LIVA£ IV, PART. II. CHAPITRE III. OÔJ
On ne remarquait pourtant point d'abattement sur son visage; et quiconque leût vu alors, et eût ignoré son état, n eût point soupçonné qu'il était vaincu et blessé..
« Pendant qu'il s'éloignait, les Russes saisirent son artillerie dans le camp devant Pultava, son bagage, sa caisse militaire où ils trouvèrent six millions en espèces,, dépouilles des Polonais et des Saxons. Près .de neuf mille hommes, Suédois ou Cosaques, furent tués dans la bataille, environ six mille furent pris. Il restait encore environ seize mille hommes, tant Suédois et Polonais que Cosaques , qui fuyaient vers le Borysthène, sous la conduite du général Lewenhaupt. Il marcha d iln coté avec ses troupes fugitives, le roi alla par un autre chemin avec quelques cavaliers. Le carrosse où il était rompit dans la marche, on le remit à cheval. Pour comble de disgrâce , il s'égara pendant la nuit dans un bots. Là , son courage ne pouvant plus suppléer à ses forces épuisées, les douleurs de sa blessure devenues plus insupportables par la fatigue, son cheval étant tombé de lassitude, il se coucha quelques heures au pied d'un arbre, en danger d'être surpris à tout moment par les vainqueurs qui le cherchaient de tous cotés.
« Enfin , la nuit du 9 au 10 juillet, il se trouva visà-vis le Borysthène. Lewenhaupt venait d arriver avec les débris de rarmée. Les Suédois revirent, avec une joie mêlée de douleur, leur roi qu'ils croyaient mort» L ennemi approchait; on n avait ni pont pour passer le fleuve, ni temps pour en faire, ni poudre pour se défendre , ni provisions pour en^pêcher de mourir de faim une armée qui n'avait pas mangé depuis deux jours. Cependant les restes de cette armée étaient des Suédois , et ce roi vaincu était Charles XIL Presque tous les officiers croyaient qu* on attendrait là de pied ferme les Russes, et quon périrait ou qu'on vaincrait
6i6 HiSTaïAS D£S TEMPS MOD£a»[£S.
sur les Ixirds dii norysthtne. Charles eut pris sans doute cette résolution^ s'il u eût été accablé de tai« blesse. Sa plaie supputât, il avait la fièvre, et on a remarqué que la plupart des hommes les plus intrépides perdent, dans la {it vre de la suppuration, cet iasUiict de valeur qui, comme les autres vertus, demande une téce libre. Charles n'était plus lui-même. C'est ce qu*on ma assuré, et qui est plus vraisemblabte. On Tentraum comme un malade qui ne se connaît plus.
« Il y avait encore , par bonheur, une mauvaise ca» lèche qu on avait amenée, à tout hasard , jusqu'en cet
endroit; on Tembarqua sur un p(»tit bateau. Le roi se mit dans un autre avec le g^éneral Mazeppa. Celui-ci avait s^uvé plusieiirs cotfres pleins d argent; mais le courant étant trop rapide, et un vent violent commençant à souffler, ce Cosaque jeta plus des trois quarts de ses trésors dans le fleuve pour soulager le bateau. MuUern, chancelier du roi, et le comte Poniatowski, homme plus que jamais nécessaire au roi, par les ressources que son esprit lui fournissait dans les disgrâ* ces, passèrent dans d*auttes barques avec quelques olticiers. Trois cents cavaliers et un très-grand nombre de Polonais et de Cosaques, se fiant sur la bonté de leurs chevaux, se hasardèrent de passer le fleuve à Li nage. Leur troupe, bien serrée, résistait au cou* rai\t et rompait les vagues; mais tous ceux qui s écartèrent un peu au-dessous furent emportés et abîmés dans le fleuve. De tous les fantassins qui risquèrent le passage, aucun n'arriva à l'antre bord.
« Tandis que les débris de l'armée étaient dans cette extrémité, le prince Menzikotl s approchait avec dix mille cavaliers ayant chacun un fantassin en croupe» Les cadavres des Snédpis morts dans le chemin de leurs blessures, de fatigues et de faim, montraient assez au prince Menzikofit la route qu'avait prise le
gros de l'armée fugitive. Le prince envoya au général suédois un trompette pour lui ofilnr une capitulatiom Quatre officiers généraux furent ausÂtât envoyés par Lewenhaupt pour recevoir la loi du vainqueur. Avant ce jour, seize mille soldats du roi Charles eussent attaqué toutes les forces de Teni pire moscovite, et eus<^ sent péri jusqu'au dernier plutôt que de se rendre; mais après une bataille perdue , après avoir fui pen*-' dant deux jours, ne voyant plus leur prince, qui était contraint de iuir lui-même^ les forces de chaque soldat étant épuisées , leur courage n'étant plus soutenu par* aucune esipérance, Taraour de la vie Teiiiporta sur l'intrépidité. 11 n'y eut que le colonel Troutfetre qui, voyant approcher les Moscovites, se précipita dans le fiorysthène, ets*ébranla avec un bataillon suédois pour les charger, espérant entraîner le reste des trou«> pes; mais Lewenhaupt fut obligé d'arrêter ce mouvement inutile. La capitulation fut achevée et cette ar-
. mée entière fut faite prisonnière de guerre. Quelques soldais, désespérés de tomber entre les mains des Moscovites, se précipitèrent dans le Borysthène. Deux officiers du régiment de ce ])rave Troutfetre s'entrelâièrent) le reste fut fait esclave. Ilsdéhlèreut tous en
' présence du prince Menzikoff , mettant les armes à ses pieds, comme trente mille Moscovites avaient fait, neuf ans auparavant, devant le roi de Suède à !Karva. Mais au lieu que le rdi avait alors renvoyé tous ces prisonniers moscovites qu il ne craignait pas, le czar retint les Suédois pris à Pultava (i). »
Charles, aprcs avoir traversé le Dniepr, avait fait détruire tous les moyens de passage, et, par cette iBIsaure^ s'était donné quelques jours d avance sur les ennemis qui le poursuivaient. Mais des fatigues de tout genre, l'ardeur du soleil pendant le joui, la ri-»
(x) Voltaire, Histoiw de Charles XH.
gueur du froid pendaiu la nuit, la faim et la soif attendaient la petite arniëe dans le voyage qu'elle allait entreprendre à travers une plaine aride, sans arbres | sans eau , et n'offrant pas la plus légère trace d'un chemin. On n osait même pas, durant les couris intervalles de repos que l'on se permettait, laisser paure librement les chevaux, dans la crainte de ne plus les retrouver au moment du départ. Il j en eut même qui se dérobèrent aux mains de leurs cavaliers épuisés. Les hommes manquèrent de vivres dès le premier jour, et on ne tarda pas à imiter les Cosaques , qui abattaient leurs montures pour s*en nourrir. Enfin, le i4 on trouva quelques cerisiers sauvages et un peu de fi^ibier; le lendemain on rencontra heureusement un paysan qui conduisait en tikraine un chariot chargé de sel.
On avait eu d*abord le projet de passer le Bug dans Tintérieur du pays; mais les eaux étant trop fortes, on dut redescendre la rive gauche de ce lleuve, et prier le pacha d'Otchakov d'envoyer des bateaux ; mais celuici crut devoir en référer au séraskier de Bender. Il redoutait d'ailleurs les désordres que les Cosaques de la suite du roi pourraient conimeltre sur le territoire turc. Poniatow^ski le décida enfin, au moyen d'un présent de deux cents ducats | à accueillir les fugitifs, et le 19 on passa le Bug, peu de temps avant Tarrivée des llusses, qui lirent prisonniers trois à quatre cents Suédois qui n'avaient pas encore pu traverser le fleuve; les Cosaques parvinrent à se sauver dans le désert.
Il fallut encore passer quelques journées bien pé* nihles dans la campagne slcrile qui environne Otchakov, mais du moins on n'avait plus à redouter 1 ennemi, et l'on put se procurer quelques chariots et quelques vivres. Ce fut seulement le que le roi put coucher dans une tente que le pacha de Bender lui envoya avec une lettre obligeante. Dès les premiers
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moments I sa générosité et son calme dans un si grand revers avaient fait l'impression la plus profonde sur Tesprlt des Turcs, et cette admiration ne s'affaiblit jamais.
Le malheureux Charles n'avait pas encore épuisé le calice d amertume. Depuis la veille de la bataille de Pultava, on lui cachait la mort de la seule femme
qu'il aiinfit, sa sœur la duchesse de Holstein-Gottorp, Quand enfin, le 24, le chancelier Mullern se décida à lui faire part de ce triste événement , les vétérans suédois virent pour la première fois leur souverain y accablé par la douleur, se renfermer dans sa tcnlc, et verser d abondantes larmes, lui à qui, jusque-là, on n en avait jamais vu répandre qu'au moment de la confession.
Charles aurait désiré s'établir à Otchakov, près de la iruulière russe; mais le pacha de cette contrée se montra peu disposé à y consentir, et d'ailleurs de ce point les communications avec Constantinople étaient trop difficiles. On se remit donc en marche le ^5, et le i^^ août on arriva à une lieue de Bender, où 1 on apprit que le sultan avait refusé de livrer Mazeppa au tzar. Le pacha de Bender se présenta le lendemain à la tête de ses troupes, et conduisit le roi avec tous les honneurs militaires dans un camp magnifique , (fu'il avait fait préparer près de la ville. Mais, malgré tout l'éclat de cètte réception , Charles ne pouvait se faire illusion : il était prisonnier chez les Turcs \
Dans cette triste situation , le roi de Suède lui setd ne désespérait pas du salut de son royaume. Cette armée formidable pour laquelle on avait épuisé toutes les ressources du pays était anéantie, tous les vieux gé* néraux étaient ou tués ou prisonniers, les ancien'nes alliances étaient ou négligées ou rompues , et les nombreux ennemis de la Suède s'avançaient de toutes parts pour la démembrer ; le roi enfin , Tespoir de la patrie »
64^ HISTOIBB ras TEMPS MODBRNSS.
TÎTait encore, mais en Turquie, ne déployant plus son énergie que pour se refuser à toute transaction.
Sans tlc>iite, l'admiration que tonte l'Juirope conserva pour lui, même dans son malheur, était bien faite pour consoler ses amis; mais elle contribua à le rendre
f>his opiniâtre , et fat ainsi une nouvelle calamité pour a Suède.
Longtemps dans l ame de Cliarles Xll des scrupules religieux s étaient opposés à une alliaiu e avec les TurcS) et ce fut seulement pendant son séjour en Ukraine yie Mazeppa parvint à le convaincre des avantages importants que Ton pourrait tirer de mouvements combinés entre cette pùissauce et les autres ennemis du tzar. Alors la Pologne envoya à Constantin o pie. le général Poniatowski , et la Suède Martin Neugeba* ner, né à Danzig; mais nialheureus( ment tous deux, " par une jalousie iut^uipesiive , tirent échouer la négociation qui leur était confiée.
La Porte, du reste, n*étaïtplus cette puissance envahissante ([111 avait autrefois inspiré de si justes craintes à l Europe : il y avait à Constantinoplc un parti de la paix à tout prix; et Tolstoy, ambassadeur du tzar, sut tellement profiter de cés dispositions pacifiques, que le sultan permit aux Ruâmes d'enlever sur le territoire turc un parti de quinze cents iioniines que Charles avait détaché de Bender, pour retourner en Pologne. Bien plus, le grand vizir se laissa gagner par Tor des R'usses , au point de vouloir livrer le roi de Suède au tzar; mais en lyio on parvînt, avec lassistance de la l'rance et du khan de Grimée^ à le faire remplacer par Numao Ruperli , qui arma aussi* tôt contre la Russie. Il est vrai que ce dernier se vit forcé a 1.1 retraite; niais son successeur, Muhaniet Baltadji, persévéra dans le même système, et l'ambassadeur moscovite fut envoyé au château des Sept* Tours*
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lie dé$ir de porter un coup fatal au tzar retint cinq ans Charles à Bender, et ce séjour eut les suites
les plus funestes pour la Suède. Sa présence seule dans son royaume aurait probablement euipèchë la Sam el le Danemark de recommencer les hostilités. Vainement la Hollande et le sultan lui-même lui offrirent une flotte pour le reconduire dans ses Etats, vainenient l'empereur promit de lui donner un saul- Gooduit pour voyager dans les contrés soumises à sa. diominatîoni; Charles, qui' ne prit jamais conseil que de ses propres inspirations, et qui ne connut jamais' les véritables devoirs d un roi, eut le fol ori^iîeil de ne vouloir rentrer dans son pays qu en vaiu(jutur.
A peine 1 électeur de Saxe sut-il le résultat de la bataille de Pultava, qu'il déclara que la paix d*Alt-Ranstadt lui avait été extorquée par la violence. II se rendit aussitôt à Varsovie, pour s'entendre avec le tzar y qui venait de reeonqtiérir presque toute la Pologne. Le général Grassau , que Charles y avait laissé avec des forces peu considérables, n'avait pas voulu., exposer ce dernier noyau d'une armée suédoise, et s'était retiré en Poméranie.
Ën Finlande, la lâcheté du général Jubener fit détruire un corps suédois de quatorze mille hommes. Le lo juin i^io le tzar prît Viborg, le 9 septembre Kexholm, et successivement toutes les forteresses de cette province. Dans le cours de la même année il occupa les provinces suédoises au sud de la Baltique, restées sans défense depuis le départ de Lewenbaupt, et dans ces diverses contrées il se fit prêter serment de fidélité par les magistrats ^ et réunit les troupes à son armée.
Frédéric IV, roi de Danemark, n'avait jamais renoncé au désir de se venger de Cbarles; mais tant
âue le héros resta en Europe, il n eut pas le courage e reprendre les armes ; toutes les démarches que fi*
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rent auprès 4^ lui Paukul elles partisans de la guerre restèrent sans résultat; maïs à peine sut-ii larmée suédoise détruite , qu'il se ligua de nouveau avec le tzar et Télecteur, et déclara la guerre à la Suède ( g nov. 1709). Le conseil du royaume de Suède assembla aussitôt les états, qui se déclarèrent prêts à sacrifier jusqu'à la dernière goutte du sang suédois pour la défense^ de la patrie. Les anciens impôts furent doublés et on en créa de nouveaux. Des levées de troupes furent faites ^ mais malheureusement une maladie con* tagieuse , qui dans la seule ville de Stockholm enleva plus de trente mille hommes en moins de six mois , vint ralentir les eftoi ts du patriotisme.
Pendant que le comte âtenbock, gouverneur de la Scanie, s'efforçait de mettre sa province en état de défense, les Danois réunirent en Séeland une armée de dix-lnut mille hommes, qui se répandit, sous la conduite du comte llewentlau, dans les campagnes de la Scanie, où les paysans étaient encore attachés au Danemark , et menaça bientôt le Blekingen. Karis» hamm fut pris en janvier 171 1, Alors Stenbock, malgré le conseil du royaume, provoqua une levée en masse, et en peu de temps il se vit à la téte de sept à huit mille paysans. Aussitôt, avec cette troupe indisciplinée, il attaqua les Danois partout où il put les rencontrer, et en mars le sol de la patrie fut délivré de la présence de lennemi.
Ce succès si rapide rétablit un peii la gloire des armées suédoises ; mais Tabsence du roi ne permit pas d*en recueillir les fruits. Charles s'opposait continuellement à toute négociation; il voulait qu'on lui demandât son avis sur toutes les mesures importantes ^ et comme ses réponses ne pouvaient arriver qu'au bout de neuf mois, le défaut de promptitude dans les résolutions à prendre et Tétat malheureux du pays ne permirent pas de réorganiser larmée} et il fallut toute
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