CHAPITRE YI
Il convient d'ajouter aux nombreux systèmes qui font jouer aux solides le rôle prépondérant, et à ceux oii l'on envisage les liquides comme les agents les plus essentiels à l'entretien des fonctions de l'économie vivante, les théories non moins remarquables imaginées relativement aux forces. En les considérant par rapport à leurs causes, on a assigné à ces dernières deux sources distinctes : l'âme et le principe vital. De là aussi deux doctrines différentes : l'animisme, qui revendique pour chef Georges Stahl, et le vitalisme^ personnifié dans Barthez.
Stahl naquit en 1660, et professa brillamment, durant longues années, à l'Université de Halle. Il parut au moment 011 l'iatro-chimie et l'iatro-mécanisme partageaient la médecine en deux camps bien tranchés, et résolut de théocratiser notre art, en donnant la psychologie pour fondement essentiel aux études physiologiques.
Tous les phénomènes de la vie sont sous la dépenda?ice de fâme : tel est le fait primordial qu'établit dans sa thèse inaugurale ^ l'illustre chef de l'animisme. Or qu'est-ce que l'âme, sinon le vrai principe, la cause première de toute
1 . Cette thèse est intitulée : Des intestins ; de Vart de Men connaître et de guérir leurs affections morbides et leurs symptômes. A propos du mouvement péristaltique : a Je me plais, s'écrie Stahl, à déférer plutôt cette influence à l'âme et à son action immédiate ».
activité, dont l'autocratie se fait sentir d'une façon aussi absolue dans le domaine de la pensée que dans les différents systèmes organiques ? — Les actes vitaux ne dépendent donc, dans le Stahlianisme, ni de la texture des organes, ni des opérations physico-chimiques qui ont l'économie pour théâtre habituel, et c'est l'âme elle-même qui en réalité digère ou sécrète par l'intermédiaire de l'estomac et des glandes. Elle possède seule la direction de la vie et la connaissance des diverses modalités physiologiques. L'harmonie des fonctions ne lui est pas plus étrangère que l'ordre des facultés intellectuelles % et le mouvement sert de trait d'union entre elle et le corps : il est en quelque sorte la condition matérielle, l'instrument de la vie'. Comment, en effet, se rendre un compte exact de tous les phénomènes iournellement observés dans l'organisme humain, si on n'accepte l'idée d'un régulateur ? — Ce principe immatériel se retrouve jusque chez les animaux, et c'est à tort qu'on a
voulu assimiler les bêtes à de simples machines Brutas
esse midas et absolutas quasdam machinas
« L'âme, telle que Stahl la conçoit, dit Lasègue ', ne « se tient donc pas en dehors de ce monde, inutile aux « usages de la vie, sans lien véritable avec la matière (' qu'elle habite. Active par essence, aussi bien que la ma- « tière est passive, elle ne concentre pas ses facultés dans (( la contemplation des êtres spirituels, et, le voulût-elle, « les conditions mêmes de la pensée ne le lui permettraient
1. Les actes fonctionnels, se trouvant subordonnés à l'âme, devraient logiquement être sous la dépendance de la volonté ; or chacun sait qu'un bon nombre d'entre eux s'accomplissent sans son intervention ; tels sont, par exemple, les mouvements du cœur, des intestins, etc. . .
2. Pour Stahl comme psur Descaites, le mouvement réclame un agent immatériel ; mais il est facile de se convaincre que cette assertion est tout à fait contraire à la vérité.
3. Ch. Lasègue, De Stahl et de sa doctrine médicale. Thèse pour le doctorat. Paris, 1846.
(( pas. Le corps ne lui a pas été donné comme un compa- « gnon muet, comme le geôlier de sa prison terrestre, « mais pour qu'il fût le but et le moyen de son développe- « ment. Obligée de recourir à des intermédiaires matériels, « l'âme ne peut avoir d'intelligence sans les sens, de vo- « lonté sans les organes locomoteurs. »
L'homme se compose essentiellement d'un corps et d'une âme, et la maladie résulte de l'altération de l'un de ces deux éléments ; d'où des lésions structurales et des lésions fonctionnelles. « C'est une perversion ou une perturbation matérielle ou formelle des mouvements dans leur vivacité, leur énergie, leur ordre et leur proportion. » Comme Hippocrate, comme tous les anciens, Stahl admet une force qui lutte contre le mal : c'est une sorte de nature médicatrice, mais une nature raisonnable^ et à côté des mouvements provoqués par cette force, dans un but favorable aux malades , il en est d'autres d'ordre morbide, qu'entraîne l'altération des solides et des liquides de l'économie *.
La plupart des affections guérissent spontanément, et le rôle du médecin se borne alors à seconder les efforts de la nature. Il existe d'ailleurs sous ce point de vue trois ordres distincts de maladies. Dans les unes, la force médicatrice dévoile sa présence d'une façon plausible et régulière ; dans d'autres, la nature fait opposition formelle à la maladie ; la troisième catégorie comprend enfin des affections où l'énergie de la nature n'est pas convenablement et suffisamment constante à elle-même ; ce dernier cas seul motive l'intervention du médecin 2.
1 . Quelle confusion 1 et comment le praticien, malgré toute sa sagacité, pourra-t-il distinguer les mouvements qu'il doit respecter de ceux qu'il devra entraver 7