CHAPITRE II
l'école de salerne.
Les ténèbres qui couvrirent l'Occident après la chute de l'Empire romain furent moins épaisses qu'on ne s'est plu aie répéter, et nous assombririons trop le tableau en représentant comme seule habitante de ces ruines la philosophie scolastique, avec une science créée de toute pièce à son image.
La médecine a été en effet, durant la première période du moyen âge , enseignée en plusieurs endroits ; le précieux dépôt en était non seulement confié aux clercs, mais encore aux laïques, et l'un des centres les plus remarquables d'érudition fut sans contredit Salerne.
MM. de Renzi ^ et Ch. Daremberg n^ont pas peu contribué à nous édifier sur ce que fut jadis cette célèbre école. L'époque précise où elle prit naissance, les diverses influences qui en facilitèrent les débuts, les noms des premiers maîtres qui y ont enseigné, nous sontégalement inconnus. Tout ce qu'on apudire à ce sujet appartient à la légende, non à l'histoire. Partout d'ailleurs où la certitude fait défaut, le champ reste libre aux hypothèses : aussi a-t-on tour à tour invoqué les plus gratuites conceptions de l'esprit, dans le but d'expliquer la fondation de l'Institut salernitain. Il estdù, suivant les uns, aux Sarrasins ^, tandis que d'autres font intervenir dans sa création un Arabe,
1. Eenzi, Storia documentata délia scnola medicadi Salerno. Napoli, 1857.
2. Les invasions des Sarrasins en Sicile et en Italie n'eurent pas un caractère assez pacifique pour qu'on puisse attribuer à ce peuple la fondation d'une école médicale ; ils ne séjournèrent d'ailleurs jamais à Salerne.
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un Juif, un Grec, et un Latin, et c'est là une personnification de ce fatidique nombre quatre à tout instant représenté dans la doctrine de Salerne, •
Ackermann nous affirme^, de son côté, que Constantin l'Africain enaétéle véritable fondateur ^ Mais, dans sapréface àla traduction de M. Meaux Saint-Marc 2, Charles Daremberg fait éloquemment justice d'opinions aussi erronées ^.
11 paraît probable que Salerne vit éclore en son sein un collège médical à une époque peu éloignée de la chute de l'Empire romain. La première mention qui en est faite se rencontre dans les archives du royaume de Napleset date de 846. Dès le commencement du xi® siècle, les documents se multiplient pour faire foi de la haute importance et du prompt développement de la nouvelle école. La suavité du climat, la beauté du site font d'ailleurs de Salerne une des stations les plus recommandables aux valétudinaires, Yers l'an 1040, un médecin du nom de Gariopuntus remanie et modifie à l'usage de ce collège une Somme médicale, jouissant alors d'une grande vogue, mais malheureusement trop empreinte de méthodisme. Cette doctrine ne jouit d'ailleurs pas d^une longue souveraineté, et bientôt se manifeste à Salerne un glorieux retour vers le naturisme d'Hippocrate, qui mérite à cette ville l'honneur insigne d'être désignée sous le nom de Civitas Hippocratica. L'école elle-même se place sous le patronage de saint Matthieu, et ses statuts attestent la sagesse de ceux qui la dirigent :
1. Soutenir cette opinion serait s'inscrije en faux contre tous les témoignages historiques.
2. L'Ecole de Salerne. Traduction en vers français par Ch. Meaux Saint- Marc, avec le texte latin, précédée d'une Introduction par le D"" Ch. Daremberg, et suivie de commentaires avec iigures. Paris, 1880.
3. M. de Renzi a réfuté à son tour l'hypothèse d'après laquelle on attribuait la fondation de l'Ecole de Salerne aux princes lombards du Bénévent ou aux Bénédictins,
Dix docteurs sont à la tête ; ils se succèdent par rangd^ancienneté. Les examens, fort sérieux d'ailleurs, roulent sur la thérapeutique deGalien, sur le l"" livre ou les Aphorismes d'Avicenne. Le candidat doit être âgé de 21 ans et prouver qu'il a étudié sept ans la médecine ; s'il se destine à la chirurgie, il aura fait un an d'études anatomiques;puis il prête serment d'être fidèle et obéissant à la société, de ne recevoir aucun salaire du pauvre, et de n'avoir aucune part dans les gains des apothicaires. On lui met alors unlivre à la main, un anneau au doigt, et la cérémonie se termine par la traditionnelle accolade.
La matrone Trotula exerçait, selon M. de Renzi, la médecine à Salerne vers l'an 1059; elle fut, paraît-il, fort instruite, et plusieurs chapitres à.w Compendiiun Salernitanitm lui sont même empruntés ^ Les femmes-médecins ne sont d'ailleurs point rares dans l'Ecole ^ (Abdalla, Mercuriade, etc..,), et les professeurs ont pour elles une respectueuse estime.
. Le mari de Trotula, connu sous le nom de Jean Planttiarius l'ancien , Cophon l'ancien^ Pétronius doivent encore être cités parmi les prédécesseurs de ce Constantin dont on a si tumultueusement exagéré le mérite.
C'est à la fin du xi* siècle qu'il paraît ; moine bénédictin, il dédie à son abbé la plupart de ses ouvrages et introduit la médecine arabe en Italie ; ses livres au reste ne sont guère qu'une compilation des auteurs qui l'ont précédé.
Mentionnons encore Archimatœus (1100), Barlholo-
1. Trotula a publié un ouvrage sur les maladies des femmes, dans lequel il est assez longuement question des accouchements.
2. Voy. Le Duc (Philibert), L'Ecole de Salerne, avec la traduction burlesque du docteur Martin, 1875. — Eenzi {8.}, Magùtri Salerni, tabula et eompendium, Paris, 1869, ln>8.
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mœus, Cophon le jeune (1100 à 1120) et Bernard le frovinciali (1150 à 1160), au milieu des grands noms qui illustrèrent l'école.
Au xif siècle appartient le fameux poème didactique qui a nom de Schola Salernitana^ Flos medicinœ ou Regimen sanitatis^ et dont l'orig-ine est pour nous des plus obscures. Arnaud de Villeneuve en est le premier commentateur, et depuis son édition, des modifications nombreuses ont été introduites dans le texte original. Le Regimen sanitatis est une longue exclamation du bon sens de Tépoque, et les dix parties dont il se compose renferment les principales règles de la pratique médicale.
M. Ch, Meaux Saint-Marc a heureusement vaincu, dans son élégante traduction, les difficultés inhérentes à une interprétation nette de préceptes coupés comme des axiomes, et le mérite du commentateur est d'autant plus grand, que nous le voyons s'attacher à traduire vers pour vers le texte, original. ,
Citons ici quelques fragments de cette œuvre, pour mieux en faire ressortir le véritable cachet. S'agit-il des effets du bon vin ? voici de quelle manière ils se trouvent décrits :
« Le bon vin au vieillard rend vigueur de jeunesse ;
« Au jeune homme un vin plat prête un air de vieillesse.
« Le vin pur réjouit le cerveau centriste
« Et verse à l'estomac un ferment de gaîté.
« Il chasse les vapeurs et les met en déroute,
« Des viscères trop pleins il dégage la route,
« De l'oreille plus fine aiguise les ressorts,
c( Donne à l'œil plus d'éclat, plus d'embonpoint au corps,
« De l'homme plus robuste allonge l'existence,
« Et des sens engourdis réveille la puissance. »
1. Bernard le Provincial nous donne d'intéreaeants détails sur la pratiqua des femmes saleruitaines.
L"a tenue du médecin est réglée en quelques vers :
« Vêtu d'habits décents, afEable et plein de zèle,
a Le médecin s'empresse à la voix qui l'appelle.
« D'un rubis l'étincelle à son doigt brillera,
« Sur un coursier fidèle en visite il ira.
« Ce splendide attirail rehausse son mérite ;
« Sur l'esprit du malade il réussit plus vite,
« Eeçoit cadeaux sans nombre : un mince accoutrement
« Lui vaudrait profit mince et sec remercîment. »
Il n'entre pas dans notre plan de prolonger outre mesure ces citations, et ici se termine ce que nous avons à dire de Salerne ; son école obtint encore des privilèges, et en 1225, sur l'ordre de l'empereur Frédéric, elle conquit avec celle de Naples l'autorisation de conférer les grades.