J. J. ROUSSEAU
Dieu existe, mais tantôt c'est le Dieu Nature, tantôt un Dieu Architecte du monde, tantôt un épouvantail dont la société a besoin au même titre que des tribunaux et de la police : « Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer ».
3° L! athéisme^ corollaire de théories de de la Mettrie, de d'Holbach, etc., apparaît aux yeux du plus grand nombre comme une thèse qu'on ne discute plus. De plus, la croyance en Dieu est tenue pour néfaste non seulement aux classes instruites, mais encore au peuple.
130. La morale. — La morale du sensualisme est la morale du plaisir égoïste. Helvetius (1715-1771) i) formule les conséquences extrêmes du principe. Au « sentiment de l'honneur français » on commet le soin de concilier l'égoïsme individuel avec le bien social. La morale matérialiste travaille les milieux populaires, et, au lieu de calmer, ne fait qu'exciter les mécontentements engendrés par l'état politique et social.
131. Le droit natureL — J. J. Rousseau(i7I2-i778)2) accomplit sur le terrain du droit naturel l'œuvre entreprise par Montesquieu (1689-1755) 3) dans le domaine du droit politique. L'état de nature, où l'homme est naturellement bon, est la vie solitaire. L'état social, basé sur un contrat, a amené la division du travail, la propriété individuelle, l'inégalité des situations, et a mis fin à ce bonheur. Comme il est impossible de faire retour à l'état de nature, il faut s'en rapprocher, en supprimant ce qui est factice, et en assurant par un ensemble de droits et de libertés imprescriptibles, le libre essor de l'individualité. Rousseau fonde sur le sentiment naturel une morale et une philosophie de la religion. De son vivant, il vit ses idées envahir les masses ; ses principes ont hâté la Révolution.
§ 5. ^ — La phUo Sophie en Allemagne de Leibniz à ICant
(XVIIPs,)
132. Résumé. — Considérée dans son ensemble, la philosophie allemande du xviiF s. manque d'originalité et de profondeur.
i) De l'esprit.
2) La nouvelle Hêloïse ; Du contrat social ; Emile ou sur l'éducation.
3) Lettres persanes ; De l'esprit des lois.
i) La plupart de ses systèmes sont tributaires de la monadologie de Leibniz : l'école de Wolfif, l'école esthétique et sentimentale, la philosophie de l'histoire, certains éclectiques empruntent à Leibniz des thèses isolées, souvent accessoires. Personne ne fait revivre dans son ensemble la synthèse du maître.
2) D'autre part, un mouvement réactionnel contre certains principes exagérés de la philosophie de Leibniz facilite le développement d'une philosophie empirique, née sous l'influence de la philosophie anglaise
3) Enfin la philosophie allemande, qui s'allie de bonne heure à la littérature, bénéficie de l'éveil brusque de l'art et revêt une forme populaire.
133- Wolff et son école. — Chrétien Wolff (1679- 1754; I), professeur à Halle (1706), disgracié par Guillaume I de Prusse, puis réhabilité à Halle, est un fervent de la philosophie de Leibniz dont il s'applique avant tout à faire un exposé méthodique. Partant de la division leibnizienne des vérités de fait et des vérités éternelles, entre lesquelles, à la différence de Leibniz, il établit une distinction de nature, Wolff tient que tout objet peut être connu empiriquement et par voie de pure déduction. Tschirnhausen (1651-1708) 2), qui l'influença peut-être, admet une hiérarchie similaire des sources du savoir. Sur ce parallélisme logique se base une classification nouvelle des sciences philosophiques, dont plusieurs parties sont encore admises aujourd'hui. Les sciences théoriques comprennent : une ontologie générale ; une ontologie spéciale se subdivisant en théodicée et téléologie, psychologie déductive et empirique, cosmologie rationnelle et sciences naturelles. Cet essai de classificatien constitue ce qu'il y a de plus remarquable dans l'œuvre de Wolff. Sa philosophie même est un ensemble d'idées leibniziennes traitées suivant une méthodologie souvent pédante.
Wolff fit école. On peut dire qu'il fut le professeur de philosophie de l'Allemagne du xviii^ s. Le plus personnel de ses disciples est A. Baumgarten.
134. L'école esthétique. A. Baumgarten. — Leibniz avait fait de l'impression esthétique une étape intermédiaire
I ) Logica ; ontologia ; cosmologia ; psychologia ratiotialis, tlicologia naturalis ; philosophia practica universalis ; Jus nnturœ ; jus gentium ; Vernunftige Gedankcn .
2) Me de ci 71 a mentis.
l'école esthétique 99
entre le concept clair et la sensation confuse (117). Elle est « la perception confuse de Tordre et de l'harmonie de l'univers ». S'appuyant sur cette idée, Alexandre Baum- GARTEN (1714-1762) considéra l'Esthétique comme une étude de la sensation de l'ordre (aiaeâvojuai), et la science nouvelle passa pour une sœur puînée de la logique. Baumgarten écrivit le premier traité sur le beau i) et ce fait est pour une grande part dans sa célébrité. L'optimisme de Leibniz le conduisit à assigner comme idéal de l'art l'imitation de la nature. De nombreux contemporains poursuivirent son œuvre (Eschenburg, 1743-1820; Meier, 1718-1777; Sulzer, 1720-1771 ; Mendel- SOHN, 1729-1786 ; etc.). Meier montre que la beauté s'évanouit dès qu'on analyse l'objet ; Sulzer lie le sentiment du beau à l'obscurité de la représentation, et Mendelsohn le considère comme le lot des natures inférieures.
135. La philosophie du sentiment. — La théorie des perceptions sourdes de Leibniz fut pour une grande part dans l'éclosion d'une littérature d'autobiographies. Elle devint aussi le point de départ d'une psychologie du sentiment, et indirectement, d'une division nouvelle et tripartite des facultés (connaissance, vouloir, sentiment). On tient que les perceptions sourdes de Leibniz sont bien plus un état d'âme (plaisir et déplaisir) que des représentations ou des vouloirs, et le sentiment du beau n'est qu'un des nombreux sentiments de l'âme. La division tripartite des facultés fut surtout vulgarisée par J. N. Tetens (1736-1805) 2) — le prédécesseur de Kant — et elle remplaça chez beaucoup de modernes l'antique division bipartite des facultés. — Plus tard on alla jusqu'à spolier la connaissance de ses droits, pour faire du sentiment individuel l'unique source du savoir : c'était un triomphe nouveau des perceptions sourdes de Leibniz. J. G. Hamann, surnommé le Mage du Nord (1730-1788), F. A. Jacobi (1743-1819) sont des représentants de cette tendance critériologique. C'est parmi ces apologistes de la philosophie de sentiment que se rencontrèrent les premiers adversaires de Kant, celui-ci en effet mettant en honneur les représentations claires.
f) j^sthctica.
2) Philosophische Verstiche iiber die vienschliche Natur U7id ihre Entti'ickiung,
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136. La philosophie historique. — La conception historique du développement des monades avait été négligée par les premiers disciples de Leibniz. Le retour à la théorie de l'évolution finaliste fut effectué par Lessing et Herder, deux hommes dont le nom n'appartient pas seulement à l'histoire de la philosophie, mais est intimement associé à la culture intellectuelle en Allemagne au xviiP s. Lessing (1729-1781) i) appliqua la conception de l'évolution historique à l'étude des religions, considérant la série des religions historiques comme des phases successives et de plus en plus parfaites d'une même vie religieuse. Herder (1744-1803) 2) l'étendit à toutes les manifestations de l'histoire de l'humanité, et essaya de montrer que l'histoire a été ce qu'elle devait être 3).
137 Réaction contre Leibniz et Wolff. — Du sein de l'école de Wolff surgit une réaction. On protesta contre le déterminisme de Leibniz, contre le pédantisme pédagogique auquel avait abouti la philosophie de Wolff. Surtout Rudiger (1673-1731) et Crusius (1712-1776) firent le procès de la méthode déductive outrée : elle est incapable de régir le monde réel, si on l'isole de la méthode expérimentale.
Cette déviation du leibnizianisme et surtout le contact de la philosophie anglaise et française provoquèrent un courant d'idées empiriques, peu original d'ailleurs, et dont les plus nombreux représentants se bornaient à faire de la psychologie descriptive 4).
138. Forme populaire de la philosophie. — Pour terminer ce tableau de la philosophie en Allemagne, ajoutons
i) Traduction des nouveaux Essais de l^e\hn\z ] Erziehu>i g des Mcnschetigesch ledits ; Theologische Strcitschriften.
2) Audi einc Philosophie der Gesdiichte der Mensdiheit ; Ideen ztir Philosophie der Geschidite der Mensdiheit .
3) Des idées analogues avaient été émises antérieurement par le philosophe italien Vico (1668-1474). Au milieu du xviii<^ s. apparaissent aussi, en Allemagne, les premiers historiens de la philosophie : J. J, Brucker (1697- 1770), Historia critica pJiilosophicce a mujidi inciuiabulis ad 7iostram usque œtatem deducta, et D. Tiedemann {1748-1803), Gesdiichte der spehilativen Philosophie.
4) L'inHuence de la philosophie anglaise s'accuse aussi dans une série de querelles religieuses dont les tendances sont moins philosophiques qu'en •Angleterre, parce qu'elles ne surent jamais s'alïranchir d'arricre-pensées confessionnelles. C'est dans ces controverses qu'on découvre les débuts de la critique biblique.
PHILOSOPHIE POPULAIRE EN ALLEMAGNE lOI
que Thomasius (1655-1728) se fît l'apôtre d'une philosophie populaire et pratique basée sur la « saine raison bourgeoise ». Son influence pénétra tous les milieux, notamment celui des artistes et des publicistes, et contribua à former ce vernis philosophique qui recouvre toutes les productions intellectuelles de l'époque. Lors de l'avènement du romantisme allemand, les grands représentants de la littérature, un Schiller^ un Goethe, rendront plus étroite encore l'alliance de la poésie et de la philosophie, et feront bénéficier celle-ci de la popularité dont jouirent leurs œuvres géniales.
Si on les compare à Leibniz, les philosophes allemands du xviiP s. ne sont que des pygmées, et tous furent éclipsés par la grande figure de Kant.