ALBERT LE GRAND
risme sans verser dans les vues bizarres de ceux qui rattachent notre connaissance synthétique de Dieu à un acte d'iHumination spéciale. Partisan de la création du monde dans le temps, il explique son évolution par la doctrine des raisons séminales. Sa psychologie est aristotélicienne, sauf que sa théorie sur la nature de l'homme est influencée par les théories franciscaines de sa métaphysique. Ajoutons que S. Bonaventure est un des grands représentants de la mystique contemplative et qu'à ce titre la postérité s'est inclinée respectueuse devant sa mémoire. L'influence de S. Bonaventure lui survécut. De ses successeurs immédiats, Mathieu deAquasparta(i235/4o-i3oi) i), John Peckham 2) et un peu plus tard Richard de Middle- TON (fin du xiiP s) sont les plus remarquables. — On peut ausssi rattacher à l'ancienne direction scol astique les premiers magistri de l'école dominicaine, notamment Robert Kil- WARDY4) et Pierre de Tarentaise 5). Enfin de cette même génération intellectuelle procède le franciscain Pierre Jean Olivi 6). Le concile de Vienne de 13 11 condamna ses doctrines et, à leur occasion, arrêta la définition bien connue de l'union de 1 ame et du corps : anima rationalis seu intellectiva est forma corporis humani per se et essentialicer.
§ 3. — Le péripaiétisnie alberiino-thomiste
La scolastique dominicaine, inaugurée par Albert de Bollstâdt, et définitivement constituée par Thomas d'Aquin, innove dans l'ordre des Frères Prêcheurs et en général dans les écoles du XIIP s. Maître et disciple y collaborent à des titres divers. Elle se différencie des systèmes jusque-là en vogue, par ses bases nettement péripatéticiennes, et par sa plus grande cohésion doctrinale. Ce n'est pas Augustin qui en est l'inspirateur principal (encore moins Plotin), mais Aristote. Quand Thomas d'Aquin eut terminé son œuvre, le xiiP s. se trouve en possession d'une de ses synthèses les plus remarquables.
i) Commentaires sur les Sentences, Ouodlibet^ Ouœstiones disputâtes.
2) Quod/ibet, quœstio7ies disputatœ.
3) Ouodlibet, quœstiones disputatœ.
4) De or tu et divisionc philosophiae.
5) De unitate foyniœ ; de materia cœli, de œternitate mundi, de intellectu et voluntate.
6) Ouodlibet.
75. Albert le Grand (vers 11 93-1 280). — Après une longue carrière consacrée à l'enseignement, notamment à Cologne où S. Thomas suivit ses leçons, Albert le Grand devint provincial de la province dominicaine d'Allemagne, et plus tard évèque de Ratisbonne. C'est lui qui fut le grand vulgarisateur d'Aristote en Occident. Non seulement il a une érudition prodigieuse I), mais il est un des plus remarquables hommes de science de son temps. « La gloire et l'influence d'Albert consistent moins dans la construction d'un S3'stème de philosophie originale, que dans la sagacité et l'effort qu'il a déployés pour porter à la connaissance de la société lettrée du moyen âge le résumé des connaissances humaines déjà acquises, créer une nouvelle et vigoureuse poussée intellectuelle dans son siècle, et gagner définitivement à Aristote les meilleurs esprits du mo3'en âge » 2). Bien qu'Albert continue sur beaucoup de points les doctrines de l'ancienne scolastique, il accueille aussi des éléments néo-platoniciens (arabes) et aristotéliciens, sans réussir à établir une fusion complète entre ces facteurs disparates. Si on excepte Thomas d'Aquin, le plus significatif parmi ses disciples est Ulric de Strasbourg 3).
76. Thomas d'Aquin (i 227-1 274), le prince de la philosophie et de la théologie scolastiques 4), entra dans l'ordre dominicain en 1243 et commença en 1258 ses leçons publiques à Paris. Maître en théologie (1257), il se rendit en Italie en 1260, puis revint à Paris (1268 09) qu'il quitta définitivement en 1272.
Ses qualités pédagogiques, qui attiraient autour de sa chaire séculiers et réguliers, se retrouvent dans ses principales œuvres.
\)VàV2L\)\\T!i%e% de prœJiciibilihus, de prœdiciimentis, desex princif>ii<>. Perihermeniii's. aniilytica, topica. Ubri clcnchorum ; pliysica, de cœlo et mundo^ dénatura locorum, de proprietatibus elemcntortun, de gencrationc et corruptione, de ineteoris. de tnineralibus, de anima, de sensu et sensato. de tnctnoria et renitniscentia, de intelleclu et intelligibili, de soniîio et vigiiia. de spiritu et respiratioiie, de motihus anim ih'um, de morte et vita. de vcgetabilibus, de animaiibns, mctaphysica, ethica, politira.— 'Vrsi\{QS de unitate iyitellectus contra Aicrroistas, quindecim problemata c. Averroistas, de causas et processu universitatis : Summa philosophiœ natura/is, n\\ p/iilosophia paupcrum. — Comment, sur les sentences de P. Lombard, Sumina Tlieologir. Summa de creaturis.
2) Mandonnet, Dict. thecL cath., t. I, col. 672.
3) De S>/;/////(j^t7«(7 / Somme théologique.
4) Summa thiologica. Summa pliilosophica contra GentHes. Ouœstiones disputatœ, (P«.?i///^//; commentaires des traites aristotéliciens: de intcrpretatione^ analy t. poster., physic, de ccelo et mundo^ de générât, et corrupt., metcorum.
THOMAS d'aQUIN 57
La langue de saint Thomas est limpide et d'une précision scientifique. Son plan est systématique, exempt de gloses et de digressions ; ses explications sont concises ; aux idées les plus ténues il marque leur place dans l'ensemble ; la pensée va droit au but et vers ce but tout converge.
Les doctrines organiques de la synthèse thomiste ayant été exposées dans les diverses parties du Mamiel de philosophie, il serait superflu de les reprendre ici.
Ce qui frappe avant tout dans le thomisme, c'est l'unité, la solidarité doctrinale, le rigoureux enchaînement des idées constituantes. Tout y est apparenté. La scolasticité des doctrines éclate mieux que dans n'importe quel autre système. C'est pour cette raison que le thomisme est un des produits les plus significatifs de la pensée médiévale.
Cette solidarité doctrinale est réalisée par une intelligence profonde des théories communes et fondamentales, et par l'introduction d'une série de théories nouvelles qui tendent à renforcer la cohésion du S5^stème scolastique. Par ces théories nouvelles Thomas brise avec la tradition de l'ancienne scolastique : il établit d'étroits rapports entre la philosophie et la théologie ; à la pluralité des formes il oppose l'unité du principe substantiel ; à la composition h3démorphique des substances spirituelles, la doctrine des formes subsistantes et la notion péripatéticienne de la matière ; à la théorie des rationes séminales, l'évolution passive de la matière ; à la théorie augustinienne de l'identité de la substance de l'âme et de ses facultés, celle de leur distinction réelle ; au volontarisme, une conception intellectualiste de la vie psychique. Et on pourrait allonger l'éntimération. Il est franc et entier dans ces théories nouvelles, sûr de lui- même, et il poursuit leur répercussion dans tous les sens. Par là il s'élève au-dessus d'Albert son maître, et de Bonaventure son ami. En même temps, il est modéré. Dans son commerce scientifique il impose ses théories, non par la raillerie, mais par la persuasion ; et des adversaires comme Peckham rendent témoignage de son atti-
de anima, parva7iatiir alla, inetaphysic., ethic, politic. ; comxnen\3.\ves sur le Livre des causes^ sur les 4. livres des seiitences, sur Boèce dehebdomadibus et de trinitate ; opuscules de ente et essentia, de œternitate nuindi, de substantiis scparatis, de spiritual, creaturis, de unitate intellectus contra averroistas, de principio naturœ, de niotii cor dis, de mixtîone elementoruni, de naiura materiœ, de prin. cipio individuationis ; de regimine principiim.
tude digne et pacifique au milieu des plus bru3^antes controverses. Bien qu'il soit personnel dans ses innovations et éclectique dans le détail, le génie de Thomas d'Aquin est le plus voisin de celui d'Aristote. Mais loin de suivre les averroïstes dans leur aveugle abdication de la pensée personnelle, il proclame que l'argument d'autorité est le dernier des arguments (locus ab auctoritate... est infirmissimus). Thomas a élargi le péripatétisme ; il a développé ses doctrines dans le sens d'un individualisme très prononcé. Enfin il a établi une étroite fusion de l'aristotélisme avec un groupe important de doctrines reprises de S. Augustin.
§4. — Le conflit du thomisme et de V ancienne scolastique