CHAPITRE III
Les peuples de l'Orient classique. — Égyptiens. — Ghaldéens. — Assyriens. — Babyloniens. — Phéniciens. — Mèdes et Perses.
L'Egypte paraît avoir été le plus anciennement florissant des grands États fondés par les races qui peuplèrent le monde occidental, mais jgsqu'à l'invasion des peuples de la mer vers le xxv" siècle avant Tère chrétienne, elle resta par sa position géographique et la nature de son climat dans un isolement presque complet. Il semble môme qu'une fois établis dans la vallée du Nil, les Égyptiens aient perdu toutes relations suivies avec les pays d'où ils étaient venus s'y fixer. La conquête du haut Nil, leur expansion, du delta, leur siège primitif, aux premières cataractes et plus tard jusqu'au pays de Kousch, absorbait tous leurs efforts. Vivant sous un climat sain et délicieux, trouvant dans les produits de leur sol tout ce qui était nécessaire à leur subsistance, fabriquant euxmêmes leurs tuniques de lin et leurs manteaux de laine, ils n'avaient que de rares besoins. Leurs luttes contre les pays du sud et à l'ouest contre les Lybiens leur procuraient des esclaves, en nombre encore insuffisant toutefois, pour les
grands travaux entrepris par leurs rois. Du côté de TOrient, ils n'essayèrent pas de pénétrer au delà de la presqu'île du Sinaï dont ils exploitaient les mines dès le temps de la iv® dynastie et avaient môme construit une ligne de forteresses pour se mettre à Tabri des incursions. Les bouquets de bois qui parsemaient la vallée du Nil suffisaient à la construction de leurs barques et ils ne demandaient guère au dehors que les parfums nécessaires au culte de leurs dieux, la casse, la myrrhe, le cinnamome, Fencens. Les peuples de la péninsule arabique les leur apportaient du pays de Pount, sur les côtes des Somalis, et, débarqués à Kosséir, ils étaient transportés par terre à Coptos d'où ils se répandaient par le fleuve dans toute la région. La religion que l'on trouve en Orient à la source de toute science se rencontre aussi à l'origine du commerce. La recherche de ces objets du culte leur ftt entreprendre sous la XI® dynastie la plus ancienne des expéditions dont leurs monuments nous aient conservé le souvenir. Le commerce avec ces populations sauvages se faisait par troc, comme de nos jours. Les conditions des échanges étaient débattues dans des palabres ; le chef de l'expédition étalait devant lui les cadeaux, bracelets, bijoux, vases, colliers de verroterie et poignards qu'il offrait pour des gommes, des sycomores, des bois, de l'encens, de la poudre d'antimoine, des peaux de léopards et des esclaves. Les navires qui servaient à ces courses, les plus anciens dont nous ayons une description certaine, ne paraissent pas avoir été bien propres à une navigation si dangereuse. Ils avaieat 22 mètres de long, 1"*,50 de plus creux et 50 centimètres seulement audessus de l'eau. Leur équipage était de 39 hommes, 30 rameurs divisés en deux Bancs, quatre gabiers, deux timoniers, un pilote de proue, un capitaine et un chef de chiourme et
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ils pointaient en outre 8 soldats et un officier formant la troupe de débarquement ^
Les autres objets que leurapportaient des caravanes étaient des métaux, des pierreries, des vases émaillés, des étoffes brodées ou teintes de la Chaldée en retour desquels les Égyptiens livraient les produits de leur industrie déjà très avancée, bijoux, verre, statuettes et vases en or, en argent, en cuivre et en bronze. Ils ne connaissaient pas l'usage de la monnaie. Tous les échanges se faisaient "en nature et les métaux étaient comptés pour leur poids. Ce ne fut qu'après Texpulsion ou tout au moins la défaite des Hycsos, c'est-à-dire vers le xvii" siècle avant notre ère que cessa l'isolement des peuples et que l'Egypte préluda par des destructions et des conquêtes à un commerce plus actif.
La civilisation chaldéenne contre laquelle allait se heurter celle de l'Egypte était peut-être d'origine aussi ancienne, mais la disparition de ses monuments ne nous a pas permis de reconstituer son histoire. On sait toutefois que la ville d'Our, située sur la rive droite de l'Euphrate, à peu de distance de l'endroit où ce fleuve se perdait alors dans la mer, faisait avec le golfe Persique et les Indes des échanges assez suivis. Des invasions successives avaient plusieurs fois renouvelé la population de ces pays que nous trouvons au moment où ils entrent définitivement dans l'histoire divisés eu trois groupes principaux: l'Élamou Susianeàl'est du Tigre, l'Assyrie sur les hauts plateaux qui se trouvent aux sources des deux fleuves, et la Chaldée vers l'Euphrate inférieur.
La nature et le régime de leurs cours d'eau devaient décider de leurs destinées dernières.
1. Maspero, De quelques navigations des Égyptiens sur la mer Erythrée ^ (Revue historique, t. IX.)
L'Élam pouvait recruter dans les rudes montagnes auxquelles il touche par le nord des armées redoutables et fonder pendant quelque temps sa prépondérance par la force; Suse, sa capitale, put même, grâce à la fertilité de la plaine à rentrée de laquelle elle se trouvait, conserver longtemps une grande importancepolitique et commerciale. L'ouverture récente, au profit de l'Angleterre, du Karoun, sur un affluent duquel elle se trouve, à pu être considéré comme un triomphe de la politique de ce pays ; mais, bien qu'une route de caravanes le relie àlspahan, son bassin commercial est d'étendue relativement restreinte; son élévation du rang de marché régional à celui de marché international ne pouvait être que passagère.
Ninive située sur le Tigre était déjà en meilleure posture. Le Tigre, malgré sa rapidité et l'inconstance de sa tenue, est un grand fleuve. Le plateau d'Arménie d'où il sort et dont il est la voie la plus directe de communication avec la mer est, comme le prouve l'abondance même des deux grands cours d'eau qu'il alimente, plus humide que celui de la Médie auquel confine le Karoun ; la vigne et le poirier en sont, dit^on, originaires. C'est une contrée de passage en relation directe avec la mer Noire sous l'influence météorologique de laquelle elle se trouve placée. Déjà une grande ville, Élassar, avait, dans cette région, précédé Ninive près de l'emplacement de laquelle s'élève aujourd'hui Mossoul. La route d'Ecbatane et de la Médie vers l'Euphrate y traverse le fleuve. Malheureusement. des tribus pillardes en ont de tout temps infesté le voisinage ; les Assyriens eux-mêmes ont été les plus cruels, les plus dévastateurs de tous les peuples de l'Orient, et les ruines qu'ils semaient partout où ils passaient nuisaient à la prospérité et à la croissance commerciale de leur ville.
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Ninive en fait n'eut de relations véritablement suivies qu'avec les peuples du nord et de Test et fort peu avec ceux de TAsie antérieure.
Moins fermé que le Karoun, le Tigre est encore par son cours et son bassin un fleuve régional. Sa position centrale le destine à un rôle important dans un commerce limité aux échanges dans une Asie fermée, dans un monde restreint comme celui dont Bagdad fut le centre, et tourné surtout vers rOrient; TEuphrate par le coude si prononcé qu'il fait vers rOccident, par la nature même de son cours, la régularité de sou débit assurait la prépondérance pour un rôle international à la ville située sur ses bords. Suse et Ninive virent bien affluer vers elles, par le prestige de leur rang de capitale et les tributs exigés des peuples vaincus, tous les produits naturels et fabriqués des contrées soumises, mais le grand commerce libre suivait de préférence les voies plus directes et plus sûres de l'Euphrate. En dehors de la grande et merveilleuse Babylone, trois points du fleuve étaient surtout fréquentés par les caravanes ; Thapsaque le plus méridional, à l'entrée du désert sans doute, à proximité des nomades qui quelquefois convoyaient les caravanes, souvent aussi les pillaient, mais plus à proximité des ports phéniciens ; Garkhemis, au centre, le plus rapproché des bouches deTOronte sur lequel s'éleva plus tard Ântioche ; Samosate, plus au nord, au débouché des montagnes, d'où partaient les routes vers la vallée de l'Halys et les bords du Pont-Euxin. Garkhemis était alors la plus importante de ces villes. « Elle était le centre d'un grand mouvement commercial et religieux. Les fêtes de sa déesse Atargath étaient un rendez-vous pour les dévots et l'occasion de véritables foires annuelles où les marchands de tous les pays affluaient sous couleur de religion. » (Maspero.)
26 PRÉGid d'histoire du commerce.
Un désert séparait la vallée du Nil de celle de TEuphrate, mais à Touest de ce désert s'élevait parallèlement à la côte méditerranéenne une coatrée que son rôle d'intermédiaire entre ces deux vallées et sa situation entre deux grands empires destinait à être constamment disputée par eux. La Syrie, l'Âram, comme on disait alors, avec ses hautes montagnes boisées du Liban et de TAntiliban, ses vallées fertiles, sa côte riche en abris, a toujours joué un grand rôle dans le commerce du monde. Khalep (Âlep) et Damas y étaient déjà des cités florissantes. Des tribus belliqueuses occupaient alors, comme aujourd'hui, les montagnes et les ravins de l'intérieur ; d'autres, fixées sur le rivage, en possession de terres fertiles et bien cultivées, avaient, pour écouler les produits de leur sol et de leur industrie, repris dans ces parages leurs mœurs et leurs coutumes des bords du'golfe Persique et, sous le nom général de Phéniciens, se divisaient en un grand nombre de petites républiques rivales, toutes adonnées au commerce maritime dont elles se disputaient l'honneur et les profits. Au milieu des guerres continuelles qui mettaient aux prises les grands empires, les Phéniciens, quelquefois indépendants, quelquefois soumis, trouvaient toujours dans le trafic une source d'abondantes richesses. Lé transport plus facile et plus régulier des produits de l'État dans lequel ils étaient entrés compensait pour eux les pertes résultant du paiement d'un tribut et jusqu'à ce que l'élévation, sur les débris de tous ces États, d'un seul et puissant empire, celui des Perses, ait permis à ce pays de jouir des bienfaits d'un gouvernement régulier, c*est autour des Phéniciens que se concentre l'intérêt de l'histoire du commerce.
Au moment où commencent leurs expéditions maritimes, les populations de l'Asie-Mineure ne formaient pas, à l'ex-
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ception du royaume intérieur assez puissant de Phrygie, des groupes assez compacts pour s'opposer à leur expansion. Leurs premières tentatives furent au reste assez prudentes. Il leur fallait connaître cette mer sur les bords de laquelle ils étaient venus se fixer. Gebel ou Byblos se borna donc à semer de comptoirs la côte de Cilicie, puis, après avoir fondé Béryte, au point où la route de Damas aboutit à la côte, et Thapsaque à Tendroit le plus rapproché de TEuphrate , repoussée par les Lyciens , elle s'établit dans Tîle de Chypre.
Les Phéniciens s'étaient pendant cette, première période préparés à un rôle plus actif. Sidon, devenue là plus puissante de leurs cités, s'appuya pour ses entreprises au dehors sur le prestige dont jouit au temps de la xvin* dynastie l'Egypte, sa suzeraine. Les pécheurs sidoniens devinrent bientôt les véritables rois de la Méditerranée orientale. Tous les rivages de Chypre se couvrirent de leurs comptoirs. Ils fondèrent sur la côte de l'Asie, en face de Rhodes, Astyra, pénétrèrent dans cette île, remontèrent la côte occidentale du continent asiatique, s'établirent dans les îles, franchirent non sans difQculté le Bosphore, sillonnèrent de ports le rivage méridional de la mer Noire et arrivèrent ainsi jusqu'aux promontoires occidentaux du Caucase. L'étain, dont l'empire assyrien arrêtait le passage à travers le continent, put être apporté par eux dans l'Egypte dont ils devenaient les commerçants les plus actifs. Ils s'établissaient dans toutes les villes, peuplaient tout un quartier de Memphis, attiraient à eux tous les produits du Tonouter (Yémen): bois de luxe, gommes, aromates, pierreries, métaux précieux et ceux qu'y apportaient, à la faveur de la mousson d'hiver, les marins du Dekhan que la mousson d'été ramenait à leurs ports. La soumission de l'É*
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thîopie à rÉgypte faisait aboutir également à Coptos, d'où on les dirigeait sur Memphis, les peaux, bois, vases et plumes d'autruche des régions du haut Nil. L'ivoire des éléphants qui peuplaient alors FAsie antérieure, et que rapportaient les souverains d'Egypte victorieux, e'ajoutait à tous ces objets d'échange.
L'industrie phénicienne, assurée de trouver des débouchés dans les colonies, fournissait de son côté au commerce des produits recherchés : verroteries, bijoux, meubles, bronzes, poteries, étoffes teintes en pourpre ; l'Egypte ses verroteries, ses statuettes.
Les nécessités commerciales amenèrent les Phéniciens à créer pour leurs relations avec tous les peuples l'alphabet dont les éléments empruntés par eux aux Égyptiens furent bientôt acceptés par tous les riverains dé la MéditeiTanée. Les Sidoniens pénétrèrent môme jusqu'aux bouches du Dnieper et, tandis qu'une partie de leurs navires parcourait la côte septentrionale de l'Afrique et la semait de comptoirs, lés îles de l'Archipel, la Grèce elle-même recevaient leurs colons» Toutes les ressources des pays qu'ils visitaient étaient explorées avec soin; leurs richesses, produits des mines, coquillages, poissons, exploitées et transportées ; des usines étaient fondées sur quelques points et, les excitations au gain croissant avec leurs richesses même, ils ajoutaient par la piraterie aux profits légitimes du commerce. Leur exemple suscita l'émulation des peuples voisins. Leurs exactions soulevèrent des protestations et des révoltes ; Crète s'affranchit, les populations de l'Asie antérieure ayant appris d'eux à construire et à diriger des navires d'après l'observation des astres, se lancèrent à leur tour sur la xner; presque toutes les colonies de Sidon lui échappèrent, l'Egypte fut attaquée jusque
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sur son territoire et Sidon elle-même succomba sous une attaque des Philistins (1206),
Les Sidoniens n'en avaient pas moins créé entre les différents pays Tisités par eux et la Phénicie des relations qui ne cessèrent plus. La civilisation phénicienne, représentée sur* tout par sa religion et son culte, s'était implantée sur tous les points où ils s'étaient établis. Ils avaient été les premiers importateurs en Europe des vieilles civilisations de ï'Égypte et de POrient.
Tyr reprit et amplifia l'œuvre de Sidon. Cette petite île qui, malgré ses hautes maisons et le resserrement de sîl population, ne renferma jamais plus de 22,000 à 35,000 habitants, répandit ses colonies jusqu'au delà des colonnes d'Hercule. Une de celles qu'ils fondèrent en Gaule, Narbo (Narbonne), nous montre les Juifs associés aux Phéniciens pour ces expéditions en Occident comme pour celles qu'ils dirigeaient vers le pays d'Ophir (Zanguebar et Arabie méridionale). Leurs rois, David et Salomon, alliés du roi de Tyr Hirôm^ reçurent en échange de la sécurité qu'ils leur procuraient sur le continent, les bois, les ouvriei's et les artistes nécessaires à la construction des palais de Jérusalem et du Temple. Les Tyrrhènes, à peine établis en Italie, ne pouvaient leur disputer l'empire de la Méditerranée occidentale comme les Grecs leur ravissaient celui de la Méditerranée orientale; ce fut là désormais leur principal domaine et l'éloignement où se trouvait Tyr de ses colonies explique, autant que les révolutions qui ébranlèrent, puis ruinèrent sa suprématie, l'importance que prit immédiatement Garthage. La côte occidentale de la Sicile, la Sardaigne, l'Afrique (Utique, Leptis, Hadrumète, Hippo), l'Espagne (Gadès, Tartessos), la Gaule (Illiberris, Ruscilo, Narbo), reçurent des colonies; leurs na-
vires s'avancèrent jusqu'aux Cassitérides (Sorlingues?) et sur la côte occidentale de TAfrique. « De Tyr à Gadir et de Gadîr à Tyr, les relations furent bientôt aussi régulières et aussi complètes qu'entre Chypre et la Phénicie. » (Maspéro.) La rivalité des Grecs et de Garthage elle-même, les luttes de Tyr sur le continent, les sièges qu'elle eut à soutenir, ruinèrent cet empire dont hérita Garthage. Mais les Phéniciens n'en conservent pas moins la gloire d'avoir, les premiers, unis dans des relations d'échanges tous les riverains de la Méditerranée, d'avoir préparé par le commerce la seule union possible entre eux, bien que la domination romaine les ait pendant plusieurs siècles réunis sous une même loi.
Les révolutions politiques, qui ont toujours leur contrecoup sur le commerce, feront subir au commerce méditerranéen bien des vicissitudes, mais lesgi'andes routes étaient tracées, les articles d'échanges possibles désormais connus. L'Afrique sera plus souvent dans l'orbite de l'influence orientale que de celle de l'Occident et l'Orient sera toujours le pôle d'attraction des régions occidentales de la Méditerranée.
Ge commerce des Phéniciens avait pour objets les produits les plus divers. G'est par eux que les épices, les bois, les pierres précieuses, les parfums et les perles de l'Inde, de l'Arabie et du golfe Persique pénétrèrent en Occident ; c'est d'eux que l'Egypte, la Phénicie, l'Afrique reçurent le cuivre de Ghypre, l'étain du Gaucase et des Gassitérides, le plomb de l'Espagne, le fer des îles de l'Archipel et l'ambre du Nord. Les difTérenls pays échangeaient par leur intermédiaire les produits de leur sol et de leur industrie : le blé et le papyrus de l'Egypte, les baumes et les laines de la Palestine , les vins, les laines et les ânes de la Syrie, les poissons de la mer Noire et de la côte d'Espagne ; les métaux précieux ser-
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valent d'aliment à leur commerce comme les étoffes de la Babylonie et de la Phénicie, et les statuettes de TÉgypte. C'est par eux que l'influence égyptienne pénétra dans la Grèce. Sans originalité, ils furent de merveilleux imitateurs, d'entreprenants intermédiaires, mais ils ternirent leur gloire en se faisant aussi grands marchands d'esclaves et tout ne fut pas à louer dans l'influence que leurs idées et leur culte exercèrent sur les pays où ils les introduisirent.
Malgré l'importance et l'étendue de leurs relations, les Phéniciens n'ont pas pratiqué d'autre système que le troc. Ils &e conformaient en cela aux véritables règles du commerce maritime pour lequel le mode le plus avantageux de paiement est le paiement en marchandises. De cette façon, en effet, ils ajoutaient au profit de la vente de la cargaison apportée dans leur voyage d'aller celui de la vente des produits reçus ou acquis en échange et constituant leur fret de retour. Aussi n'eurent-ils jamais l'idée de faire usage des barres ou lingots de métaux usités de leur temps pour les paiements en Egypte et en Afrique ; le retour à vide avec ces lingots les eût privés de la moitié des béné^ces du voyage.
Les Hébreux que nous avons vu mêlés aux Phéniciens à Narbonne, ont marqué leur courte hégémonie par la fondation de Tadmor (Palmyre). Située aux confins du désert, sur la route qui mène du golfe Persique en Phénicie et de la mer Rouge à Thapsaque, elle eut quelque temps, comme l'attestent ses ruines, une grande importance commerciale. Le port d'Êlath, à l'extrémité du golfe nord-oriental de la mer Rouge, leur servit de point de départ pour plusieurs ejtpéditions, et ils entretinrent avec les peuples de l'Arabie méridionale, ainsi qu'en témoigne la yisite de la reine de Saba à Salomon, des relations suivies ; mais leurs discordes
intestines, leurs guerres avec leurs voisins, le fractionne*^ ment de leur empire ne leur permirent pas de jouer dans l'antiquité^ comme peuple, un rôle important dans Thistoire du commerce. Beaucoup d'entre eux cédant à leurs instincts, et sous l'impulsion môme de ces circonstances, s'embarquèrent sur les navires phéniciens pour aller s'établir dans les pays lointains, mais leurs colonies y restèrent longtemp$ confondues avec les colonies phéniciennes. Ce ne fut qu'à la longue, quand les Phéniciens se furent presque partout fondus avec les peuples au milieu desquels ils se fixaient, tandis qu'au contraire, évitant alors, comme dans la suite des temps, ces mélanges, les Hébreux maintenaient, avec cette ténacité qui fait à la fois leur faiblesse et leur force, leur isolement et la pureté de leur race, qu'elles se manifestèrent d'une façon d'autant plus remarquée que leur fondation avait passé plus inaperçue.
A côté de ces émigrations volontaires, les transplantations de peuples qui suivaient toujours les guerres, et dont celle des Juifs à Babylone est un des exemples les plus connus, devenaient, par la force des choses, des causes d'extension du commerce. Les vaincus portaient avec eux dans leur nouveau milieu leurs industries et leurs mœurs ; il était rare qu'ils ne conservassent pas avec les lieux d'où ils avaient été enlevés quelques relations d'intérêts, et lorsqu'un nouvel exode les ramenait dans leur patrie, ils en gardaient toujours avec le pays de leur exih
De môme chaque nouvelle invasion provoquait, avec le refoulement des anciens habitants, un ébranlement général qui avait toujours sa répercussion dans le monde économique. C'est ainsi que l'arrivée, avec les Mèdes, des populations aryennes de l'Iran fit entrer plus intimement cette région
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dans le mouvement des échanges. Elle était déjà, depuis plusieurs siècles, en contact avec l'Assyrie ; plusieurs fois elle avait été saccagée par elle et n'avait dû qu'à sa pauvreté de n'être pas plus durement traitée par sa redoutable et impitoyable voisine. Ecbatane (Hamadan) , sa capitale, s'élevait sur le versant oriental du Zagros. Séparée de Ninive par les multiples remparts dé cette chaîne, elle était cependant le point d'arrivée de plusieurs routes, l'une, communiquant directement avec Ninive par une des fissures de la chaîne, les autres la contournant au nord par le lac d'Ourmyah et par le sud vers Babylone.
Le passage rapide de la suzeraineté des Mèdes à une autre tribu aryenne, les Perses, la fondation par Cyrus d'un empire qui réunit sous sa domination toute l'Asie antérieure et auquel ses succcesseurs allaient joindre, l'un, Gambyse, l'Egypte, l'autre, Darius, les pays à l'ouest de l'Indus, ne firent qu'accélérer la fusion commerciale des pays réunis sous une même dénomination. L'abandon par Darius des anciennes capitales de la Perse pour Suse répondait à une pensée politique. Il se rapprochait de cette grande voie de l'Euphrate qui coupait en deux son empire et restait à proximité des pays belliqueux d'où était partie sa fortune. Il se transportait vers ces terres de l'ouest qui contrastaient par leurs richesses avec la pauvreté des terres orientales et d'où lui arrivaient les plus importants tributs, dont la civilisation était très supérieure. Cyrus, pour s'assurer des renseignements rapides sur tout ce qui se passait dans l'étendue de son empire, avait établi « sur toutes les routes, des écuries distantes l'une de l'autre d'un même intervalle et y avait fait placer des chevaux et des hommes chargés de les soigner ». Ce système de relais et de courriers se succédant incessam-
ment de nuit co aime de jour, cette poste royale, fut perfectionnée par Darius. La route de Suse à Sardes traversant des contrées habitées et sûres, et que nous a décrites Hérodote, ne contenait pas moins de 111 relais et autant d'hôtelleries sur un parcours de 3,497 kilomètres (13,500 stades). Empinintant dans la traversée de TAsie-Mineure une ancienne route tracée par les Leucosyriens pour réunir leur centre de Ptéria (Boghaz-Keui) à Sardes, elle contournait par le nord le steppe lycaonien et, arrivée à Sardes, s'y bifurquait en trois branches dirigées sur les ports de Cymé, de Smyrne et d'Éphèse. Le transport des marchandises s'y faisait à dos de cheval, d'âne ou de mulet. Chaque étape était en même temps un marché. Véritable poste fortifié, le caravansérail enfermait une cour au milieu de laquelle était un puits et qu'entouraient des galeries de bois étagées sur lesquelles s'ouvraient des cellules. Aux principales stations, au point de rencontre de plusieurs routes, ce marché devenait un de ces grands bazars comme nous en montrent encore aujourd'hui ces contrées où les mœurs ont si peu changé.
Un récent historien de la Lydie a essayé de représenter ce que pouvait être au temps de sa splendeur la ville de Sardes, € cette étrange cité qui était l'avant-garde de l'hellénisme vers l'intérieur, en même temps que la dernière étape du sémitisme vers TOccident », et dont l'incendie par les Grecs sera une des principales causes des guerres médiques. « Au bazar, dit-il, en de minuscules échoppes, longues et creuses, tassées les unes contre les autres comme les alvéoles d'une ruche, se vendaient tous les produits de l'Orient. Les corps de métiers s'y pressaient par groupes. Ici, c'était le marché des cuirs, toutes les inventions rouges, bleues, jaunes, piquées, pailletées, passementées où se complatt la cordonnerie
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asiatique, bourses aux couleurs vives, sandales à lacets, chaussures reco^rbées à la poulaine, courroies teintes et brodées, gaines, lanières, exhalaient dans Tair épaissi une odeur savoureuse. Ailleurs, se trouvait le quartier des tissus, des étoffes de pourpre, des tentures de luxe, des housses aux tons chauds, des tapis aux rayures éclatantes. Plus loin, miroitaient les étalages des orfèvres, les merveilles de la bijouterie assyrienne, les colliers, les anneaux et les bagues, les parures d'électrum et d'argent, les joyaux d'ivoire. Un des coins les plus singuliers était la section delà parfumerie. Là s'accumulaient des drogues sans nombre : les poudres étaient exposées en sacs ou par tas ; des coffrets ou des étuis enfermaient les pastilles, les sachets, les grains de senteur; des essences coloraient les fioles, des pots contenaient les pommades et les onguents... Trafiquants, acheteurs et courtiers appartenaient aux races les plus diverses. Les Lydiens vendaient de tout et notamment des eunuques ; les Ptériens apportaient leurs laines et leurs céréales; les Phrygiens amenaient leurs bestiaux ; les Grecs étalaient des poteries, des bijoux, des objets d'art... ; les Garions exposaient des armes, des casques à panache, des boucliers ornés de ôgui*es ; les Ghaldéens offraient mystérieusement des amulettes \ »
En môme temps, le canal de Néchao était mis en état de navigabilité; les routes commercialet qui aboutissaient à l'Egypte soit du Soudan, soit de la Lybie, soit de la mer Rouge, étaient remises en honneur et Scylax de Gariandra faisait, au nom du roi, de Gaspatyra, sur l'Indus, à l'extrémité de la mer Rouge, un voyage de 30 mois pendant lequel il
1. G. Radet, La Lydie et le monde grec au temps des Mermnades, Paris, Thorin, 1893.
recueillait sur les pays dont il longeait les côtes des renseignements précieux. Le commerce profitait naturellement de cette facilité, de cette sûreté des voyages, de ces connaissances nouvelles et de l'extension des relations qui résultait naturellement de l'agrandissement de l'empire. Il y trouvait une compensation aux impôts levés régulièrement au nom du i*oi des rois et même aux exactions des satrapes. L'élévation même des revenus royaux que l'on a évalués à 663 millions de francs de nos jours pour la partie payable en argent et à une somme égale pour l'impôt en nature, montre combien, malgré toutes les guerres, les invasions, les pillages et les ruines, le commerce avait déjà accumulé de richesses dans ces régions.
Alexandre trouvera dans les trésors de Persépolis et de Pasagarde la valeur d'un milliard en métaux précieux. Le nombre des têtes de bétail, à en juger par celui que l'impôt demandait à certaines provinces, était considérable. L'armée de Xerxès avait 80,000 chevaux, sans compter les chameaux et les attelages des chars. Les encouragements donnés à l'agriculture augmentaient la prospérité des terres, et si le dénombrement de l'armée de Xerxès que nous a laissé Hérodote, témoigne de la diversité, de l'absence de cohésion des éléments qui la composaient, il nous donne en même temps des renseignements pvécieux sur l'industrie, les mœurs et le commerce des différents pays auxquels appartenaient ces variétés de soldats. On trouve dans cette description bien des traits qui appartiennent encore aux populations actuelles de ces contrées. Chaque pays conservait son costume et ses armes, comme il conservait sa religion, ses institutions et ses lois. L'Indien avec ses vêtements de coton et ses arcs en bambou y figurait à côté de l'Éthiopien vêtu de peaux de
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panthères et de lions, avec des arcs en rameaux de palmiers; le Perse avec sa tiaj-e de feutre à côté des Chalybes aux casques d'airain et des Moschiens aux casques de bois. Les Libyens vêtus de cuir à côté des Arabes aux longues robes assujetties par une ceinture, et des Thraces aux manteaux bariolés. Mais il résulte aussi de cette variété que si les produits naturels circulaient de province en province, chacune d'elles conservait son industrie particulière. Les vingt-trois (plus tard trente et une) satrapies de l'empire étaient des divisions financières et militaires plus qu'administratives. A l'exemple des Lydiens, Darius avait créé une monnaie d'or et d'argent : les dariques. « Elles portent au droit une figure de roi armé de l'arc ou de la javeline ; elles sont épaisses , irrégulières, grossières de frappe», mais elles ne servirent que dans la partie occidentale de l'empire. Ailleurs on continua à faire les échanges en nature, comme l'avaient fait les Égyptiens et les Phéniciens ou contre du métal brut, au poids.
Les difficultés que présente encore de nos jours, malgi*é les moyens que nous possédons, l'alimentation des armées nous permettent d'apprécier la somme des efTorts qui durent être faits alors pour assurer celle de l'immense multitude que Xerxès ti*aîuait avec lui. Quelque exagération que l'on puisse attribuer aux chiffres d'Hérodote, il n'en reste pas moins que cette armée est peut-être la plus nombreuse qui ait jamais été réunie. L'habileté, la ponctualité, avec lesquelles les approvisionnements furent tirés des lieux de production et rassemblés sur les points ordonnés de concentration, donnent une haute idée de la régularité qui régnait alors dans l'administration et des ressources dont disposait le commerce. La construction du pont sur l'Hellespont, le creusement du canal de l'Athos rappelèrent les grands travaux entrepris vers
Babylone et dans TÊgypte. Les détails que nous donne Hérodote sur la manière dont les opérèrent les différents peuples appelés à y contribuer témoignent de la supériorité des ingénieurs phéniciens et grecs sur ceux des autres nations. Le nombre et la provenance des trières nous montrent également quelle importance avaient prise les relations maritimes et quels étaient les peuples les plus puissants sur mer. Des 1,200 trières, 300 appartiennent aux Phéniciens et aux Syriens; 200 aux Égyptiens ; 150 aux Cypriens ; 100 aux Ioniens ; 100 aux Hellespontins et colons de TEuxin; 50 aux Doriens d'Asie ; 60 aux Éoliens ; 17 aux insulaires. L'élément grec y dispute la suprématie du nombre à l'élément phénicien.
Ils s'étaient déjà trouvés en présence au service de l'Egypte dans les derniers temps de son indépendance. Les Phéniciens avaient sur les ordres de Néchao accompli en trois années le périple de l'Afrique en partant de la mer Rouge pour revenir par les colonnes d'Hercule. Les Grecs avaient fondé des comptoirs florissants en Egypte (Naucratis) dont Psammétik leur avait, malgré l'opposition de ses sujets, ouvert les portes. Des ingénieurs grecs s'étaient efforcés en même temps de rouvrir le canai creusé autrefois par Séti entre le Nil et la mer Rouge. L'œuvre civilisatrice des Grecs allait continuer celle de l'Egypte et des nations asiatiques ; mais il ne faudrait pas voir dans le triomphe des premiers comme ime sorte de loi fatale et une évolution nécessaire de l'humanité ; quelques services que nous aient rendus les Grecs, et ils sont nombreux, ils ne doivent pas nous faire oublier les peuples qui les avaient précédés et dont ils mirent à profit les exemples et les travaux.