CHAPITRE V
Pour scruter frucUieusement les poudreux débris de la civilisation antique chez les Indiens, il faut de toute nécessité admettre, à l'exemple du docteur Liétard i, deux phases distinctes dans son développement.
Durantla ]ivemihre^ ou période védique, lesinvocations et les hymnes conjuratoires résument toute la médecine^ et la littérature ne nous offre que les védas ou chants sacrés
1. Liétard, Lettres historiques siir la médecine chez les Hindous. Paris,
et médicaux à la fois, relatifs à la préservation des maléfices, des puissances occultes et nuisibles '.
La seconde époque, on période Brahmanique, rappelle le moment où l'art médical lui-même entre dans la voie du progrès ; les différentes notions qui s'y rapportent sont définitivement condensées dans un code spécial qui prend le nom ai' Ayiirvéda (science relative à la vie) ^, et les Brahmanes deviennent les médecins du pays.
Cette évolution civilisatrice se caractérise surtout parla diffusion dans la caste sacerdotale de connaissances péniblement acquises à travers les siècles précédents, par l'adoption de la langue sanscrite, la division du travail, en un mot par la régularisation plus complète de tous les éléments sociaux.
Plus tard les vaidyas, plus instruits et moins superstitieux que les Brahmanes, relèvent encore le niveau des études; mais l'oppression musulmane ne tarde pas à venir y jeter le plus complet désarroi ; la médecine rationnelle se voit délaissée, l'âg'e de la décadence a commencé pour elle, et nous la rencontrons aujourd'hui plong-ée dans les ténèbres qui l'environnent dès ce moment. Les prêtres sont encore les médecins du pays, et le Vagadastirum renferme toutes leurs connaissances. Ce livre est considéré comme sacré; il est écrit en langue sanscrite; les Brahmanes seuls sont susceptibles de le comprendre. Ainsi, depuis des milliers d'années, la médecine des Indous est restée sta-
1. Consulter Daremberg, Recherches sur Vétat de la médecine durant la 2)ériode iJrimiUve de VMstoire des Hindonts. Paris, 18G7, in-8.
Jac. Bontius, Medicina Indorum. Lugd., Bat. 1718.
2. Jj' Ayurvéda a été écrit, dit-on, par Susruta, sous la dictée de Dhanvantari, dieu de la médecine. Liétard, contrairement à l'assertion du D"^ Hessler , fait remonter ce livre aux environs du commencement de l'ère clirétienne.
tionnaire i et les idées médicales de ce peuple ne sont guère moins obscures aujourd'hui que celles des Eg'yptiens des premiers temps !
D'après les ouvrages de Susruta et de Charaka, l'anatomie servirait de base à la pratique indienne, et pas plus les autopsies que les dissections n'inspireraient d'horreur aux naturels du pays 2.
Les données physiologiques que nous révèle le système médical de l'Ayurvéda ne reposent guère que sur des hypothèses donnant lieu à des interprétations diverses : l'air, la bile^le phlegme sont nettement indiqués comme les trois humeurs radicales de l'économie, auxquelles viennent s'adjoindre les parties élémentaires (chyle, sang, sperme, urine, fèces, sueur, sang menstruel, lait) appelées à compléter la liste des sécrétions et excrétions organiques. Elles sont entretenues dans leur équilibre normal et régulier par un principe spécial, la force vitale, ou autrement dit l'âme, qui est une émanation divine, et dont la disparition provoque la mort.
La source du pouls réside à environ quatre doigts audessous du nombril et se divise en 72^000 artères, allant distribuer le sang aux diverses parties du corps ; la fécondation de l'homme s'opère dans le réservoir où est la source du pouls.
Gomme en Egypte, d'ailleurs, il existe dans l'Inde des spéciahstes, et les médecins sont distribués en sept ordres différents :
Le premier comprend ceux qui s'occupent des maladies des enfants ;
1. Ils croient la science venue du ciel et se garderaient d'altérer le précieux dépôt qu'ils ont reçu. Le Dr Wise ne rencontra dans toute une partie de l'Inde que quatre ou cinq Indous capables de lire les anciens ouvrages.
2. Les pratiques religieuses dont on environna ces sortes d'exercices empêchèrent toujours qu'ils ne devinssent profitables.
Le second, ceux qui guérissent de la morsure des animaux venimeux *, et les Indous posséderaient, dit-on, sous ce rapport, un remède infaillible, mais complètement inconnu en Europe ;
Les médecins de la troisième catégorie s'adonnent aux maladies mentales et chassent les démons ;
Ceux de la quatrième s'occupent des affections des organes génitaux "^ ;
A ceux de la cinquième incombe la difficile tâche de prévenir la maladie ;
La sixième comprend les chirurgiens ;
La septième, ceux qui retardent les effets delà vieillesse ^, qui entretiennent les poils et les cheveux ;
La huitième enfin, ceux qui s'occupent des maux de tète et des maladies des yeux *.
Chacune des classes de médecins que nous venons de passer en revue a son dieu tutélaire, au nom duquel elle administre les médicaments et pratique les opérations.
Nous naissons tous avecle germe de trois maladies : les vents ou la flatulence (wodum), le vertige (bittum) et les humeurs impures; suivant sa prédisposition particulière, telle ou telle affection éclate de préférence chez tel ou tel
1. On connaissait, paraît-il, dans l'Inde 80 espèces de serpents venimeux. Le chiffre de la mortalité par la morsure de ces reptiles atteint encore aujourd'hui des proportions considérables : en 1866, d'après le D' Schortt, il est mort, dans la seule présidence de Madras, jusqu'à 1,890 personnes par cette seule cause.
2. Contre ces affections on emploie la saignée locale du pénis et on cautérise les ulcérations au moyen du sulfate de cuivre ou du sulfate de fer. Les prières jouent aussi un grand rôle dans la cure de ces maladies.
3. On prétendait prolonger la vie 500 ans et même mille ans à l'aide d'élixirs merveilleux (Df Handvogel). — Si l'on croit Ctésias, les Indiens atteindraient 120, 180, 150 ans, et ceux qui poussent le plus loin leur carrière vivraient 200 ans {Hist. de Vlnde. Excerpta Photii.)
4. Plusieurs auteurs attribuent à Susruta la connaissance de la cataracte (lingança) et de son traitement.
individu. Nous dispenserons le lecteur des fastidieuses divisions admises à propos des trois états morbides susénoncés, nous contentant de rapporter ici le chiffre fabuleux de 2887, qui indique la somme de toutes ces maladies, tant spirituelles que corporelles.
Deux ordres de causes paraissent les eng-endrer : les fautes commises dans une existence antérieure et les altérations humorales '.
Le diagnostic pourrait être sérieux, si les premières notions de pathologie ne faisaient manifestement défaut aux Brahmanes. En effet, loin de se baser seulement sur l'état du pouls, à la façon des Chinois, ils poussent leurs investigations plus avant, et ne manquent jamais de se livrer à l'examen approfondi des diverses excrétions et à celui des urines. D'après d'anciens documents, les médecins reconnaîtraient au goût l'urine des diabétiques.
Pour ce qui est du pronostic, « c'est une chose importante, dit le docteur HandvogeP, que de connaître l'individualité et le nom du messager expédié pour chercher le médecin, de savoir l'attitude dans laquelle l'envoyé a trouvé le docteur, lors de sa visite. Le pronostic serait favorable, si le messager avait rencontré le médecin assis sur la place publique, le visage tourné vers l'Orient ».
Les Brahmanes interrogent en outre les astres, le vol des oiseaux, etc.. Leur reste-t-il encore quelque incertitude? ils versent quelques gouttes d'huile dans l'eau; si l'huile suroage, on en augure que le malade sera sauvé ; dans le cas contraire, il est fatalement voué àla mort. Aussi,
1. Les Indiens rangent dans la première catégorie les maladies en présence desquelles ils se trouvent impuissants ; la seconde, au contraire, comprend les affections qu'ils prétendeut guérir.
2. Handvogel, Aperçu historijve de Vorigine de la médecine. Paris,
comme le fait spirituellement remarquer Renouard, on ne doit guère rencontrer de médecins pessimistes dans l'Inde.
Le récit de cette expérience suffit à faire comprendre combien sont peu étendues les notions chimiques de ce peuple ; elles se bornent à peu près aux compositions médicinales qui, pour la plupart, renferment de la fiente et de l'urine de vache.
Choisir son alimentation, accorder au sommeil de long'uesheures, mener enfin une vie sobre et rég'lée, tels sont, aux yeux des Indous, les trois grands moyens de prolonger l'existence.
Leurs médicaments se divisent en s'x classes qui correspondentaux six saveurs générales admises dans le pays, etse composentd'une multitude de droguesdont on accompagne l'administration de formules magiques et d'invocations mystérieuses ^ La saignée se pratique au moyen d'un instrument assez analogue à notre lancette et appelé Kutharica.
Si l'on en croit quelques auteurs, la chirurgie aurait atteint dans l'Inde un assez hautdegré de perfection -, bien qu'elle soit soumise à de superstitieux procédés ^. fe Les cautères occupent une large place dans l'arsenal des Indous ; Tusage du fer rouge est même poussé chez eux jusqu'à l'abus.
L'opération du bec-de-lièvre, la taille, la laparotomie
1. Un malade ne doit pas faire de grimace en avalant un remède, car alors il ressemblerait à Brahma et à Shiva, et commettrait un grand péché. (Ouvrage de John Cooper sur les trois présidences de l'Inde.)
2. Voir Trendelemburg (Fr.\ De veterum Indorum chirurgiâ. Berol/ 186G, in-8.
3. Il faut choisir l'époque de F opération, brûler certaines herbes pour chasser les diables et les mauvais esprits renfermés dans les blessures, et placer l'opérateur dans telle position, selon la nature de la cause de la plaie. (John Cooper, loc. cit.)
leursont connues, etils possèdent même, suivant la traduction du prétendu texte original de Susruta, quelques éléments d'autoplastie.
On rencontre dans le Rig-Véda, recueil d'hymnes sacrés, l'opinion que les enfants naissent à dix mois *, et l'Ayurvéda, ultérieur de quelque cinq cents ans au précédent ouvrage, nous fournit des détails intéressants sur l'obstétrique ^
Si la femme enceinte est d'une condition élevée, elle se rend, au neuvième mois de sa grossesse, dans un établissement particulier, où elle devient l'objet de soins spéciaux (lotions, frictions), et d'un examen approfondi. On hâte l'accouchement enfaisant absorber à lapatiente une quantité énorme d'eau de riz fermentée, et la délivrance s'opère par pression extérieure sur le ventre. La connaissance de la version et même celle de l'embryotomie sont encore attribuées plus ou moins gratuitement à Susruta.