CHAPITRE IV
SOLIDISME.
Subordonner entièrement aux lois ordinaires de la mécanique les mouvements si complexes d'ordre hygide ou morbide dont l'économie vivante est le théâtre et chercher à les expliquer par ces mêmes lois, eninvoquant le concours des formules algébriques, tel fut le but poursuivi par les iatro-mécaniciens ou iatro-mathématiciens.
De nos jours sans doute quelques progrès ont été réalisés dans cet ordre de recherches, mais il est des actes dont le
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mécanisme moléculaire échappera longtemps encore aux investigations des savants, et les manifestations locomotrices sont les mieux connues à l'heure actuelle.
Le dix-septième siècle n'était pas assez mûr pour faire dans ce domaine des acquisitions sérieuses, et le moment n'était point venu de scruter fructueusement ces problèmes si ardus de la biologie. Aussi ne se rattache-t-il guère d'autre intérêt aux noms illustres de la plupart des iatromécaniciens que celui que l'on accorde à des jalons naturels pouvant guider dans l'histoire de la mécanique animale.
On fait généralementrentrer, bien qu'elle n'en soit qu'une partie accessoire et secondaire, la médecine statique de Sanctorius dans l'iatro-mécanisme .Son auteur n'a pu profiter des grandes découvertes anatomiques de la seconde moitié du xvii^ siècle, et nous devons l'envisager plutôt comme le précurseur que comme le fondateur de la nouvelle doctrine.
Né à Capo d'Istria, Sanctorius fit ses premières études à Padoue et se rendit ensuite à Venise oii il mourut en 1636. Durant longues années on prononça son éloge dans cette dernière ville et, il y a environ deux siècles, chacun pouvait contempler dans les rues de Padoue une colonne oh se trouvait gravé au milieu le nom de Sanctorius et sur les côtés une balance au dessous de laquelle il était écrit : Hùc sta sahis !
C'est dans son livre sur la médecine statique que sont renfermés ses remarquables travaux*; ils portent principalement sur la transpiration insensible, dont Sanctorius le premier tenta Tappréciation exacte ^. Pour rendre son
1. 8anctorius, De staticâ medîcinâ aphorismorum sectionibns septem compreliensa. Venetiis, 1614. Suivant le témoignage de Boerhaave, aucun ouvrage médical n'atteignit le degré de perfection de la médecine statique de Sanctorius : <r Nullus liber in re medicâ ad eam perfectionem scriptus est ».
2. On connaissait avant Sanctorius la transpiration insensible, on était
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expérience aussi concluante que possible, il eut l'admirable patience de demeurer presque continuellement assis pendant trente années consécutives, sur une sorte de siège soutenu par quatre piliers de bois et suspendu à une romaine, afin de pouvoir ainsi évaluer approximativement les pertes de poids éprouvées par son propre corps.
Nul doute que Sanctorius n'ait exagéré l'importance de ce genre d'études, puisqu'il alla jusqu'cà attribuer toutes les maladies à l'excès ou au défaut de transpiration. C'est d'ailleurs le propre des novateurs que d'outrepasser les conséquences de leurs théories.
Quoi qu'il en soit, les résultats obtenus furent rédigés en 466 aphorismes comprenant eux-mêmes sept sections différentes. La première a trait au poids de la transpiration insensible ; la seconde à l'air et aux eaux; la troisième concerne la nourriture et la boisson; la quatrième le sommeil et la veille ; la cinquième s'occupe du repos et de l'exercice ; la sixième de l'acte vénérien ; la septième enfin des affections de l'âme.
Dans ses commentaires sur Avicenne, Sanctorius nous a laissé aussi la description et la figure d'un thermomètre à eau^, d'un hygromètre', d'appareils spéciaux pour les bains ^ et pour l'extraction de la pierre, ainsi que d'un /?z^/silogiiim ou instrument particulier destiné à faire connaître le degré de fréquence ou de rareté du pouls.
Cefuten résuméun esprit originalet qui personnifia assez
même convaincu de son importance, mais nul n'avait essayé de l'apprécier numériquement.
1. Sa sensibilité ne devait pas être à l'abri de tout reproche.
2. L'hygromètre de Sanctorius était fabriqué à la façon des capucins de nos jours.
3. Lorsqu'un malade alité devait prendre un bain, Sanctorius le faisait introduire dans un sac qui pouvait s'emplir et se vider au moyen de deux robinets.
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bien les applications faites à sonépoque des sciences physiques à la médecine.
René Descartes (1596-1650) peut être scientifiquement envisagé comme le véritable inspirateur de Tiatro-mécanisme. Cet incomparable génie conçut le hardi projet de réunir toutes les sciences et de les utiliser au perfectionnement lune deFautre, Après avoir appliqué dans ce but la g-éométrie et l'algèbre à la mécanique, nous le voyons tenter l'application de la mécanique elle-même à l'anatomie. Descartes veut se rendre compte de sa propre vie, de ses mouvements, de ses sens, et pour scruter les difficiles problèmes offerts par l'organisme vivant , il remonte comme toujours de l'effet à la cause, examine scrupuleusement les rapports réciproques des parties etleurs rapports avec le tout. Mais, accoutumé à franchir d'un bond des intervalles immenses, son esprit, trop enclin à une généralisation anticipée, lui fait commettre de funestes erreurs dans le domaine des sciences dites expérimentales.
« Un plus grand objet vient se présenter à lui, dit Tho- (( mas ^ ; une machine plus étonnante, composée de parties « innombrables, dont plusieurs sont d'une finesse qui les « rend imperceptibles à l'œil même le plus perçant ; ma- « chine qui par ses parties solides représente des leviers, « des cordes, des poulies, des poids et des contre-poids, et « est assujettie aux lois de la statique ordinaire ; qui, par « ses fluides et les vaisseaux qui les contiennent, suit les « règles de l'équilibre et du mouvement des liqueurs ; qui, « par des pompes qui aspirent l'air et qui le rendent, est « asservie aux inégalités et à la pression de l'atmosphère ; « qui, par des filets presque invisibles répandus à toutes ses
1. Thomas, Eloge de René Descartes. 'Di%QOVLV&(im& remporté le prix de l'Académie française, en 1765,
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« extrémités, a des rapports innombrables et rapides avec « ce qui l'environne ; machine sur laquelle tous les objets « de l'univers viennent agir, et qui réagit sur eux ; qui, « comme la plante, se nourrit, se développe et se reproduit, « mais qui à la vie végétale joint le mouvement progres- « sif ; machine organisée, mécanique vivante, mais dont « tous les ressorts sont intérieurs et dérobés à l'œil, tance dis qu'au dehors on ne voit qu'une décoration simple à la « fois et magnifique, oii sont rassemblés et le charme des « couleurs, etlabeauté desformes, etl'élégance descontours, « et l'harmonie des proportions : c'est le corps humain. » Descartes considère le cœur de l'homme comme le foyer de la vie interne : il s'y accomplit un bouillonnement analogue à celui qu'éprouvent les liqueurs nouvelles, et c'est par le feu secret qui Tanime que s'exécutent toutes les fonctions de l'âme ; grâce à lui aussi, les parties les plus subtiles du sang sont converties en un principe moteur, et voué lui-même à une éternelle agitation qui a reçu nom d'esprits animaux ; ces esprits portent partout
l'activité et la souplesse
L'estomac est un fourneau chimique où les aliments, dissous par des liqueurs fermentescibles, se décomposent pour se transformer ultérieurement en sang ; les artères charrient le sang par des routes innombrables, jusqu'aux extrémités de la machine humaine, et les veines ont pour mission de ramener le liquide nourricier des extrémités vers le cœur.
Le cerveau est le siège de l'âme ; c'est là qu'elle est avertie de tout ce qui se passe aux limites de son vaste empire ; de là aussi elle distribue ses ordres aux nerfs, messagers fidèles de ses volontés. A chacune des opérations de l'âme correspond une modification particulière dans les fibres cérébrales ou dans le cours des esprits. L'âme est à la fois intelligente et sensible.
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Les idées pathogéniques de Descartes sont peut-être encore moins nettes et moins précises, et Daremberg porte surTillustre philosophe de laTouraine un jugement sévère.
« Ni le physiologiste, ni le médecin, dit-il, ne sont en rien redevables au grand esprit de Descartes des résultats positifs qu'ils ont obtenus. »
Mais si le temps a fait justice de ses opinions médicales, la gloire du grand philosophe et du hardi mathématicien n'en est aucunement amoindrie. L'esprit de Descartes sera immortel, et tant que régnera l'amour de la vérité, on rendra à sa mémoire l'équitable hommage d'une reconnaissante admiration.
Sanctorius, par sa médecine statique, prépara les voies aux iatro-mathématiciens; Descartes, en appliquant la mécanique à l'anatomie, devint l'inspirateur de la jeune école. Mais il était réservé à Alphonse Borelli (1608-1679), d'en être le véritable promoteur ; ce fut lui, en effet, qui tenta l'application définitive aux mouvements des êtres animés, des lois qui régissent la statique et les mathématiques.
Borelli assimile, par une ingénieuse comparaison, les os qui forment la charpente du corps humain à des leviers^ dont les muscles représenteraient exactement la puissance, et évalue même approximativement la déperdition de forces qui résulte de l'obliquité d'insertion de ces derniers. Pour vaincre une résistance, si légère soitelle, le muscle doit déployer une énergie considérable. La reptation, le vol, la nage, se trouvent expliqués d'une façon toute naturelle dans cette doctrine, et la science est également redevable au grand esprit du physiologiste italien de précieuses données sur le rôle des muscles intercostaux dans l'acte respiratoire.
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Boreïli, s'est montré toutefois un peu moins heureux dans sa théorie de la contraction musculaire : la cause prochaine de ce phénomène résiderait, suivant lui, dans un gonflement de l'organe, g^onflement dû lui-même au mélange du sang et du fluide nerveux dans les cellules spongieuses des muscles. Les esprits ou fluide nerveux opéreraient ainsi au contact du liquide nourricier une action chimique spéciale, qui aurait le mouvement contractile pour résultat nécessaire et immédiat '.
Ce n'est pas tout, et l'altération du suc nerveux occupe une large place dans sa pathogénie ; ce suc peut devenir assez acre pour irriter le cœur ; dès lors la fièvre s'allume, et tous les efforts du médecin doivent naturellement tendre à modérer cette prétendue àcreté.
Laurent Bellini (1643-1704), disciple de Borelli, participa aux exagérations du maître touchant l'influence de ce suc essentiellement corporel, qui a nom d'esprit nerveux. On le vit en outre invoquer de temps à autre les actions chimiques à l'appui de son argumentation en faveur des forces physiques, et sa théorie est un mélange fort confus de chimiatrie et d'iatro-mécanisme. Toujours et partout l'auteur s'est montré esclave de l'hypothèse; ses longues études sur la contraction musculaire, la circulation du sang, la génération, sont toutes là pour l'attester.
Comme anatomiste, Bellini adroit à plus d'égards : il a localisé le siège du goût dans les papilles linguales ^, et
1. De motu animalium , pars prima, in quâ copiose disceptatnr de motionibus eonspicuis animalium, nempe de externarnm pariivm et artuiimfiectionibus, extensionibvs, et tandem- de gressu, volatu, natatit, et ejus annexis. Rome, 1680. Pars altéra, in quâ de causis motus musculorum, et motionibns internis atque humorum, qui per vasa et viseera animalium Jiunt. Rome,
2. Gustûs organum. novissime deprehentvmi; pr'smissis adfaciliorem Intelligentiain quibusdam de saporihus, Bologne, 1665.
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nous lui devoDS la découverte des conduits urinifères du rein*. Ses ouvrages pratiques sont généralement fort défectueux; on trouve cependant quelques judicieuses observations dans le Traité des urines^.
Certains hommes portent gravée au front l'ineffaçable empreinte de leur nationalité. Georges Baglivi (1668-1706) est de ce nombre, et alors même qu'il n'eût point prononcé son fameux «Scribo haec in aereromano », nous saluerions encore en lui le génie romain.
Ce fut à la fois le plus érudit et le plus sensé des sectaires, et on peut dire avec Daremberg « qu'il sema des fleurs de rhétorique sur une route hérissée débroussailles ». La droiture de son jugement, l'élégance de son style, son goût décidé pour l'observation directe, lui vaudront dans l'histoire équitable l'élogieuse dénomination de prince du Solidisme moderne Digne précurseur de Hoffmann et de Haller, Baglivi a été k l'Italie ce que Sydenham fut à l'Angleterre ; et si ce dernier l'emporta par l'expérience pratique, Baglivi lui fut incontestablement supérieur par cette élévation de vues que donne seul le génie.
Professeur d'anatomie et de chirurgie au collège de la Sapience de Bome, il voulut explorer toutes les routes pour choisir la meilleure, et accorda, comme fruit de ses méditations, une préséance incontestable au naturisme Hippocratique ^. Mais quel antagonisme entre la doctrine de Cos et les idées solidistes auxquelles Baglivi concédait manifestement une si grande faveur ! Le célèbre physiologiste fut assez logique pour le comprendre et fit de vains
1. Exercitatio anatomica âe striictnrâ et usu rennm. Florence, 1662.
2. De urinis et puhibus, de missione sanguinis, de febriMis, de morbis capitis et peetoris. Bologne, 1683.
3. « J'ai exploré toutes les routes, écrit-il lui-même, je n'en ai trouvé qu'une qui puisse mener à une méthode sûre dans le traitement des mala-
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efforts pour concilier les deux doctrines. Ce n'est d'ailleurs pas chose nouvelle que de voir étayer des hypothèses sur des faits qui se trouvent en formelle contradiction avec elles ; l'histoire des systèmes abonde en exemples de ce genre.
Il existe, suivant Baglivi, deux centres d'impulsion dans l'organisme ^ : le cœur qui fournit le sang aux diverses régions du corps et transmet ses oscillations à toutes les fibres charnues, et les méninges ^douées d'une force systaltique particulière,en vertu de laquelle elles se meuvent elles-mêmes et communiquent le mouvement à toutes les fibres membraneuses qui réagissent sur les liquides en se contractant à leur tour '. Le grand mérite de THippocrate anglais consiste à avoir mis nettement en lumière la prééminence du système nerveux et à avoir reconnu la sensibilité et la contractilité comme facultés propres de la fibre vivante : c'est un pas de plus vers le dynamisme moderne.
Rénovateur en pathologie* des anciens principes méthodistes, Baglivi rapporta les phénomènes morbides à l'augmentation ou à la diminution de ton dans les solides; tout se réduisait pour lui à une question de tension ou de relâchement contre nature. L'importance de l'indication thérapeutique ne lui échappa point : On doit la tirer, disait-il, du symptôme prédominant, de la nature de la maladie et de la cause morbifique ^. Son indépendance pour les moyens à employer fut enfin au-dessus de tout éloge, et au lieu
dies, c'est la doctrine de Oos, que ma propre expérience m'a habitué à regarder comme le produit d'un oracle. »