CHAPITRE III
COUP d'œIL général sur LE XIIl'^ ET LE XIV" SIÈCLES.
Au XII® siècle, la médecine arabe et la médecine salernitaine jouissent d'une égale faveur; mais le xiii® est complètement arabiste. Il voit s'opérer dans les sphères artistique et littéraire une renaissance anticipée, précieux avantgoût de la renaissance véritable, qui doit glorieusement éclater deux cents ans plus tard.
Les études scientifiques éprouvent les bienfaits de cette généreuse impulsion ; on voit les rois de France, d'Angleterre et les papes eux-mêmes s'appliquera en favoriser le développement.
De nouveaux centres d'instruction prennent naissance en Italie, en Angleterre, en Allemagne, pendant que nos facultés de Montpellier et de Paris s'organisent sur un plus grand pied. Le cardinal Conrad, légat du pape Honorius III,
COUP D^ŒIL GÉNÉRAL SUR LE XIIl^ ET LE XlVe SIÈCLES. 157
publie en 1220 ' une bulle célèbre qui longtemps fera autorité dans la première de ces écoles \ L'immixtion du pouvoir ecclésiastique dans des questions de ce genre ne nous étonnera guère, si nous voulons bien nous rappeler la haute influence du clergé à cette époque. L'an 1289, Nicolas IV réunit les Facultés de droit et des arts à celle de médecine, et fonde ainsi l'Université de Montpellier.
Sa rivale de Paris ne reste point en arrière ; dès 1271, elle défend aux Juifs l'exercice de la médecine ; l'année suivante, nous la voyons fixer à neuf ans la durée des études, et en 1274, elle fait faire un sceau particulier. Enfin, elle donne en 1289 un nouveau signe d'existence : Barthélémy de Brice, bedellus inagistrormn in médicinal conclut au nom de l'Université une convention avec le couvent de Saint-Germain-des-Prés. Ajoutons encore à sa louange que, durant ce xiiie siècle, la Faculté de Paris confère gratuitement les titres aux écoliers sans fortune "^
1. La bulle de Conrad porte la date du xvi avant les kalendes de septembre (15 août).
2. 11 est dit dans cette bulle : 1° que personne ne pourra prétendre à l'honneur de la maîtrise, s'il n'a été auparavant examiné par les docteursrégents ; 2' qu'on choisira à la pluralité des voix un des docteurs-régents pour être chancelier et juge de l'école ; 3° que ce chancelier aura le droit de régler les disputes et les différends qui existeraient entre les maîtres et les écoliers.
Vqy., pour ce qui regarde l'école de Montpellier, les curieuses études de M. Germain, professeur d'histoire à la Faculté des lettres de cette ville, et le Traité de la science médicale d'Ed. Auber, qui renferme un résumé d'histoire de lo. médecine suivi de notices historiques et critiques sur les écoles de Cos, d'Alexandrie, de Saleme, de Paris, de Montpellier et de Strasbourg.
3. L'article 29 de ses statuts, qui remontent à 1270, est ainsi conçu : « Afin que l'entrée des grades en médecine ne soit pas fermée aux étudiants pauvres, on fera remise des rétributions dues à la Faculté pour la licence et le doctorat à ceux qui sont réellement pauvres, s'il est prouvé qu'ils sont honnêtes et instruits ; et cela, à condition qu'ils s'engageront, par un acte public, à payer ces rétributions lorsqu'ils seront parvenus à une meilleure position. »
On voit à cette époque quelques esprits indépendants secouer le joug des Arabes et introduire dans leurs recherches le Yéritable esprit d'observation : de ce nombre sont Arnaud de Villeneuve et le franciscain Roger Bacon.
Né en 1214 à Ilchester, dans le comté de Sommerset, Bacon crut trouver dans la solitude du cloître le moyen de se livrer en paix aux études scientifiques. L'universalité de ses connaissances faisait d'ailleurs de lui une encyclopédie vivante '. Mais comme celui de beaucoup de savants, son sort fut misérable, et il eut de cruels déboires à subir. « Le génie ne donne point droit au bonheur, at-on dit, et on est souvent réduit àrépandre des larmes sur ceux qui, pour le bien de l'humanité etleurpropremalheur, sont condamnés à être de grands hommes. »
La règle monastique était en formelle contradiction avec les tendances de son esprit, naturellement avide de savoir; c'est qu'en effet toute ambition scientifique doit chez les religieux de saint François faire place à une humilité profonde. L'abnégation de soi-même est le fonds de leur doctrine,et aux travaux de l'esprit ils substituent à toute heure la vie contemplative. C'est là le premier écueil que rencontre notre philosophe ; ses labeurs réveillent la superstition, on l'accuse de magie ; mais une déception plus amère encore lui est réservée. Il veut, dans un élan de loyale franchise, dénoncer au pape 2 les abus qu'il a cru surprendre dans les mœurs du clergé, et on l'incarcère impitoyablement. Pendant quatorze ans, il reste en prison ^,et vient enfin mourir à Oxford, 011, longtemps après, on mon-
1. Roger Bacon avait un génie universel : son Opus majvs ad Clementem qvai'tum, j^ontijicem romannm, le témoigne hautement.