LA QUESTION DES UNIVERSAUX
§ 2. — La philosophie occidentale des IX", X"^ et Xh siècles
Section I : La philosophie scolastique
51. La question des universaux. — C'est dans l'étude des universaux que s'accusent les premiers progrès de la pensée scolastique. On y peut suivre pas à pas l'expansion graduelle des controverses, l'avènement de la psychologie et avec elle l'élaboration lente d'une solution qui, au xir s., deviendra définitive. Les premiers scolastiques n'ont pas aperçu les aspects multiples que cette question soulève i). Celle-ci n'est pas née spontanément au moyen âge, mais a été imposée par un texte obs:ur de Y Isagoge de Porphyre, dont les commentaires imprécis et discordants de Boèce contribuaient à rendre l'intelligence difficile. Or Porph5n-e demande : les genres et les espèces sont- ils des choses en soi ou des produits mentaux, sive subsistant, sive in midis intellectihiis posita sint f Les scolastiques ont repris le débat dans ces termes, c'est à-dire qu'ils ont uniquement envisagé l'aspect objectif de la question et négligé le point de vue psychologique : les objets de nos concepts, c'est-à-dire l'espèce, le genre, existent-ils dans la nature (sitbsistentia) ou se réduisentils à de pures abstractions (nitda intellecta) f Oui ou non, sont -ce des choses f Ceux qui répondent affirmativement sont les réalistes outrés. Les autres méritent le nom ài^ antiréalistes .
Les principaux réalistes sont Fridugise (ix*" s.) 2), Rémi d'Auxerre (ix^ s.) 3), Gerbert (x^ s.), remarquable pour son temps comme logicien, érudit et humaniste 4), Odon de Tournât (xi*" s.) 5). Ils établissent le parallélisme strict de l'être et de la pensée, et attribuent à chaque espèce et à chaque genre une essence universelle (subsistentia) dont sont tributaires tous les individus subordonnés.
Par antiréalistes nous entendons les contradicteurs du réalisme, ceux qui s'accordent à dire avec le bon sens et avec Aristote : que les universaux ne sont pas des choses et que
I ) V. Critériologie et Ontologie.
2) De nihilo et tenebris.
3) Commentaires de Donat et de Martianus Capella.
4) Lettres ; de ratic7iali et ratione uti.
5) De peccato original? .
l'individuel seul existe. Les antiréalistes de cette période, — Rhaban Maur i), Heiric d'Auxerre (IX' s.) 2), ou RosCELiN (né vers 1050)^ l'initiateur de la senteiitia vocian — ne vont pas au delà de cette réponse simple, relative au dilemme incomplet de Porphyre. Roscelin, notamment, ne résout pas dans le sens précis que l'on attache aujourd'hui à la thèse jiominaliste . le rapport de l'universel avec la pensée. Cette question n'est pas abordée dans les textes qu'on possède de lui-
Les querelles entre dialecticiens suscitèrent, chez certains, des façons superficielles et abusives de raisonner. Des hommes tels que Anselme de Besate 3) (xi' s.) ne sont pas des philosophes, mais des sophistes.
Le réalisme outré ne considère que l'élément réel de nos concepts et lui attribue une universalité actuelle. Au contraire, l'antiréalisme, sous ses premières formes, se résume dans la thèse négative que les essences n'existent pas à l'état universel.
L'une et l'autre théorie fournissent une solution imparfaite du problème des universaux ; mais tandis que la première est entachée d'un vice radical, la seconde est l'expression d'une doctrine exacte, qu'une série de formules de plus en plus adéquates viendront intégrer.
52. S. Anselme (1033-1109). — Abbé du Bec et archevêque de Cantorbéry, S. Anselme, dans des ouvrages restés célèbres 4) tente un premier effort de synthèse des éléments acquis. Il traduit en formules augustiniennes — exactes mais incomplètes — les rapports de la foi et de la raison (crede ut intelligas, intellige ut credas), et. sur des bases métaphysiques, constitue un système de théodicée auquel il ramène toutes les questions philosophiques. Le plus célèbre de ses arguments en faveur de l'existence de Dieu, (argument appelé ontologique), conclut de Xidée que nous avons d'un Jitre parfait, impliquant donc la perfection de l'existence, à l'existence réelle
i) D£ untrerso ; gloses.
2) Commentaires sur des traités logiques.
3 ) Rhetorimachin .
4) Mcnologium, Proslogium. Liber apologeticus ad insipientem, de Jide trini-^ tatis et de incarnatione Verdi, dialogues, de Grnmtfiatico, de Veritate, de Uhero^ arhitrio, le cur Deus homo.
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de cet Etre parfait. En disciple d'Augustin, Anselme traite de la simplicité, de l'immutabilité, de l'éternité de Dieu, de l'exemplarisme, de la vérité et de la science divines. Ses théories deviendront le bien collectif de la scolastique. Il est franchement réaliste. En psychologie, il connaît la distinction essentielle de la sensation et de la pensée, et aborde dans un esprit augustinien un ensemble de questions relatives à l'origine des connaissances.
Section II : Les philosophies non scolastiques
53. Jean Scot Ériugène, père des systèmes anti- SCOlastiques. — Né entre 800 et 815, mort après 877, J. vS. Eriugène est le père de l'antiscolastique pendant cette période. Son ouvrage capital, de divisioiie naturœ, contient en effet les principes d'une philosophie panthéiste où on reconnaît la doctrine néo-platonicienne.
1 . Métaphysique : un seul être, Dieu, par une série d'émanations Sîibsta7ttielles (participationes), donne naissance à toutes choses. Ce processus comporte quatre étapes : a) la natura increata et increans ou Dieu dans son impénétrable réalité ; b) la natura increata et creans ou Dieu connaissant en son sein les causes primordiales de toutes choses ; c) la natura creata et increans ou l'extériorisation de Dieu en genres, espèces, individus. Qu'ils soient corporels ou incorporels, tous les êtres contingents ne sont que des épanouissements de la substance divine, des théophanies ; d) la natura increans et increata ou la résolution cosmique dans le sein de Dieu.
2. Psychologie : l'homme est une projection de Dieu. A côté du mode ordinaire de connaître, il possède un ijiiiiitiis gnosticits dans lequel la raison suit, pour acquérir le savoir, une marche parallèle aux étapes formatives de la substance divine.
Confondant religion et philosophie, J. Scot Eriugène interprète les Écritures et les dogmes dans un sens symbolique et naturaliste.
La philosophie de J . Scot exerça sur le développement de la pensée du moyen âge occidental une influence profonde. C'est par son panthéisme que Scot est antiscolastique, la distinction substantielle de Dieu et des créatures étant un des principes fondamentaux de la scolastique.
On trouve des indices d'autres philosophies antiscolastiques
dans le de constitiitione miindi du pseudo-Bède, qui réfute une forme de monopsychisme humain, défendue par des contemporains.
Section III : La philosophie et les controverses théologiques
54. Leur place dans cette histoire. — Pkisieurs questions philosophiques sont nées à \ occasion des controverses théologiques sur la prédestination, sur la transsubstantiation, sur le dogme de la Ste Trinité. La prétention de certains dialecticiens de placer la dialectique au-dessus de toute autorité (Bérenger de Tours, Roscelinj, provoque une réaction de la part d'un groupe de théologiens qui se déclarèrent plus ou moins hostiles à toute philosophie (Pierre Damiani, Otloh de S.Emmeram, Manegold de Lautenbach au xi^ s.). Damiani notamment ne tolérait la philosophie que dans la mesure où elle servait le dogme, et c'est lui qui mit en circulation cette formule si souvent dénaturée : philosophia ancilla theolo^iae. Toutefois, avec Lanfranc, le célèbre adversaire de Bérenger, on voit apparaitre une tendance mitigée en théologie, qui aboutira à la constitution de la méthode dite dialectique : tout en admettant la valeur des études profanes, Lanfranc demande à la philosophie de servir la théologie.
§ 3. — La philosophie occidentale an XI I^ siècle
Section l : La philosophie scolastique
55. Le réalisme outré. — Le xii^ s. confère à la civilisation médiévale sa physionomie définitive ; il fixe la conception religieuse, sociale et artistique de l'occident ; il marque les traits ethniques des peuples appelés à un rôle prépondérant dans la politique.
Les écoles de Chartres et de Paris sont le théâtre des joutes les plus mouvementées. Chartres constitue, pendant la première moitié du xir s., le plus intense foyer de culture. Puis son éclat baisse devant le renom des écoles de Paris dont l'extension, à la fin du xir- s., amène la création de la première université du moyen âge.
Une extraordinaire tension se manifeste dans les idées philosophiques, et engendre des mouvements complexes et dispa-