CHAPITRE I
Rien ne peut résister aux sauvages coups de l'islamisme victorieux ; la riche bibliothèque d'Alexandrie devient la proie des flammes ', et au dire d'un historien, les précieux volumes qu'elle renferme servent pendant plus de six mois à chauffer les bains publics ^. Cet acte d'inqualifiable vandalisme fait rétrograder la science, etpartoutavec la domination des Arabes on croit voir réapparaître l'antique barbarie.
Mais la crise n'est heureusement pas de longue durée,
1. C'est en 640, sous le règne du second successeur de Mahomet, qu'est détruite la bibliothèque d'Alexandrie .
2. L'auteur qui mentionne ce détail est l'historien Abulpharage. Voy. pour la médecine arabe : Amoureux, Essai historiqtie et littéraire sur la médecine des Arabes. — Aronstein, Quid Arabibus in arte medieâ et conservanda et excolenda debeatur. Berol., lS2i. — Leclerc, jSMr la médecine des Arabes {Gaz. méd. de Montpellier, 1854).
et, revenus de leurs erreurs, les califes eux-mêmes tendent une main secourable à cette civilisation, dont ils ont si maladroitement enrayé le progrès. On voit surgir de tout côté des académies et des écoles, et Bagdad devient un des principaux centres intellectuels de l'époque ^ La médecine, compagne inséparable des autres sciences dans leur chute, ensuit également l'essor régénérateur, et son sceptre passe des Romains aux Arabes, comme il avait été légué des Grecs aux Romains.
La situation des nouveaux conquérants est au reste favorable aux vulgarisations scientifiques -. Possesseurs d'une grande partie de l'Asie, de l'Afrique et de l'Espagne, ils ont sur leur territoire les moyens d'instruction les plus puissants et les plus variés, mais ne savent malheureusement en tirer qu'un médiocre profit, et si leurs superstitieuses croyances les empêchent de pratiquer des autopsies ou des dissections, serviles admirateurs d'Aristote et de Galien, les Arabes n'osent pas davantage secouer le joug de leurs maîtres.
Accoutumés à croire et à servir, ces fanatiques se soumettent aux livres du chef des Péripatéticiens, comme ils s'étaient soumis à l'Alcoran, et adorent le philosophe de Stagp'e, comme ils adoraient leurs califes. « La médecine, ditBordeu, devint chez eux plus aristotélicienne et plus péripatéticienne que jamais ; ce qui ne pouvait être autre-
1, La ville de Bagdad avait été bâtie par Almanzor (762) ; son successeur Haroun-al-Raschid la dota d'hôpitaux et d'écoles considérables, et Almamon, fils du précédent calife, continua l'œuvre civilisatrice inaugurée par son père, et fonda, à proprement parler, l'Académie de Bagdad.
2. Les Arabes eurent pour premiers maîtres quelques savants nestoriens qui avaient établi à Dschondisabour (Gondisapor) une école de médecine, célèbre déjà dans le septième siècle. « Cette école, dit M. Prunelle, avait un hôpital dans lequel ses jeunes disciples étaient initiés à la pratique de l'art. »
ment, puisqu'un de leurs califes avait vu dans la nuit un spectre sous la figure d'Aristote qui l'exhortait à l'étude.
De fâcheuses influences pèsent d'ailleurs sur ce peuple, et sans parler de la haute valeur qu'il rattache à l'inspection sidérale, aux causes occultes, à l'action des'démons, ses notions scientifiques et religieuses se confondent trop souvent dans un dédale de frivoles et subtiles discussions.
Le génie créateur fit toujours défaut aux Arabes, mais ils nous ont conservé les ouvrages des médecins grecs, et à ce titre nous leur devons toute notre reconnaissance.
Rhazès. — Un des premiers auteurs remarquables que nous offre cette période est sans contredit Rhazès. Il vécut à la fin du ix® siècle, et les historiens de l'époque nous le représentent comme profondément versé dans la philosophie^ l'astronomie, la chimie, la musique et la médecine. D'origine persane, il s'en fut à Bagdad, où il professa si brillamment qu'on vint de toute part assister à ses leçons. L'hôpital de cette ville fut confié à ses soins, et on le surnomma le Galien de son pays. Devenu aveugle à Tâge de 80 ans,, il succomba l'an 932.
Durant sa longue existence, Rhazès composa de nombreux écrits ; la plupart ont été perdus, et il ne nous reste guère de lui qu'un ouvrage dédié à Almanzor et un volumineux recueil intitulé Continent. Le premier de ces traités renferme d'excellents conseils sur le choix d*un médecin. Quant au Continent^ c'est un corps complet, ou plutôt un abrégé de médecine parfois un peu confus, il est vrai, mais écrit en vue de l'usage personnel de son auteur, n suffit, d'ailleurs, d'y jeter un rapide coup d'œil pour s'assurer du peu de scrupule qu'il y met à copier les Grecs dans toutes les branches de notre art ; ce recueil n'en reste pas moins la mine la plus exploitée des autres Arabes et d'Avicenne lui-mêïne, dans la compilation de leurs ouvrages
respectifs. On cite de Rhazès une bonne description de la rage et du ver de Médine^ ainsi qu'un traitement de la sciatique par des clystères composés de coloquinte et de nitre ; il a été enfin le premier à parler du spina ventosa. Son Traité de la petite vérole et de la rougeole * est devenu le sujet de longues controverses, sur la question de savoir si, oui ou non, ces fièvres éruptives furent connues avant lui *. Quoi qu'il en soit de ces hypothèses^ « Fauteur arabe, dit le professeur Anglada, donne pour la prophylaxie de la variole des préceptes qui s'inspirent d'une sage hygiène, et ses prescriptions curatives décèlent un excellent esprit pratique. Il règle minutieusement la diète du malade, indique les moyens d'accélérer l'éruption, de prévenir les accidents résultant du siège des boutons sur les yeux, la bouche, le nez, les oreilles, etc. ^ ». Quant à la rougeole, il ne la considère que comme un diminutif de la petite vérole, et cette erreur a été accréditée pendant plusieurs siècles. Arnaud de Villeneuve nous apprend que Rhazès opérait avec fermeté, jugeait avec circonspection et avait en un mot un mérite éprouvé.
Baly-Abbas est postérieur à Rhazès de SO ans environ ; son savoir vanté au loin lui valut le nom de Magus. Il écrivit vers 980 son Amaleci ou ouvrage royal, divisé en vingt livres, et qui renferme la médecine entière. Plusieurs historiens le préfèrent au Canon d'Avicenne. Le style en
1. Ce Traité aété plusieurs fois traduit, et en dernier lieu par MM. Leclerc et Lenoir. Paris, 1866, in-8.
2. Suivant Méad, c'est au vie siècle, l'année de la mission de Mahomet en 572, que la variole éclata pour la première fois. Marine, évêque d'Avranches, en fait remonter l'apparition à 570. Ce n'est toutefois qu'au vii" siècle, BOUS le règne du calife Omar, que cette maladie exerça ses plus grands ravages. Au viiie siècle, les croisades attirèrent le fléau sur l'Europe.
3. Ch. Anglada, Etudes sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles, pour servir à V histoire des évoluti«n» séculaires de la pathologie. Paris,
est malheureusement par trop ampoulé, etl'auteur s'est en cela montré fidèle au genre oriental.
Avicenne naquit à Bokara, ville de Khorasan, vers 980. Il s'adonna de bonne heure à la philosophie et étudia la médecine à Bagdad, où il acquit bientôt une si grande réputation qu'on le surnomma le prince des médecins. Comblé de faveurs et disgracié tour à tour par les puissants de l'époque, il fut finalement jeté en prison, et ne recouvra la liberté qu'après plusieurs années de détention cruelle. Avicenne mourut à Médine âgé de 58 ans et débilité par les excès de toute sorte qu'il avait commis. On disait généralement « que toute sa philosophie ne suffisait point à le rendre sage, ni toute sa médecine à le rendre sain ^ ». Laréputation du Canon s^est longtemps perpétuée ; naguère encore les professeurs le commentaient et l'expliquaient dans nosFacultés de médecine, et Tauteur a été avecGalien un des oracles du moyen âge. L'érudit Haller a pourtant osé s'inscrire en faux contre le mérite de cet ouvrage, dont il prétend n'avoir jamais pu achever la lecture.
Avicenne, dans le chapitre spécial de ses œuvres qu'il a consacré à la petite vérole, recommande l'écume d'argent [argeiiti spuma) pour en effacer les traces, et proclame dès le début la contagiosité de cette maladie ainsi que celle de la rougeole.
Albiicasis ^, originaire de Cordoue, vécut au commencement du xn^ siècle. Il composa un traité de médecine, dont la partie chirurgicale offre le principal intérêt ^. Le
2. Ainsi que l'ont démontré Schenck dans sa Biblia iatrica, et plus tard Preind dans son Histoire de la médecine, Albucasis n'est point différent d'Alsaharavi, auteui d'un Traité de médecine théorique et pratique intitulé Al Tasrif.
3. Albucasis, La chirurgie, traduite par L. Leclerc. Paris, 1861, in-8 de 342 pages avec planches.
premier livre est relatif à l'emploi des cautères, et l'auteur y admire avec transport la divine et secrète vertu du feu. Le second est entièrement consacré aux opérations dites par incision, et Albucasis n'en compte pas moins de 97. L'hydrocéphalie, l'hypertrophie des amyg-dales, les polypes des fosses nasales, les tumeurs thyroïdiennes y sont étudiées avec les procédés que comporte leur traitement. D'intéressantes observations ont trait à l'expulsion de Tarrière-faix, aux g'rossesses extrà-utérines, et le livre se termine enfin par la description des diverses méthodes usitées dans le cas de phlébotomie, à savoir la ponction avec un instrument en forme de feuille de myrrhe ou de feuille d'olivier, ou bien la section au moyen du couteau appelé Phlebotomus ciiltellaris ^. Pour la saignée de la frontale, Albucasis conseille l'usag-e d'un certain outil nommé fossorium et sur lequel on doit frapper, dans le but d'ouvrir la veine. Rappelons, avant de quitter l'auteur arabe, qu'il fit partie, ainsi que Celse et Paul d'Egine, de ce fameux triumvirat auquel Fabrice d'Aquapendente nous dit avoir dû faire de nombreux emprunts.
Avenzoar naquit à Séville au commencement du xii® siècle, et fut un peu antérieur à Averrhoès. Ce dernier parle de lui en termes très flatteurs et le traite à plusieurs reprises d'admirable, d'illustre, de trésor de toute science, de prince de la médecine. Dans son ouvrage intitulé Thaisser compendium^ Avenzoar mentionne les abcès du médiastin et ceux du péricarde, les épaississements et l'hydropisie de la membrane péricardique, et s'occupe également de la dysphagie, des hernies, de l'empyème. Enfin c'est encore à lui que nous devons les premières notions exactes sur la sensibilité des os et des dents. On prétend
1 . Quy de Ohauliao pense que ce oouteaa n'est autre chose que la lancette ordinaire.
qu'Avenzoar eut le courag-e de faire saigner un de ses propres enfants, âgé seulement de deux ans, et cet acte lui valut dans la suite l'estime de tous les partisans de la phlébotomie '.
Averrhoês de Cordoue est encore un médecin arabe du xn^ siècle. Il étudia d'abord la jurisprudence et plus tard les mathématiques et la médecine. Auteur d'un grand nombre d'écrits sur le philosophe de Stag'yre, il mérita de la sorte l'honneur d'être appelé le commentateur par excellence ou l'âme d'Aristote, et composa en outre un abrégé de médecine divisé en sept parties, qui est une fidèle reproduction des travaux de ses devanciers. Le principal but de cet ouvrage est de concilier les opinions d'Aristote avec celles de Galien; nous y trouvons cependant une notion nouvelle : c'est l'immunité à la petite vérole de quiconque a déjà eu cette maladie.
Disons, pour résumer ici en quelques lignes l'opinion que nous devons nous faire du rôle des Arabes, qu'ils ont servi à former le trait d'union indispensable entre la médecine ancienne et la médecine moderne. Nous leur devons l'introduction des préparations chimiques dans la pratique de notre art et, s'ils n'ont aucunement perfectionné l'anatomie ou la pathologie, la matière médicale et la botanique ne leur en sont pas moins redevables de plusieurs découvertes qui les honorent.
1 . C'est à tort que Bordeu attribue ce même acte à Averrhoês.