CHAPITRE III
Quelle plus brillante époque pour la pathologie que celle où une illustre pléiade de célèbres médecins préparaient le développement scientifique de leur art, en luttant pour le triomphe des idées qui seront l'éternel honneur de ce siècle ! Cette ère nouvelle pourrait être justement comparée à la Renaissance : si la révolution fut moins complète et la transformation moins éclatante, c'est que la confusion n'était pas aussi profonde; mais ces deux périodes sont également intéressantes pour l'historien et glo-
1. Voy. pour plus amples développements : Eist. de la PJtysique et de la Chimie, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, par F. Hœfer. De Vliumorisme ancien comparé à Vhumorisme moderne. Thèse d'agrégation par Jaccoud. Paris, 1803*
rieuses pour l'humanité. On utilise en médecine les progrès accomplis dans le domaine des sciences dites accessoires ; l'observation clinique, l'expérimentation sur les animaux constituent deux puissants leviers, à Taide desquels se communique une merveilleuse impulsion aux travaux d'anatomie morbide. Grâce aux découvertes de Laennec et de Piorry, concernant l'auscultation et la percussion médiate, grâce à la création de l'hématologie pathologique par Andral et Gavarret, à l'examen des variations de la chaleur animale et à l'introduction de l'histologie en médecine, la description des maladies se perfectionne et entre dans une voie nouvelle qui imprime au diagnostic une remarquable certitude ; du mécanisme de leur pathogénie et de leur physiologie pathologique on s'élève aux lois générales qui président à leur évolution.
Laennec(1781-1 826) ouvre un monde inconnu, et malgré les sourdes oppositions dirigées contre lui, malgré les quelques vestiges de l'application de l'ouïe aux bruits respiratoires que l'on s'est plu à exhumer des livres Hippocratiques ', le temps a confondu ses adversaires, pour faire revivre la valeur supérieure de son œuvre. Ce fils illustre de la Bretagne est devenu le maître de la médecine française, pour laquelle il inaugura un âge de splendeur, et « on peut sans crainte d'exagérer, dit Chaufïard ^, appeler nationale la gloire de la découverte de l'auscultation ».
Citons Cruveilhier (1791-1874) au premier rang des
1. Laennec ne chercha pas à dissimuler d'ailleurs ces germes, qui fussent demeurés stériles, s'il ne les eût fécoùdés, et crut devoir rapporter en partie sa découverte au père de la médecine.
2. Chauffard, Conf. liist. faite à la Faculté de médecine. — Consulter encore à propos de Laennec, Roger, Dincoio-n jjroîwncé à V inauguration de la statue de Laennec à Qunnper. — Pariset, Eloge de Laennec, lu à la séance publique de V Académie de médecine du 1er décembre 1839.
hommes qui représentèrent noblement ses principes , et auxquels l'anatomie pathologique se trouva redevable de ses plus réels progrès. Cette science le captiva de bonne heure, et c'est sur le vaste théâtre de la Salpctrière qu'il rassembla les matériaux de son magnifique Atlas ^, puis de son Traité devenu classique -. Cruveilhier aimait à proclamer les bienfaits de l'observation, ne reconnaissant d'utilité à l'étude des altérations anatomiques que parce qu'elles sont susceptibles de révéler la cause productrice de la maladie ^.
A côté de Cruveilhier, il serait injuste d'oublier Herm. Lebert, Il professa à Zurich et à lîreslau, mais recueillit à Paris les matériaux nécessaires à ses importantes publications, et « il nous appartient, comme l'a dit le professeur Cornil, parle milieu où se firent ses premières recherches et par la meilleure partie de sa carrière scientifique * ».
Andral (1787-1876) joua aussi un rôle actif dans le mouvement scientifique de ce temps si fécond -^ ; il exerça une action prépondérante sur tous ces débats qui passionnèrent les esprits du commejicement du siècle, et au mi-
1. Cruveilhier, Anatomie yatliologiqiœ du, corps humain, ou Description avec figures lithographiques et coloriées des diverses altérations morhldes dont le corj}s humain est susceptible . Paris, 1830-1S42, 2 vol. in fol. avec 230 pi. col.
"^^ . Cruveilhier, Traité d' anatomie pathologigve générale. Paiis, lSiS-lS6i 5 vol. in-8.
3. <i L'anatomie pathologique, dit-il, doit céder le pas à l'observation cli. nique, marcher avec elle et après elle. » Voy. V Eloge de Cruveilhier prononcé le i mai 1875, à la séance publique annuelle de l'Académie de Médecine, par J. Béclard.
■1. Lebert, Traité d'anatomic pathologique générale et spéciale, ou Description et iconographie pathologique des affections morbides, tant liquide^ que solides, observées dans le corps humain. Paris, 18.55-18G1, 2 vol. in-fob avec 200 pi, col.
5. Pour sa biographie, voir : Andral, la Médecine française del^W à 18C0 par P. Em. Chauffard; — J. Béclard, Moge ^Z'^WffraZ à l'Académie deMédecinc (le 20 juillet 1880).
lieu desquels prit naissance l'admirable organisation de la médecine contemporaine. Puisque nous en évoquons le souvenir , rappelons la part qu'eurent dans ces luttes les deux fractions qui dès 1816 se partagèrent le monde médical. Légitimement émus par les investigations de Bayle et de Laennec, bon nombre de praticiens fondèrent une école qui s'attacha à l'étude des altérations anatomiques et fit reposer sur elles la distinction des espèces morbides. La maladie était à leurs yeux supérieure à la lésion qui figurait néanmoins parmi ses éléments essentiels. Leur doctrine en un mot était sagement progressive, mais non révolutionnaire; aussi rallia-t-elle des esprits élevés. L'école du Val-de-Gràce convertissait au contraire l'anatomie pathologique en système médical , et considérait la lésion comme le fait primordial, la cause même de la maladie; ou plutôt la maladie n'exista plus, il n'y avait que les cris des organes souffrants, et l'organe primitivement affecté ne variait guère : tout partait de l'estomac, tout aboutissait à l'estomac. — Andral défendit avec une énergique vigueur, dans sa Clinique médicale^ les principes traditionnels battus en brèche par les disciples de Broussais, et eut le mérite de comprendre l'avenir que réservait à la médecine la belle découverte de l'auscultation. S'appliquant à vérifier à toute heure les préceptes de Laennec, il ne séparait jamais dans ses recherches personnelles l'étude des signes par lesquels les lésions se décèlent de l'étude des lésions ellesmêmes.
Chomel (1788-1858) ne put partager non plus l'enthousiasme qu'inspirait la doctrine physiologique aux générations nouvelles \ et réfuta l'ouvrage de Broussais avec ce
1. Eloge de Chomel, par le prof. Grisolle (lo novembre 1858). — Nécrologie de Chomel, par le D' Ménière,
sens droit et cet amour de la vérité qui étaient la caractéristique de son esprit froid et tranquille.
A côté de lui, et dans son intimité même, vivait Louis (1787-1872) * , esclave des faits observés et respectable champion de ce temps de luttes. Chomel mit à sa disposition son service de la Charité, et c'est là qu'il recueillit les matériaux chniques * à l'aide desquels il put faire converger toutes les fièvres continues vers l'unité admirable de l'affection typhoïde ^.
Cette étude assidue et détaillée des malades, ces mêmes habitudes de rigueur dans les procédés d'exploration, nous les retrouvons dans Rayer (1793-1867)^ qui eut l'honneur de signaler en 1837 le premier cas authentique de morve aig-uë transmise à l'homme par le cheval '*, et dans le savant praticien J. BouiJlaud (1796-1881). Ce dernier appartint, il est vrai, à l'école de Broussais, mais il en modifia les principes. La découverte de Fendocardite rhumatismale % la loi de coïncidence à laquelle son nom reste attaché et qui constitue le plus important de ses titres scientifiques '^^ les localisations cérébrales et plus spé-
1. Woillez , Le docteur Louis. Sa vie, ses œuvres (1787-1872). Paris,
2. Louis, lîeclierchcs anatomlques, patliolofjiq^iies et thérapeutiques sur les maladies cotiimes sous les noms de fièvre typhoïde, putride, etc. 2e édition. Paris, 1841. — Recherches anatomiques, physiologiques et thérapeutiques sur la phtisie, 2e édition. Paris, 1843.
3. Cette fusion et l'introduction de la méthode numérique eu médecine sont les véritables titres de gloire de Louis. Peut-être exagéra-t-il les avantages de cette méthode î
4. Rayer communiqua le fait à l'Académie de Médecine le 21 février ; il y rencontra des contradicteurs assez nombreux, surtout parmi les vétérinaires, auxquels ces idées de transmissibilité répugnaient beaucoup. Ç^Eloge de Rayer, par le Dr AmédécLatour.)
5. Bouillaud, Traité clinique des maladies dncœur,2o édition. Paris, 1841, 2 vol. in-8.
G. Bouillaud, ^^ouvelles recherches sur le rhumatisme aigu en général, et spécialement sur la loi de coïncidence de la péricardite et de V endocardite
cialement la localisation de la parole dans les lobes antérieurs du cerveau, des notions nouvelles enfin sur les maladies du cœur et des gros vaisseaux, rappellent ces grandes recherches qui éterniseront sa mémoire.
Ainsi la séméiologie éclairait le diagnostic de ses conquêtes inespérées, et l'observation objective tendait de jour en jour à se substituer aux phénomènes subjectifs.
Mais la thérapeutique, destinée à couronner cet édifice médical dont on s'appliquait encore à rassembler les matériaux, semblait vouloir rester sourde à l'impulsion générale, lorsque !?urgit un homme pour qui le traitement était le but suprême. Trousseau(1801-1867),leclinicienperspicace,sans méconnaître l'utilité de l'examen du malade, songea surtout à le guérir, et celte guérison devint le phare lumineux vers lequel convergèrent tous ses efîortsi. Un jour viendra 011 ses disciples disparaîtront, maisilvivratoujourslui-même au milieu de nous, et par cette belle Clinique, immortel écho de son enseignement *, et par ces opérations de trachéotomie et de thoracentèse, auxquelles il assigna une place définitive dans la pratique commune, et qui ouvrirent à tout jamais la voie à cette chirurgie médicale que deux ' praticiens justement estimés, MM. Potain et Dieulafoy, dotaient naguère encore de leurs inventions ingénieuses.
Rendons un hommage collectif aux médecins dont on ne saurait retracer l'œuvre dans une aussi rapide esquisse, et qui ont manifestement bien mérité de la science. Honneur à Rostan ', à Grisolle, à Piorry, k Béhier ! Honneur
avec cette maladie, ainsi qtte sur VefUcacité de la formule des émissions sanguines coup sur coup dans son traitement, 1836. — Traité clinique du rhuinaiisme articulaire. Paris, 1840.
1. 'L'Eloge de Trousseau fut prononcé à l'Académie de Médecine par J. Béclard, et à la Faculté par le professeur Lasègue (séance du 1-1 août 1809).
2. Trousseau, Clinique médicale de V Hôtel- Dieu, G<^ édition. Paris, 1881.
3. Voy. Mogc de Rostan, par Béliier (séance du li août 1867).
encore à Barth *, à Ijorain *, à Chauffard '! etc.. Honneur à eux tous !
Ces hommes occupent sans doute dans les fastes de notre histoire un rang- honorable, et n'ont-ils pas d'ailleurs aujourd'hui même des successeurs dignes d'eux dans cette noble Faculté qui reste ouverte à tous les mérites comme à toutes les gloires? — Jaloux de conserver intact ce pieux héritage, nos maîtres actuels de pathologie et de clinique, Hardy, Jaccoud "*, Peter % etc., professeurs aussi sympathiques qu'éloquents ; E. Bouchut, professeur agrégé, qui, après avoir longtemps et brillament enseigné dans les suppléances officielles, fait encore des cours libres suivispar les élèves et les praticiens", l'enrichissent du fruit
1. U Éloge de Bartli a été lu à l'Académie de Médecine par son collaborateur Henri Roger (1877).
2. Lorain, Etvdes de médecine clinique : le Choléra. Paris, 1868. — Le Ponls. Paris, 1870. — La température du corps humain et ses variations dans les diverses maladies. Paris, 1877. — Guide du médecin j)i'citicien, par A'^alleix, 5e édition par P. Lorain. Paris, 1S6G.
3. ChaufEard, Principes de pathologie générale. Paris, 1862. — De la spontanéité et de la spécificité dans les maladies. Paris, 1866. — Sur la mortalité des nourrissons. Paris, 1870. — De la fièvre travmatiqve et de Vinfection purulente. Paris, 1873. — Etiologie et pathogénie de la fièvre typhoïde, Paris, 1877. — La Vie. Etvdes et prohlèmes de biologie générale. Paris, 1878.
4. Jaccoud, Traité de j^c-thologie interne , 6' édition. Parip, 1879. — Leçons de clinique médicale faites à Vhôpital de la Charité. Paris, 1874. — Leqons de clinique nnédicale faites à Vhôpital Lariboisière, Paris, 1874. — Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Paris, 18G4- 1882, tomes I à XXXIII.
5. Peter, Clinique médicale. Paris, 1880. — Traité des maladies du cœur. Paris, 1883.
6. Bouchut, Traité pratique des maladies des nouveau-7iés, des enfants à la ■mamelle ei de la seconde enfance, 7e édition. Paris, 1878. — Hygiène de la première enfance, 7* édition. Paris, 1879. — Nouveaux éléments de pathologie générale, 4« édition. Paris, 1882. — Nouveaux éléments de diagnostic et de séméiologie, 4« édition. Paris, 1883. — La Vie et ses attributs, 2- édition. Paris, 1876. — Atlas d'ophthalmoscopie médicale et de cérébroscopie. Paris, 1876, in-4, avec 14 pi. — Du nervosisme aigu et chronique et des maladies nerveuses, 2« édition. Paris, 1877. — Histoire de la médecine, — Dictionnaire de thérapeutique.
de leurs labeurs et apportent à la science biologique un tribut qui ne le cède en importance à aucun des services de ceux qui s'honorent d'être des physiologistes; ils mettent même à contribution, dans un élan de générosité digne de tous éloges, les travaux de provenance étrangère, pour assurer les progrès de leurs études généralisatrices. Ainsi le chaos se débrouille peu à peu : Duchenne de Boulogne ', naguère encore Axenfeld^ et après eux Gharcot, Vulpian, Lasègue, ont fait des maladies nerveuses l'objet de leurs patientes investigations, pendant que le professeur Germain Sée, empruntant à l'expérimentation physiologique tous les principes qui le guident dans ses recherches originales, présentait sous un jour nouveau les phénomènes constitutifs de l'urémie, la théorie de l'asthme', et se livrait à d'intéressantes études sur divers agents médicamenteux, comme l'acide salicylique et le salicylate de soude ^.
Dans ce domaine thérapeutique, un illustre élève de Trousseau , le professeur Gubler, récemment enlevé par la mort, s'était, lui aussi, appliqué à vulgariser certaines substances, telles que le bromure de potassium, l'aconitine, la fève de Galabar, le chloral, et avait introduit l'Eucalyptus giobulus et le bromhydrate de quinine dans l'arsenal des Thérapeutes *. Les progrès de l'art de
1. Voir Lasègue et Straus, Duchenne de Boulogne; sa vie scientifique tt sesœuvres. Paris, 1876. — Bnchenne, De rélectrisation localisée et de sonapplication à la jiathologie et à lat/iérapentiçiie, 3"=. édition. Paris, 1872, 1 vol. jn-S. — Physiologie des mouvements. Paris, 1867, 1 vol. iii-8. — Mécanisme de lajfhysionomie humaine, i« édition. Paris, 1876, 1 vol. in-8, avec Atlas de 74 pi. photographiées.
2. G. Sée, Art. Asthm,e,da,n?, \&Xouvcau Dict. de médecine et de chirurgie 2}raticpics. Paris, 1865, t. III.
3. G. Sée, Comptes rendus de VAcad. des Sciences, 9 juillet 1877, et Acad. de Médecine, juillet et août de la même année.
4. Voy. Notices sur les l'itres et Traravr scientifiques du D>" A. Gubler. Paris, 1876.
IIOMŒOPATHIE. 343
guérir s'accentuent tous les jours ; ils sont intimement liés à ceux de la pathologie elle-même : l'emploi des anesthésiques, la connaissance des alcaloïdes, la notion de l'incompatibilité et de l'antagonisme, l'hydrothérapie, l'introduction de l'arsenic dans le traitement des fièvres intermittentes, la détermination plus précise des indications du fer, du mercure, de la digitale, de l'ergot de seigle, etc., témoignent de l'essor qui, dans ces dernières années, s'est communiqué à cette importante branche des connaissances humaines '. Bien loin de mépriser l'expérimentation, elle l'appelle à son aide, pour faire à l'homme une application rationnelle des faits observés sur les animaux, et l'histoire de la médecine' renferme d'irréfutables preuves de Tadmirable efficacité de cette méthode, aussi bien en thérapeutique qu'en pathologie.