LIVRE IV. PART. III. CHAPITRE II
plm tard elles abordèrent au port de Cadix. Mais elles
ne rapportaient pas seuleiiieiit de ror, elles rapportaient aussi de l'indigo, de la cochenille, du sucre, de la yanille^des cuirs tannés en quantité prodigieuse, que leur fournissait la Nouvelle-Espagne. Il faut ajouter le quinquina du Pérou, le tabac de CliIki et de la Havane, le cacao, et une foule d'autres articles recherchés en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne. En échange de tant de marchandises précieuses, les Espagnols fournissaient des draps, des meubles, des instruments de tout genre, des objets de luxe, du vin et une partie considérable des autres provisions de bouche qui se consommaient en Amérique*
« Pour rendre ce commerce plus lucratif et plus durable, les rois d'Espagne avaient soumis les colonies à des règlements injustes et arbitraires, qui avaient pour but d'étouffer leur industrie naissante, et de les tenir dans une dépendance complète de la métropole. On défendit aux habitants du Mexique et du Pérou rexercice des métiers de tisserand, de teinturier, de foulon, de cordonnier, de chapelier, et ils furent forcés d'acheter aux Espagnols jusqu'aux étoffes dont ils avaient besoin pcnir se vêtir. Les Indiens faisaient encore la plus grande partie de la population. Autrefois ils vivaient presque nus, et ils fabriquaient euxmêmes ce dont ils avaient besoin pour leur habillement ou pour leur parure; maintenant ils étaient conti alnts de se vêtir détoffes étrangères. Mais souvent leur travail suffisait à peine pour les nourrir, et alors ils étaient réduits à cacher leur nudité dans les forêts, et à recommencer la vie presque sauvage de leurs ancêtres. C'est sans doute à cette cause, bien plus qu'au travail des mines, qu'il faut attribuer la diminution rapide de la race des Indiens. Par une autre loi non moins vexatoire, on avait défendu aux habitants des colonies, sous des peines sévères ^ de cultiver
IL 3i
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npfpie) r olivier, et d'établir toutes iorlfis de maonfiM^ tureft à riaiiiation de ooUeB d'Ëipi^|iiew JUa liidii|a«lt
du Pérou et du Chili avaient seuls la permission de plaiitei des vigues et des oliviers, à cause de la trop |^9ode distance de la métropole; mais il ï^ur éiak ngoureusemânt défendu d envoyer de Thuile ou du viu à Panama, à Guatimala, et dans toute autre province à portée d en recevoir de l'Espagne. Ainsi, pendant d^s si«£iei les i^olonies de rAmérique ne iiureut re* ^dées Qowaia uûle» à la mélroMle qu'aiitMit qu elles Kuirmssaiea]; un grand nomi^ de matières prenpières, et qu elles conaoïnuiairnt beaucoup de denrée et de marchandises de la mère patrie» • Or, dies pincipes d après Wefuela ob anmehe la lé-
S ne et roUvi<»r, et d après lesqu«s on défend d'éubUr es manufactures, ne sont pas coafonjaes à une saine politique. Ou eiSu dû prévoir que des ct^niiîs au&^ ^netles on iutevdiaak l'iodnum^ le oomneeee mt qu a eertaines blanches de l'agrifoullurei tmpowtuiiM que dépérir à la longue, ou se pourvoir à Tétiaiiger par coiHreUande» ou songfer à se retidre iodt^udan^ tes. Ainsi les rois d'Ëspasgne firent une faute grave e» réduisant les oolonies à s« bisser exf^iter |w* U Mé*
tropole.
« Ce fut une uauveile fa.ute de Jboffuer le comtuâree des Indes au seul port de Seville, et plus tard à eetlii de Cadix; car on sacrifiais aiusi les lAtéiéls derAra^on
et de la Catalogue a ceux de la Castîlle. Déiens^î formelle était iaitie aux autres, villes maritiiues .d eav^y^ dirjectemejit en Amérique les prodisîts de leurs maaufacturasu Un tribunal de eomnaevce^ é^dbJs à Cmii^
sous le liue de Casa de la CoiUratacion ^ fixait tous les ans la quantité et la najuure des marchandises qu il convenait d'importer dans les coloniea» Ce ptivilése» accordé à une seule 'vflle & rwclusioii èm toulea las
autres^ devint funeste au commerce de TEspagne*
étouffer toute concurrence, et ils y parvinrent. Une
fois en possession exclusive du commerce des Indes, ih )iau$sèrent le prix des marchandises 4u gré de l^m; cupidité. Souvent ils s'entendaient entre eux pour n^ pas envoyer des marchandises en quantité suflSsante, et alors ils réalisaient des bciiefices énormes. Ainsi les habitants du Mecque et du Pérou étaieut obligés d'acheter les marchandises d*Espagne au taux exagjéré auquel on voulait bien les leur vendre. N etait-ce pas provoquer et rendre légitime le commerce de contre-
« Il arriva à la fin qiite les marchands espagnols furent <^Iigés eux-mêmes ,de recourir à 1 étranger, et da
prêter leurs noms pour éluder la loi tjui s oppoïait a|i commerce des culouiu:;s avec les autres nations.
« Bientôt tout Le commerce qui se faisait à Cadix na roula plus que sdjir des fraudes» Les négociants d% France, d'Angleterre, de Hollande, de Gênes, de Hambourg, embarquaient sur les galions leurs propres marcban<;iiâiies ^ en les passant Ue bord à bord et sans les faire iii^cpire sw les registres de k Contrata^ don. Au retour des galions ils recevaient le prix de leurs man lui n dises en lingots d'or et d'argent, ou en piastres , qu ou leur passait à la barre de Gadix* Cette double fraude se Élisait avec le secours et la conni* vence des Espagnols. Quelquefois la contrebande se faisait presque ouvertement. Lorsqu'un navire mfu'cband entrait dans la rade de Ciadi,x « il était d us^kge que la douane envoyât un garde pour empêcher qu ont ne débarquât une partie des marchandises , sans payer les droits. Mais ce garde n'était reçu que sur la présenta tioM d billet du consul d Jtilspagne, qui attendais souv^t trois ou quatre jours avant de le donner, afin de laisser aux étrangers suffisamment de temps pour décLarger en fraude une part,ie de la
cargaison. Ensuite le capitaine du navire Tenait
mettre son livre de bord au consul. Tous ceux qui étaient intéressés à la cargaison se rendaient égale» ment auprès dii consul, et chacun convenait du nombre de ballots qu'il souhaitait de déclarer à la douane. On en faisait un ctat en ^ros, qui ne spécifiait ni la qualité ni la quantité véritables des marchandises, et qui ne contenait quelquefois pas même la vingtième partie du chargement. Cet état, signé par le capitaine du vaisseau et par le commis du consul, était porté à la douane; et si par hasard on visitait les ballots et quon y trouvât une plus grande quantité de marchandises , on ne les confisquait pas , et Ton exigeait seulement une augmentation de droits à payer pour la quantité qui n'avait pas été déclarée.
«Mais à la ân les commerçants de France, d'Angle* terre et de Hollande , entreprirent de faire ce trafic sans intermédiaire, et de vendre directement leurs mar( handises aux Américains. Ceux-ci favorisèrent ce commerce en leur donnant rendez-vous dans cer* taines cales , à des époques bù les gardes-côtes s*en trouvaient éloignés. Quelquefois des balandres légères^ et construites de manière à pouvoir approcher le plus possible du rivage, taisaient la contrebande à la vue des vaisseaux espagnols chargés de surveiller les côtes et qui ne pouvaient approcher autant qu'elles du rivage. Si les Espagnols envoyaient contre elles cl autres balandres armées^ des chaloupes détachées de la flotte ennemie leur donnaient la chasse. Les côtes du Mexi* que et du Pérou sont d'ailleurs dune telle étendue, qu'il était presque impossible d'exercer partout une surveillance également active. Vers le milieu du dix* septième siècle , quand les Hollandais se furent emparés de rîie de Curaçao, et les Anglais de celle de la Jamaïque, leur commerce avec les Américains prît une extension plus grande encore, à cause du peu de
LimS IV. PART. ni. CHAPITRE II. «
élance de ces deux îles au continent. Les oommer»
çants du Chili et du Pérou ne voulurent plus avoir affaire qu aux Hollandais et aux Anglais. Ce fut au poiiit {pie les retours annuels de la Jamaïque en An- ; gleferre montèrent à six millions de piastres. Aussi le
.marche de Porto-Bello restait-il désert. A la fin du règne de Charles II, les galions attendaient quelque* Ibis trois ans larrivée des marchands américains.
. Pendant ce temps les vaisseaux étaient attaqués des
.vers, les marchandises s'avariaient, et les commer- ^nts dépensaient d'avance leurs profits.
«On fut i*éduit à mettre des intervalles de qualrCi de cinq et de six ans entre une expédition de galions et la suivante, afin d'éviter une attente si longue et si ruineuse. Mais ces retards ne pouvaient servir qu à fiiire languir le commerce des Espagnols et à perpétuer celui des étrangei-s.
m II nous reste à donner quelques cliiflFres , pour démontrer sur quelle vaste échelle le conunerce de contrebande se faisait avec lÂmiriquet sous le règne de
. Charles II.
«La France expédiait tous les ans, par les galions ^
des toiles de Rouen , de la sorte appelée Louvier, pour quatre cent mille livres; d autres toiles de iiouen^con* nues sous le nom de fleurétes et blan^uardes, pour deux millions quatre cent mille Hyres, également par les galions; et par la Hotte pour environ un million huit cent mille francs : on en consommait en Espagne pour cent cinquante mille; des toiles de Quintin et de Pointivis ordinaires, pour trois millions de livres, qu'on vendait tant en Amérique quen Espagne; des toiles de Laval, dites basse laise, pour quatre cent mille livres^ et de celles dites haute laise, pour sept cent cinquante mille : elles se consommaient moins
• en Amérique qu'en Espagne, et surtout à Cadix, à Séville et a Madrid ; des toiles de Cambrai » pour en-
.mUÊOÊBM BBS «MM MCHMBlll».
wmm <|iNitre mut soixaiitaMqukiw laille Uyms; ^
chapeaux de castor, pour quatre cent mille livres; des dentelle d'or et d'argent fin, ]^()ur quatre cent quatre-vÎDgt^uina&e mille livres par les galions , MMr la flotte poar cent treotendeux mille; des denuflis noires de Paris, pour soixante-dix mille livres par les galions; des dentelles de soie, pour deux cent cin-
3 tiédie millo, égaleiiMînt par les galions; des tii#ims or et d'argeac, poor trois cetit miU« livrés f^r lès galions, et pour qaatre-yingt mille par la flotte; d€s picoites de laine, fahiiquées à l'isle, pour neuf cent miUe livres par les galions, et pour un million deux cent mille par la Hotte y qu oti Tendait au Mexique tt •n Espagne.
<t En somme , les Franç ais portaient tous les ans à Cadix pour neui à dÎK millions de marGhandisea, dont trois ou quatre se consommaient dan le pays, Mie ïëste aux lades. Mats comme ils n'eatrepremient pas le commerce d*expédition , et que leurs vaisseaux étaient chargés presqu^ exclusivement des produits de leurs propres manufsictures , ce commerce allait dimiiiuafit d'année en année , an profit de l'ëtrangw.
« Les Hollandais expédiaient tous les ans des toiles de coton teintes, pour environ deux cent mille livres par les galions j et pour osnt vingt mille par la flotte ; des draps de toutes sortes , pour quatre cent cinquante mille par les galions, ponr trois cent mille par la Hotte: des camelots y pour neui cent mille livrer; des ustensiles de cuivre, ponr environ trois cent mille; dis brocarts d'or et a*argent, pour environ un inîlfioii, tant par la Hotte que par les galions. En outre ils fournissaient T Amérique espagnole d épiceries, de goudron , de cordages,
«Les Anglais expedittent tons iea ans dm étoffas iBtes bayettes, dont il se consommait une quantité prodigieuse^ parce que les Espagnols s'en habiUaiaat
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' ïé^ j tt cm cofifaodoDnment presque toujours leui» manteaux : il en passait en Amérique pour environ
.un million (juatre cent mille livres par les galions, pour troî$ cent quarante miUe par la flotte, et il en entrait en Espagne pour dw% cent quaircK^ingt mille;
, des étoffes, dilses ëtamines^ pour quatre ecM tingt
-mille par les galions, pour trois cent cinquante mille par ia iiotte, pour cent mille en Espagne; des draps^
' pour deux csnt mille livres par les galions , pour cent trente mille par la flotte ; de la cire Manche , pour plus de deux millions : les Espagnols en faisaient ime consiOfamation prodigieuse pour illuminei leurs églises
> am nombreuxiours de fête qu'ils célébraient tous Ids ans; aussi les Français , les Hollandais et les Flamands leur veuciaient-ils une quantité de cire plus considérable encore que les Anglais.
«LesHambourgeois expédiaient tous les ans des toiles, dites Platilles, qu'ils confectionnaient pour neuf cent cinquante mille livres pai les galions, pour six cent mille par la flotte , et pour trois cent
mille en Espagne; des toiles, dites Bocadilles, pour trois cent mille livres , et une foule d'autres artielei, qui faisaient concurrence avec ceux de France.
Les Génois vendaient tous les ans des étoiles d or, d'argent et de soie, pour plus de quatre millions de livres, tant en Espagne qu en Amérique; des veloufS,
-pour trois cent mille; des dentelles d'or et d'argent, qu'ils tiraient de Genève, pour trois cent nulle; du fil dor et d'argent, pour cent millC) des soies torses de Gènes, de Naples et de Calabre, pour huit oe«lt mille; des rubans de toutes conteurs, pour un million cinq cent nulle; des bas de soie, fabriques a (Tcnes,
• à Milan, à Messine, à Naples, pour neuf cent mille;
' <âes taffetas de Pise, pour deux cent miUe* £n owire^ les Génois pi^taîenf A usure avt oflfidefs généraux «t aux capitaines des galions, et niéiue aux n^aichauds
espagnols qui faisaient ie commerce des Indes. A cha^ que dépêche des galions et de la flotte ils fournissaient ainsi trois à quatre millions, qui leur rapportaient trente et jusqu'à cinquante pour cent d'intérêt.
«Les Flamands expédiaient des dentelles de fil blanc, pour un million deux cent mille livres par les galionsi pour six cent mille par la flotte, pour deux cent cin-
auante mille en Espagne; des camelots de Bruges et e Bruxelles y pour quatre cent cinquante mille; des hollans ou batistes , pour quatre cent mille.
« 11 n'y avait pas jusqu'à la Chine qui ne fournît son contingent à l'approvisionnement de FAmérique. Le port d'Acapulco, dans le Mexique ^ serrait de deboiiché à ses marchandises. Les Espagnols établis aux îlef Kiilippines avaient construit deux vaisseaux, qui venaient presque tous les ans débarquer dans ce port une grande quantité de toiles de coton et d'étoiles de soie fabriquées en Chine, et de plus des porcelaines chinoises, de la cire et des épiceries. Ce commerce
monîcilt a plus de deux millions d eeus.
« Xelie est 1 importance que prit le commerce des étrangers avec TAmérique. Sous le règne de Charles II, environ cent soixante mille étrangers , établis en Espagne, on exerçaient presque le monopole, au prêjir* dice des nationaux. Sur cinquante-quatre millions de denrées et de marchandises, qui étaient nécessaires aux besoins des colonies, ils en fournissaient cinquante; et en retour ils recevaient soixante- dix- sept millions de livres des quatre-vingt-cinq millions qui sortaient tous les ans du nouveau monde, »
Sous le règne de Philippe V, le mal s accrut encore^ parce que les Anglais, maîtres de la mer, interceptaient toute communication entre l'Espagne et ses colonie.s. Louis XIY permit alors aux marchands de . Saint*Malo de participer au commerce de rAmérique; mais à peine ta guerpre fut*elle terminée que Phi-
lippe Y ferma de nouveau les ports du Mexique et du Pérou aux marchands étrangers. Toutefois, TAngleterre obtint le droit d'importer des nègres en Amérique , et le privilège d envoyer tous les ans à Porto- Bello un vaisseau de cinq cents tonneaux avec des marchandises d'Europe. Bientôt le vaisseau de Porto- Bello devint le principal agent de la contrebande anglaise. Les Espagnols, informés de cet abus, établirent des vaisseaux gardes-côtes pour s opposer à ce commerce frauduleux. Il en résulta vue guerre en 1740. Elle affranchit l'Espagne de Yassiento ou droit de porter des nègres en Âniéri(|i]e, qu elle avait accordé à l'Angleterre. Pour atteindre d un coup plus .sûr le commerce des interlopes» le cabinet de Madrid autorisa le commerce par des vaisseaux de registre qui portaient des marcliandises en Amérique dans .Tintervalle des saisons Hxées pour les départs de la flotte et des galions. En 17489 les galions furent en* tièrement supprimés, et tout le commerce du Mexique et du Pérou fut fait alors par des vaisseaux particuliers qui partaient de Cadix. Enfin, en 1765, Charles 111 ouvrit à tous ses sujets le commerce de l'Amérique, qui avait été pendant deux siècles le privilège des Castillans. En î7749 ^^Ât royal permit AUX Espagnols du Pérou , du Chili, du Mexique, de oomniuTiiquer librement entre eux pour l'échange des produits de leur territoire. Toutes ces réformes eurent des résultats heureux pour 1 Amérique espagnole et pour l'Espagne elle-même. Toutefois, les colonies es- .pagnoles ne parvinrent jamais, à un haut degré de |yrospérité, et tels étaient encore à la fin du dix«huitième siècle les abus de l'administration du Mex^ue et du P<irou, que ces pays si riches ne versaient pas plus de quarante millions par an dans le trésor du roi d'Espagne.
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