‹ Précis d'histoire du commerce; (volume 2)Chapitre 15 sur 56 · CHAPITRE IV Les Grecs · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV Les Grecs

Les Grecs, qui devaient enlever aux Phéniciens Tempire de la Méditerranée orientale, reconnaissaient avoir reçu d'eux, comme l'atteste la légende de Cadmos, l'alphabet et certains arts utiles. Peut-être apprirent-ils d'eux aussi la navigation, dans laquelle leurs progrès furent au surplus singulièrement favorisés gar la merveilleuse situation de la Grèce. Les montagnes alors boisées fournissaient les matériaux nécessaires à la construction de leurs barques. € Chaque matin le vent du nord se lève pour conduire les barques d'Athènes aux Cyclades, chaque soir le vent contraire les ramène au port. De la Grèce à l'Asie-Mineure les îles sont posées comme des pierres sur un gué ; par un temps clair, un navire qui fait ce trajet a toujours la côte en vue; de Corcyre on voit l'Italie, du cap Malée les cimes de la Crète, de la Crète les montagnes de Rhodes, de Rhodes T Asie-Mineure ; deux jours de navigation conduisent de la Crète à Cyrène; il n'en faut que trois pour passer de la Crète en Egypte. » (Taine.) Le sol était pauvre, les communications par terre difficiles; ils entendaient vanter les richesses et la science de l'Asie; de bonne heure ils tendirent la main vers elle. Les exploits d'Héraclès rappellent ceux duMelkharth tyrien; l'expédition des Argonautes nous les montre suivant les Phéniciens, leurs maîtres, dans cette Colchide d'où ceux-ci rapportaient les métaux, où ils allaient, eux, conquérir la Toison d'or, et les récits fabuleux sur le retour des Argo-

, nautes sont un écho des grandes navigations phéniciennes. C'était par le promontoire du Nord-Ouest, le plus rapproché des mines d'or du mont Pangée , qu'ils avaient dans cette course aperçu l'Asie. Ce fut de ce côté qu'ils firent la guerre de Troie.

Elle mît toute la Grèce en mouvement ; 1,186 vaisseaux transportèrent d'Aulis en Troade une armée de 100,000 hommes, ce qui fait en moyenne 84 hommes par navire.

Un pareil effort suppose déjà une longue pratique de la mer* Elle devint bientôt le véritable élément des Grecs et, dès le siècle qui suivait la guerre de Troie, les Dorions commençaient le grand exode des tribus helléniques. Comme les Phéniciens , leurs maîtres , les Grecs allaient essaimer partout. Comme eux, ils accompagnaient la prise de possession de nouvelles terres de cérémonies religieuses. Ce n'étaient pas de simples comptoirs, c'étaient des colonies qu'ils fondaient, rattachées à la mère patrie, mais ayant comme toutes les villes grecques leur originalité, et qui sous l'influence asiatique allaient même précéder les cités d'Europe dans la voie du développement commercial, intellectuel et artistique. Cythère, la Crète, Théra, Mélos, Cos, Carpathos, Rhodes et sur la côte d'Asie, Halicarnasse et Cnide reçurent des colonies doriennes. Des émigrés éoliens se fixèrent à Lesbos, Ténédos et, sur le continent, à Abydos et à Cymé; les Ioniens fondèrent à leur tour, entre l'Éolide et la Doride, les douze cités qui célébraient au Panionion leur fête commune en l'honneur de Poséidon, le dieu de la mer, et parmi lesquelles Samos, Chio, Milet, Éphèse, Phocée et Smyrne tenaient le premier rang. Plus tard, le réseau s'étendit. Le littoral des pays au nord de la Grèce fut à son tour jalonné de comptoirs. La Chalcidique était occupée par des colonies

eubéennes; Corinthe fondait Polidôe; Mégare, Byzaace, Samothrace et Paros étaient conquises; à Touest enûn, TAcarnanie recevait la colonie d'Ambracie, TÊpire celle d'Épidamne; les îles de Corcyre et de Leucade des villes du même nom.

Les grecs d'Asie rivalisaient d'activité avec ceux d'Europe. Milet fondait sur les rives de l'Hellespont et de la mer Noire 80 comptoirs ; Sinope, sa colonie, fondait à son tour Trapezonte ; l'Italie, la Sicile, l'Afrique se couvraient d'établissements grecs. Là s'élevait la Grande-Grèce avec les cités un instant fameuses de Sybaris, Crotone et Métaponte ; en Sicile, c'était Syracuse, Agrigente et Messine ; en Afrique, Cyrène et bientôt Naucratis, à deux pas de Tyr déjà vaincue par Sennachérib et bientôt attaquée parNabuchodonosor; en Gaule, enfin, Marseille, colonie de Phocée, dont un enfant, Pythéas, devait accomplir jusque dans la légendaire Thulé un des voyages de découvertes les plus audacieux et les plus fameux de l'antiquité, et autour d'elle, de Moncoaes à Emporise, toute une ligne de comptoirs dont Agde (Agathe Tyché) était le plus important.

L'Adi'iatique, sur les rives de laquelle les légendes avaient déjà fait aborder Cadmos et Héraclès, avait, elle aussi, reçu successivement les colonies des Asiatiques et des Grecs. Les Phéniciens avaient fondé Rhizon (Risano) et Naron (Viddo di Metkovitch), Syracuse y jetait les importantes colonies de Lissos (Alessio) et d'Issa (Lissa) ; les Isséens à leur tour donnaient naissauce à Tragurium (Trau) et Epetium (Stobrez); les Pariens s'établissaient à Pharos (Lésina). Ainsi, de poste en poste, s'était achevé l'investissement de toute la Méditerranée. Comme les cités de l'Orient, celles de l'Occident soit par elles-mêmes, soit par les stations qu'elles créaient et

les débouchés qu'elles s'ouvraient, agrandissaient incessamment le champ du commerce et par le contact avec des peuples nouveaux le cercle de pénétration de Tinfluence hellénique. Elle devait être d'autant plus durable qu'elle s'infiltrait plus lentement et se montrait plus souple à subir de son côté les impressions du dehors.

Jusqu'au milieu du viii® siècle, la Grèce n'eut qu'un rôle passif, recevant tout de l'étranger, objets d'alimentation comme de mobilier, et ne lui vendant rien en échange. Corinlhe, la première, vers cette époque, exporta des vases peints. L'industrie ne se développa qu'avec lenteur et inégalité. La Grèce s'appropria plus vite les idées et les inventions de l'Asie, ses découvertes scientifiques et ses arts avec ses procédés industriels, mais lorsqu'à l'aide d'ouvriers et de modèles empruntés, elle eut commencé à fabriquer les objets dont elle avait besoin, ses progrès furent rapides. Les importations diminuèrent peu à peu d'importance ; au vu* siècle, les exportations commencèrent.

C'est alors que les premières monnaies firent leur apparition. Au troc ou échange en marchandises, les commerçants par terre avaient depuis longtemps substitué le paiement en métal. Des barres ou lingots en cuivre, en fer, en plomb, en or ou en argent, de formes et de dimensions nécessairement très variées, suivant le métal, étaient divisés en masses fixes « dont les tailles graduées répondaient aux différents degrés de l'échelle pondérale, même aux plus faibles ». (Perrot, Hist, de l'Art.) Pour éviter la nécessité de les peser et de les mesurer chaque fois qu'ils changeaient de main, on en vint à les marquer d'une empreinte ofîicielle qui leur donnait un caractère légal, une valeur déterminée. La monnaie était créée.

Les premières monnaies furent-elles frappées en Lydie, au temps de Gygès, ou vers le même temps à Égine, par Phidon d'Argos? Toujours est- il que leur apparition facilita singulièrement le commerce. Le contrat de change assyrien avait déjà rendu de grands services, mais son usage était très limité, restreint à l'intermédiaire entre le vendeur et Tacheteur. La monnaie permit aux caravanes de s'affranchir des produits destinés uniquement aux paiements, encombrants, coûteux à transporter. La variété des monnaies sera un inconvénient moindre ; les banquiers, déjà nombreux à Sardes au temps de Crésus, y remédieront bientôt sur toutes les places.

Les villes grecques d'Europe purent donner, grâce à cette facilité de paiement, plus d'extension à leurs affaires.

Les colonies de l'Asie antérieure, dont le rôle et l'influence ont été si grands dans la formation du génie hellénique, furent les premières à introduire dans le mouvement général des échanges les produits du sol et de l'industrie de la Grèce. Les colonies firent môme d'abord entre elles un commerce plus étendu qu'avec la métropole et la prospérité commerciale de Milet, d'Éphèse, de Sybaris même précéda celle d'Athènes. Le blé de la Chersonèse, si recherché par Athènes, les vins de l'Attique, de Chio, de Smyrne et d'Éphèse, le lin d'Amorgos, les bois de la Thrace, les fruits et les légumes de la Grèce, les laines de l'Attique et de Milet, si appréciées des Sybarites, l'huile de l'Asie et les salaisons de l'Euxin, les vases peints de Corinthe, les meubles, les étoffes, les céramiques et les statuettes furent les principaux objets de ce commerce.

Au vi** siècle, Égine, Corinthe, Chalcis, Athènes, entrée enfin en lice, rivalisaient d'activité avec les places de l'Ar-

chipel, Délos, Samos, et celles de l'Asie -Mineure. Le développement du commerce intérieur marchait parallèlement avec celui du commerce extérieur, les progrès de Tagriculture et de l'exploitation du sous-sol avec ceux de l'industrie. Des foires se créaient près de tous les sanctuaires ; des marchés s'ouvraient dans toutes les villes. L'unité religieuse favorisait ce mouvement.

Les temples et surtout les plus fréquentés, Délos, Delphes, Olympie, faisant fonction de véritables établissements de crédit, recevaient des dépôts, placés sous la garde du dieu, et prêtaient aux particuliers et aux villes les sommes qui leur étaient confiées. Leurs administrateurs faisaient frapper la première monnaie, peut-être dès le viii* siècle.

Les mines d'or de Siphnos, de Thasos, du mont Pangée, de la Macédoine et de l'Épire ] celles d'argent de Siphnos, de l'Épire et surtout, un peu plus tard, du Laurion donnaient d'abondants produits. Corinthe,' centre des relations avec la Grèce occidentale, dans laquelle régnait exclusivement son système monétaire, et entrepôt de son commerce avec l'Asie- Mineure, était alors la cité la plus florissante de la Grèce. Une route, que suivaient aussi quelquefois les bateaux de petit tonnage, réunissait ses deux ports de Léchaeon et de Cenchrée. Corcyre, sa colonie, envoyait ses navires jusqu'au fond de l'Adriatique ; Sybaris, après deux siècles seulement d'existence (720-510 av. J.-C), était à la veille de sa ruine. La fertilité de son sol, les beaux travaux qui avaient assaini sa campagne, son commerce qu'alimentaient son huile, son vin, ses laines, son bois, son cuir, la cire de ses abeilles et sa poix renommée, ses relations avec Milet à\me part et l'Étruriede l'autre, dont elle exemptait de droit les produits, y avaient attiré une population nombreuse, riche, mais dont

le relâchement et le raffinement des mœurs sont restés célèbres.

Au v*" siècle, la prospérité de toutes ces villes fut éclipsée parcelle d'Athènes. Avec ses ports de Mounichia, Zéa, le Pirée et sa rade de Phalères, auxquels la réunissaient trois routes protégées par de longs murs, elle atteignit, après les guerres médiques, au temps de Périclès, Tapogée de sa grandeur. Le travail y était en honneur, l'industrie prospère. De petits patrons l'exerçaient comme de gros industriels ; des ateliers familiaux existaient à côté de véritables usines. On y fabriquait des vases, des armes, des meubles, des étoffes, que ses flottes portaient au loin. Trois lignes principales de navigation en partaient vers le Pont, en suivant les côtes; vers Chio et Lesbos, à travers la mer Egée; vers l'Egypte et la Cyrénaïque par les Cyclades, Rhodes, Chypre et les côtes de la Phénicie. Les tributs de la confédération maritime dont le centre avait été transféré de Délos à Athènes, afiduaient dans son trésor; elle avait des alliés, des colonies et voyait s'épanouir chez elle la floraison du génie hellénique. Le souvenir des guerres médiques, sa rivalité avec Sparte la préservaient en partie des dangers qui résultent d'une longue prospérité commerciale. Si la ville s'embellissait des chefsd'œuvre de l'art, les habitations particulières, le costume, les habitudes même ne se modifiaient que lentement.

Les gens de métier formaient la majorité de l'assemblée du peuple ; elle accordait des faveurs aux commerçants, traitait avec égard les marchands étrangers. Le titre et la valeur de la monnaie d'argent y restèrent longtemps tels que les avait établis Solon ; les marchandises importées et exportées n'y étaient frappées que d'un droit de 2 p. 100. 11 est vrai que l'exportation du blé était prohibée, le commerce avec

certaines villes, Mégare entre autres, interdit. Mais ce qui fit surtout la force d'Athènes, ce fat le commerce de l'argent. Les banquiers ou trapézites, pour la plupart étrangers ou affranchis, assis sur l'agora derrière leurs comptoirs, firent d'abord l'ofiice de changeurs. Les monnaies étaient nombreuses et variées, chaque ville souveraine ayant les siennes. Certaines étaient acceptées partout : ainsi les tétradrachmes d'Athènes, les Chouettes duLawrion, les statèresde Cyzique; d'autres dans un rayon étendu, les tétradrachmes de Thasos en Thrace et dans le bassin du Danube, les didrachmes corinthiens, les Vierges (Pallas casquée), en Épire et sur toute la côte de l'Adriatique, mais beaucoup n'avaient qu'une circulation très restreinte. La monnaie de compte, le talent, différait elle-même de valeur suivant les pays et par suite son sous-multiple, le drachme. Des conventions monétaires existèrent bien pour remédier à ces inconvénients entre particuliers et entre États, mais le recours au changeur, alors que le crédit existait à peine, s'imposait souvent. A mesure que Ton s'avance dans le v« et le iv« siècle, leur rôle s'accroît. Aucune loi ne fixait de taux d'intérêt. Ils se firent bientôt prêteurs et peu à peu pratiquèrent toutes les opérations de banque, se chargeant des paiements, ouvrant des comptes courants, délivrant même des lettres de change. Servant, ce que ne faisaient pas les temples, un intérêt pour les dépôts qui leur étaient confiés, ils virent les capitaux afduer et se concentrer dans leurs caisses. Le taux moyen auquel ils prêtaient était de 12 à 18 et 24 p. 100, quelquefois même de 30 à 35 p. 100 quand il s'agissait de prêts maritimes. Les entreprises qu'ils favorisaient fournissaient souvent de gros dividendes et l'attention de tous se trouvait de plus en plus attirée, malgré les déboires qu'elles causaient souvent, vers les

opérations commerciales. L'État intervenait peu; des mesures étaient prises pour le jugement rapide des litiges commerciaux ; à Athènes, au iv® siècle, ils doivent être jugés dans le délai d'un mois. A l'étranger, des proxènes ou consuls sont chargés de la protection des citoyens. Partout des règlements sévères assuraient la honne tenue des marchés et des foires et réprimaient la fraude. « Il y avait à Athènes quelques grosses fortunes, mais elles étaient rares, et de plus elles ne se conservaient guère. Ce qui dominait, c'étaient les fortunes moyennes et les petites fortunes. Les pauvres étaient fort nombreux, s'il est vrai qu'en 322 neuf mille citoyens seulement sur vingt-un mille possédassent 1,950 fr. et plus. Il faut ajouter toutefois que ces 1,950 fr. en vaudraient près de 6,000 des nôtres ^ » La facilité et le bas prix des communications par mer rendaient presque inutiles les routes de terre. Aussi étaient-elles rares en dehors de celles qui servaient aux pèlerinages. Ceux-ci, fort nombreux, occasionnaient à époques fixes dans toute la Grèce des déplacements considérables et un transport énorme de marchandises. Les sanctuaires vénérés recevaient de toutes parts les plus magnifiques offrandes ; la célébration des rites amenait un déploiement inouï de luxe et de richesse.

Les autres routes étaient beaucoup moins fréquentées. On voit cependant dans le Péloponèse tout un réseau de voies de communication rayonnant en Laconie aiitour de Sparte, autour d'Olympie en Élide, de Mégalopolis en Arcadie, d'Argos en Argolide. Dans l'isthme tout aboutissait à Corinthe. Trois routes unissaient la Béotie à l'Attique. De

1. Guiraud, Lectures historiques^ Histoire de la Grèce, d'après Bœckh, Économie politique des Athéniens,

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Thèbes d'autres se dirigeaient vers Platée, vers TEuripe et le pont qui réunissait Chalcis à la terre ferme, vers Thespies, vers le nord. Une route réunissait la Thessalie à l'Épire et par Dodone se prolongeait jusqu'à T Adriatique. Mais c'étaient des chemins à peine frayés en général, d'un parcours pénible et lent à cause des difficultés de terrain et de leur entretien défectueux. Les transports s'y faisaient par bêtes de somme ou chariots à quatre roues traînés le plus souvent par des mulets, et leur chargement était l'objet de la plus grande attention. Les ponts étaient rares, le plus souvent en bois, mais les rivières souvent à sec n'étaient que rarement des obstacles. Les auberges étaient mal tenues, mais l'hospitalité se pratiquait largement et les abris étaient moins nécessaires que dans nos climats sous ce beau ciel où à Athènes même la plupart des habitants passaient les nuits sur leurs terrasses.

Le IV® siècle fut pour la Grèce une époque de crise. Athènes avait bien conservé sa qualité de métropole financière de la Grèce et retrouvé rapidement, malgré ses désastres de lu guerre de Péloponèse, son ancienne activité industrielle et commerciale, mais elle avait des rivales : Héraclée, Byzance, Cyzique, Rhodes surtout dont le port à l'entrée duquel se dressait le fameux colosse allait faire la plus riche et la plus florissante cité de la Grèce et dont les lois maritimes régirent si longtemps les nations. L'hégémonie de Sparte dura peu, Athènes ne réussit pas à reconstituer la sienne*, ni Thèbes, ni la Thessalie n'eurent une suprématie durable; les troubles intérieurs déchiraient toutes les villes et semaient de bannis toutes les routes. Le monde grec se débattait dans l'impuissance de trouver une direction morale ; il se rejeta vers le soin de ses intérêts matériels. Ces bannis se rencontraient

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partout comme voyageurs, marchands, médecins, mercenaires; ceux des colonies de la Grèce occidentale où Denys TAncien terrifiait Syracuse, s'y joignaient à ceux de la Grèce propre. Quand Timoléon fit, pour repeupler Syracuse, un appel en Grèce, soixante mille hommes accoururent; Alexandre renverra 20,000 exilés dans leur pays et beaucoup de ces malheureux seront établis par lui dans les colonies dont il sèmera son empire.

. L'entrée en scène de la Macédoine, l'activité de Philippe et les conquêtes d'Alexandre répondirent donc à une situation éminemment favorable à l'accomplissement de leurs desseins. L'expansion des armes et du génie helléniques jusque sur les bords de THyphase coïncidait avec une disposition particulière des esprits qui devait assurer à l'œuvre du conquérant succès et durée.

La fusion que rêvait Alexandre entre l'élément grécomacédonien et l'Orient devait avoir pour instruments non seulement des mariages entre Grecs et Asiatiques, l'adoption par les Grecs des costumes de l'Orient, mais l'établissement durable de colons helléniques au milieu des anciennes provinces de Darius et le développement du commerce entre les diverses parties de son empire. Les soixante colonies qu'il fonda étaient autant, dans son esprit, des stations de commerce et des foyers de lumière que des postes militaires. Quelques-unes disparurent rapidement sans doute ; ni la ville qu'il fonda aux bouches de l'Indus, ni celle qu'il établit à l'embouchure rendue libre de l'Euphrate et sur lesquelles il fondait de grandes espérances pour ses projets du côté de l'Inde ne lui survécurent, mais Alexandrie d'Arie (Hérat) devint et est restée une des principales étapes du commerce de l'Asie centrale ; Alexandrie d'Égyple est une des villes

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où le génie hellénique a brillé du plus vif éclat, et le rapprochement qui s'y est opéré de Tesprit grec avec les civilisations, les mœurs, les traditions, les religions et les systèmes de rOrient lui assigne une place à part dans Thistoire du développement intellectuel et moral de Thumanité.

Alexandre en avait admirablement choisi l'emplacement, sur les bords mêmes de la mer, à l'ouest des embouchures du Nil, à l'abri des courants et des apports alluviaux du fleuve, « à côté de l'Egypte plutôt qu'en Egypte » (Droysen), comme un poste avancé vers les contrées de la Méditerranée occidentale. Son progrès fut rapide. Alexandre était mort avant d'avoir eu le temps d'assurer par l'expédition qu'il méditait contre les Arabes du désert la sécurité de la route directe de Babylone à la côte. La route reconnue par Néarque de l'embouchure de rindus à l'extrémité du golfe Persique était par là rendue presque inutile ; les guerres entre les successeurs d'Alexandre interceptaient souvent les voies qui conduisaient aux ports de la Syrie; ces circonstances et l'extension de la domination des Lagides vers le haut Nil et le long de la mer Rouge lui furent très favorables. Ptolémée Philadelphe, en achevant le canal du Nil à la mer Rouge, en rouvrant les anciennes routes de cette mer à la vallée du Nil, établissant des stations et des puits sur celle notamment qui reliait Coptos à Bérénice, et élevant d'autre part, à l'entrée du port d'Alexandrie, le Phare si célèbre dans l'antiquité, de même qu'en développant les fondations savantes de son père, assura sa fortune. Le marché de Canope y avait été transporté. Les 2,000 navires marchands de l'Egypte exploraient toutes les mers avoisinantes ; des colonies jalonnèrent le littoral du golfe Arabique, le trafic avec ler.Sud se développa de jour en jour, et les richesses afîluèrent dans la capitale des Lagides.

En lançant dans la circulation les trésors accumulés par les rois de Perse, en répandant partout les merveilles d'art et d^ndustrie qu'ils immobilisaient dans leurs palais, Alexandre avait opéré une véritable révolution économique. La surabondance des métaux précieux coïncidant avec la diffusion des étoffes et des ameublements de luxe, avec la connaissance par les Macédoniens et les Grecs de celte vie orientale dont la mollesse et les délices apparentes devaient les séduire ; l'activité des Grecs voyageant ou désormais fixés comme colons dans ces régions, l'entrée pour ainsi dire de tant de pro* vinces, jusque-là comme isolées et perdues, dans le cercle commercial de la Grèce, donnèrent une impulsion jusqu'alors inconnue au commerce. L'Asie en profita comme TÉgypte. La route ouverte vers les Indes par la Bactriane ne se referma pas. Balk et Samarcande devinrent, comme Alexandrie d'Arie, des entrepôts actifs; Séleucie, fondée par les nouveaux souverains de la Syrie sur le Tigre et qui compta jusqu'à 600,000 habitants, une des étapes du commerce vers ces contrées lointaines, et Antioche « la belle » , fondée par eux pour remplacer Tyr, et si célèbre par ses jardins de Daphné, les fêtes qui s'y donnaient et l'étalage insensé de la pourpre, de l'ivoire et de l'or, l'une des cités les plus somptueuses et les plus commerçantes du monde.

Les relations avec la Haute- Asie qu'Alexandre songeait à développer par une exploration de la Caspienne se firent à la fois par l'Oxus et la Caspienne et par la nouvelle route qui de Balk se dirigeait à travers la Médie vers le Tigre. La soie de Chine était apportée par la vallée du Tarim et le Pamir méridional, et la « Tour de pierre » , dont l'emplacement n'a pas été retrouvé, mais que quelques-uns placent sur un affluent de l'Yarkand, jouait sur le versant orien-

tal du Toit du monde le rôle de Bac très sur le versant occidental.

Bien que les Séleucides aient poursuivi avec une véritable passion Toeuvre colonisatrice d'Alexandre, les démembrements successifs de leur empire le réduisirent rapidement à la Syrie et au bassin de TEuphrate. Si Tinfluence grecque subit une éclipse dans le royaume des Parthes, elle resta sensible dans celui de Bactriane et persista dans TAsie-Mineure depuis si longtemps attaquée.

« Si, dit M. G. Perrot, aucune des dynasties héritières de la Macédoine ne put la réunir tout entière sous sa domination et y Taire régner une paix durable, si aucune ne sut y créer, plus qu'ailleurs, dans tous les pays occupés par les Grecs, les routes qui devaient être pour Rome un si puissant moyen d'action et établir par là des relations faciles et rapides entre des pays séparés par tant d'obstacles naturels, du moins le génie qui y pénétrait en conquérant sut-il lui rendre avec usure ce qu'il lui avait emprunté autrefois. L'idiome grec fait peu à peu disparaître les langues de ces peuples qui avaient jadis tant appris aux colons éoliens et ioniens ; les arts de la Grèce transforment les anciennes cités lydiennes et phrygiennes, élèvent de splendides édifices dans les forêts de la Bithynie, dans les âpres montagnes de la Lycie et de la Pamphylie, étalent toute leur pompe et déploient toute leur élégance dans le voisinage môme de ces monuments dont s'étaient inspirés autrefois les premiers architectes et les premiers sculpteurs de la Grèce. »

De grandes cités commerciales florissaient encore vers la fin de la période des Séleucides dans cette Asie-Mineure où la civilisation grecque avait donné son premier éclat : Dioscurias sur l'Euxin, rendez-vous des marchands de 70 peu-

pies et où arrivaient les produits de Tlnde et de la Chine; Trapezonte, dans le Pont, au débouché de la route du haut Euphrate et de celle qui venait du golfe d'Issus; Éphèse, Smyme, Pergame, célèbre par son industrie etTinvention du parchemin, et, sous la domination romaine, le « monde grec » comprendra toujours toutes les contrées à Test de TAdriatique jusqu'à TEuphrate et aux bords du Nil.

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