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CHAPITRE III

Le moyeu âge déteignit sur la médecine, et ceJle-ci se doubla d'une sorte de chimiâtrie théolog-ique. Transformer les métaux vils en métaux nobles et substituer à la longue élaboration par la terre l'action rapide d'un puissant ferment, tel fut le but de Talchimie. Elle fournit aux partisans des grandes Ecoles le moyen de faire revivre la médecine surnaturelle. « Dieu, dit Spreng-el, redevint la cause agissante immédiate de tous les phénomènes, et la physique fut transformée en une véritable théosophie. »

L'astrologie, de son côté, rég-nait en souveraine ; son influence sur notre arldevintde jour enjour grandissante, et on ne tenta plus aucune médication sans avoir au préalable consulté le ciel. Les planètes correspondent, dit-on, avec les corps terrestres par certains sig'ues, et c'est là le fondement de la doctrine dite à^s signatures *.

Les sorciers eux-mêmes font grand bruit, et il faut à tout prix extirper le prétendu vice de mag^ie. On se livre

inauguraient à Laval une statue en son honneur, et M. Fariset se fit en cette occasion l'éloquent interprète de l'Acadéraie de médecine, qu'il représentait à titre de secrétaire perpétuel. Voyez Fariset, Histoire des membres de V Académie de médecine . Faris, 1850.

1. c( Telle plante fut nommée iS'afKJVii/ir, parce qu'elle était née et développée sous Finflueuce mauvaise et pernicieuse delà planète Saturne; telle autre, au contraire, fut baptisée de Joviale, parce que Jupiter présidait à son épanouissement; Mars prit aussi sous sa protection les herbes martiales; Vénus, la tendre Vénus, reçut dans son giron les plantes r^we/'/e/twe*; Mercure, du haut de son trône, présida à l'évolution des mercia'iales ; la lune eut S2S plantes lunatiques ; le soleil commandait de toute sa majesté aux plantes solaires et, donnant sa forme aux fleurs du Chrysanthemum, de l'Helianthus, communiqua aussi à ces herbes des vertus cordiales. » (/v . Chéreau, Dict, encycl. des sciences médic. Art. Signatures mystiques.)

LES RÉFORMATEURS DU XV« ET DU XVie SIÈCLES. 197

contre eux à une persécution véritable, et pendant que Georges Pictorius soumet ces malheureux à toute sorte de tourments, un autre médecin du nom de Scribonius (Guillaume-Adolphe) les recommande à la sévérité des juges et s'attache à montrer « qu'on peut légitimement avoir recours à l'épreuve de l'eau pour lever les doutes qui restent à éclaircir sur la qualité des personnes soupçonnées d'un crime regardé alors comme irrémissible ». {Biogr. Panck.\ C'est sous le règne de cette trilogie bâtarde représentée par l'alchimie, Tastrologie et la sorcellerie, que surgit Paracelse. Nous verrons plus tard la science transformer par son souffle puissant l'astrologie en astronomie et l'alchimie en chimie. Seule la sorcellerie du moyen âge subsistera jusqu'à nos jours. Elle subira sans doute de profondes métamorphoses, mais elle revit tout entière aujourd'hui dans le spiritisme actuel avec ses guéridons frappeurs et ses êtres invisibles.

Paracelse naquit en 1493, à Ensielden, à deux milles de Zurich. Il eut pour père Guillaume de Hohenheim, médecin distingué, et apprit de lui les premiers éléments de Talchimie (philosophie adepte) et de la médecine ».

En parcourant plus tard, dans le but de s'instruire, les divers pays d'Europe, il s'attacha surtout à rechercher la société des devins, des alchimistes et des sorciers; ses biographes le comparent à nos vendeurs d'orviétan. Mais, jeune encore, il se plongea dans la plus ignoble débauche, et Oporin, son secrétaire, nous a légué de tristes détails sur ses dégradantes habitudes d'ivrognerie «.

1. On prétend que Paracelse, gardant dans son enfance un troupeau d'oies, aurait été maltraité par un soldat qui le rendit eunuque ; d'où l'antipathie qu'on crut surprendre en lui pour les femmes.

2. (i II lui arrivait souvent, dit Oporin, de se lever au milieu de la nuit, de tirer son sabre, qu'il se vantait d'avoir eu d'un bourreau, et de faire le moulinet, frappant à grands coups le plancher et les murailles, si bien que je tremblais à chaque instant qu'il me fendît la tète. »

En 1526, le Sénal de Bâle l'appelait à la chaire publique de physique et de chirurgie. Au jour de sa première leçon, une foule de curieux l'environnaient, et au grand scandale des pédants de l'époque, on le vit rompre avec les vieilles habitudes universitaires en s'exprimant en langue vulgaire *. Il brûla en outre, avant de commencer, les Œuvres de Galien et d'Avicenne, prétendant que les boucles de ses souhers et les poils de son chignon pourraient en enseigner plus que de pareils maîtres.

Il s'exaltait ensuite élogieusement lui-même, exposant ses vues avec orgueil et n'hésitant pas à se placer au-dessus de tous ses prédécesseurs :

« Sachez, médecins, s'écria-t-il, que mon bonnet est plus savant que vous ; ma barbe a plus d'expérience que vos académies. Grecs, Latins, Français, Italiens, je serai votre roi

« Vous me suivrez, toi Avicenne, toi Galien, toiRhazès, toi Montagnana, toi Mésuo. Vous de Paris, vous de Montpellier, vous Suëves, vous Misniens, vous de Cologne et de Vienne...., je serai votre monarque, vous nettoierez mes

fourneaux Mon école triomphera de Pline etd'Aristote,

qu'il leur tour on appellera caco-Pline et caco-Aristote.. .. Voilà ce que produira l'art d'extraire les minéraux

« Vous serez purgés par le feu ; le soufre et l'antimoine vaudront plus que de l'or.

(( Vous m'accusez de plagiat ; depuis dix ans je n'ai pas lu vos livres ; ce que vous m'avez appris a fondu comme la neige. Vous voulez me pulvériser, me brûler, je reviendrai, et vous serez des figuiers desséchés.

« Ce qui fait un médecin, ce ne sont pas les empereurs, les papes, les privilèges, ce sont les cures. Je guéris le mal

1. Au lieu de s'exprimer en latin, comme le comportaient les mœurs du temps, il parla allemand à des auditeurs allemands.

vénérien, le pire de tous, et vous me traînez dans la

boue Vous êtes des imposteurs, des ig-norants....; je ne

vous confierais pas un chien. Je ne hante pas la cour des rois, est-ce que j'en vaux moins? Est-ce que la servilité ou

un serment rendent le médecin plus habile ? L'esprit

public vous donne un démenti Quand viendra le jour

011 les médecins connaîtront les arcanes, les mystères, les teintures, quel rang donc aurez-vous?.... »

Ces paroles ne lui furent jamais pardonnées ; quelque temps après, poursuivi par des calomniateurs, il se vit contraint à quitter Bàle * et reprit dès lors sa vie errante durant plusieurs années, puis s'éteignit calme et confiant dans la durée de son œuvre, le 24 septembre 1541, à l'hôpital Saint-Etienne de Salzbourg; il avait institué par testament^ les pauvres héritiers de tous ses biens, léguant toutefois ses manuscrits à un chirurgien du nom de André Wendl '.

Peu d'hommes ont été aussi diversement jugés que Paracelse : « Les chimistes ont à leur tête une espèce de monstre, disait le chancelier Bacon, c'est Paracelse. Singe d'Epicure dans la météorologie, il nous donne comme des oracles ce que l'autre ne propose que comme une opinion. Le destin règle tout dans Epicure, mais, plus aveugle que le destin, plus capricieux que le hasard, Paracelse ne s'en

1. Un certain nombre d'auteurs affirment qu'il abandonna la ville à la suite d'un déni de justice. Sur un refus d'honoraires formulé par un chanoine, auquel il avait prodigué ses soins, Paracelse s'adressa au magistrat, qui se déclara incompétent, s'en rapportant au conseil des médecins. Ceux-ci affirmèrent que le chanoine ne devait pas payer, et, indigné d'une pareille injustice, le fougueux réformateur partit avec son secrétaire.

2. Ce testament fut dicté et signé par lui à Salzbourg, en l'auberge du Cheval-Blanc, par-devant maître Jean Karlsborg.

3. Sa bibliothèque se composait de sept manuscrits, de la Bible, des Évangiles et d'un livre de médecine.

rapporte qu'à lui-même. Plus une chose est absurde, et plus il est prompt à l'assurer! »

Sprengel et quelques autres nous le représentent à leur tour comme un diseur de bonne aventure, un visionnaire, un devin. Suivant Daremberg, « il rêva en plein midi et délira en pleine santé ». Enfin, si l'on en croit le professeur Boyer, ce Paracelse a beaucoup nui à la médecine en joignant ses efforts à ceux de tous les systématiques qui à diverses époques avaient voulu rattacher notre art aux mystères et à la cabale ».

Malgaigne s'est mis à la tête d'une réaction toute contraire.

« C'est un homme, écrit-il, qui, jeune encore, a beaucoup lu, beaucoup vu, et beaucoup médité ; il y a dans cette tète une révolution tout entière, mais préparée, mûrie, combinée de longue main ; et nous comprenons maintenant comment, appuyé sur des études préliminaires plus solides que celles d'aucun médecin de son temps, sur cette vaste expérience qui a fouillé l'Europe entière, sur cette méditation puissante qui puise encore une nouvelle force dans son instinct religieux, cet homme a dû avoir de grands succès, à dû rencontrer et briser devant lui de grands obstacles, et enfin arriver à une audacieuse confiance en lui-même. »

Bouchut s'est également érigé en panégyriste du professeur de Bâle. « Sous beaucoup de rapports, dit-il, il y a lieu de réhabiliter le nom injustement calomnié de Paracelse. Mystique, il a eu le tort délaisser pénétrer dans la science une partie de son mysticisme, qui était celui de son époque ; mais, réformateur convaincu, il a inauguré l'ère de l'expérimentation et de l'analyse chimique. On lui doit en grande partie la méthode et la philosophie qui régissent la chimie moderne ; la médecine a reçu de lui la doctrine de la spécificité, et, s'il faut l'en croire, la découverte du mercure, comme spécifique de la vérole. »

Maurice Raynaud lui-même résume ainsi qu'il suit* sa pensée sur Taudacieux novateur : « Il euttoutes les qualités '. et tous les défauts des gens qui font école : une éloquence :' entraînante, unn, imagination vive , des airs inspirés , une confiance en lui-même allant jusqu'à l'impudence, une bizarrerie d'idées et de langage qui empêchera toujours de savoir au juste si c'était un fou ou un homme de g-énie. Peut-être était-il l'un et Tautre. »

S'il nous est permis maintenant, après avoir cité des noms aussi illustres que recommandables, d'exposer timidement notre appréciation personnelle, nous dirons que Paracelse, malg'ré son nébuleux cortèg-e de sciences occultes, et malgré les idées superstitieuses auxquelles il accorda une trop aveugle confiance, nous semble avoir apporté sa pierre à la « g-ig-antesque tour de la Renaissance ». L'influence qu'il exerça sur son siècle n'est plus contestable : il a bien réellement inauguré la philosophie médicale des temps modernes, et beaucoup de ses rêveries sont devenues aujourd'hui des vérités. En secouantle joug autoritaire des anciens, il prit une puissante part à l'affranchissement de la raison humaine et jeta, en recommandant l'expérimentation, delumineux aperçus queles siècles suivants verront développés. On ne saurait néanmoins lui attribuer aucune découverte. Non seulement, en effet, son alchimie ne pourrait être raisonnablement comparée à la chimie moderne, mais encore « ses écrits ne renferment rien qui n'ait été dit mille et mille fois par les théosophes alexandrins, par les Arabes, etc.. » (Hoefer.)

Le langage du professeur de Râle est ténébreux et mystique; de fréquentes antithèses, parfois de véritables contradictions se surajoutent encore à la bizarrerie du style. « Aussi n'est-ce point chose aisée, dit Leclerc, que de

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