 1226 et à

2. (T En avril 1352, le roi Jean confirma cette ordonnance, et il faut arriver jusqu'en 1356 pour trouver une nouvelle confirmation des édits de saint Louis, de Philippe le Bel et du roi Jean par Charles, régent de France, comme a confrère d'icelle », car il faisait partie de la corporation à titre honoraire. On voit ces édits renouvelés et confirmés de nouveau par le régent Charles en 1360, par Charles VI en I38I. par Henri V en 1424, pendant l'occupation des Anglais, par Charles VII en I44I, par Louis XI en 1470, par Charles VIII en 1484, par Louis XII en 1498 et par François I^s la première année de son règne. Les arts et les sciences renaissaient en France; François I^' avait fondé le collège royal en 1530, et l'Université avait une large place dans ses préoccupations administratives. Au mois de janvier 1544, il octroya des lettres an collège des chirurgiens de Paris par lesquelles il leur accorda les mêmes privilèges qu'aux autres suppôts de l'université.... Tous les autres souverains les confirmèrent : Henri II en 1547i Charles IX en 1567, Henri III en 1576, Henri IV en 1594, Louis XIU en 1611, Louis XIV en 1644. » {L'ancienne Faculté de ^Médecine de Parût par le docteur A. Cor lieu.)

bosses^ avait encore étendu leurs prétentions ; cet édit fut d'ailleurs confirmé en mai 1385 : Tidéal était pour eux de se rapprocher de plus en plus des chirurgiens de Saint- Côme.

Venait enfin la Faculté de médecine ; sa ligne de conduite tendait naturellement à l'humiliation collective des chirurgiens et des barbiers : de là des discussions sans fin, des procès sans relâche.

Cependant les envahissements de ces derniers augmentent tous les jours ; légitimement émus, les chirurgiens adressent leurs plaintes à fEcole. Ils la reconnaissent pour leur suzeraine, et les médecins leur concèdent en échange tous les privilèges attachés au titre d^élèves; la convention susdite est encore ratifiée en 1470.

Mais les empiétements se réitèrent, la chirurgie pemd dans chaque procès quelqu'une de ses prérogatives, et moins redoutables à cause de leur ignorance même, les barbiers se voient tendre par l'Université une main secourable. On établit des cours à leur usage, malgré les justes récriminations des chirurgiens indignés et en 1505, par un contrat * avec les tonsores chinirgici, la Faculté daigne

1. Parce contrat, dit Malgaigne, les barbiers s'engageaient à prêter serment comme vrais écoliers à la Faculté, à se faire inscrire chaque année au décanat, et à payer pour leur inscription deux sous parisis. Nul barbier ne serait admis à la. maîtrise qu'avec l'intervention de deux docteurs de la Faculté, lesquels, après la délibération des maîtres barbiers, avaient encore droit d'admission ou de refus, et recevaient chacun deux écus sol pour galaire. En cas d'admission, le récipiendaire jurait entre les mains des docteurs commissaires de se borner à la chirurgie manuelle et de ne point administrer de potions laxatives ; mais, quand il serait question de médecine d'appeler l'un des maîtres de la Faculté, à l'exclusion formelle de tout autre médecin. Moyennant quoi, la Faculté promettait de leur continuer ses leçons sur la chirurgie et l'anatomie, et si quelqu'un voulait les troubler dans l'exercice de la chirurgie, de prendre pour eux fait et cause, et de se charger de leur défense, en laissant toutefois les dépens à leurs frais. (Mal" gaigne. Histoire de la Chirurgie en Occident.)

les reconnaître pour disciples, et ceux-ci forment la corporation des barbiers chirurgiens ou chirurgiens de robe courte. As ec l'appui de ces respectueux subalternes, l'arrogance de l'Université ne fait que s'accroître ; mais le collège de Saint-Côme, ayant le droit de son côté, obtient toujours dans les jugements des arrêts favorables.

Fatigués pourtant de toutes ces discussions, les chirurgiens se décident à implorer de nouveau la paix et se présentent dans ce but, le 31 janvier lolO, au bureau de la Faculté qui les accueille cette fois avec bienveillance et leur accorde^ en date du '5 mars 1315, le renouvellement des lettres de 1436.

Il s'ensuit une trêve prolongée, durant laquelle le vigoureuxgénie d'Ambroise Paréprépare de nouvelles splendeurs à la chirurgie française. « Autour de ce nom incomparable, dit Maurice Raynaud *, se groupent ceux de ses disciples chéris, Pigray et Guillemeau, ceux de Démarque, des deux Colot, de Girault^ de Severin Pineau, et d'autres noms illustres qui attestent, au moins par le nombre, la fécondité de cette époque remarquable. »

Citons parmi les prédécesseurs de Paré, Bérenger de Cai'pi, aussi grand chirurgien qu'excellent anatomiste, et Jean de Vigo, auquel nous devons encore consacrer quelques lignes.

Représentant de l'Université romaine, Jean de Vigo (né vers 1460) se concilia l'estime du pape Jules II, devint son médecin et l'accompagna en cette quahté dans les diverses expéditions où ses goûts belliqueux l'entraînèrent. Son ouvrage intitulé Practica copiosa, et imprimé à Rome en lol4, eut, dit-on, un rapide succès - ; l'extrême rareté des

1. Maurice Eaynaud, La Médecine mi temps de Molière : Mœurs, institv~ tions, doctrines. Paris, 1866.

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