LES BYZANTINS
grec s'y manifestaient avec un prodigieux éclat. » (Rambaud.) « Trébizonde, dit un géographe arabe, est la ville frontière des Grecs ; nos marchands y vont tous : toutes les étoffes de fabrication grecque, tous les brocarts qui sont importés chez nous passent par Trébizonde. » Les pays musulmans faisaient donc des échanges avec elle comme les pays chrétiens, et à la faveur de ces relations, l'influence arabe s'infiltrait dans le monde byzantin , mais sans que son rôle puisse se comparer à l'action si considérable qu'a exercée l'hellénisme sur l'éclosion et le développement de la civilisation arabe.
Les principaux articles que fournissait l'empire au commerce étaient les étoffes de soie, les brocarts d'or et d'argent, les vins, les ivoires sculptés, les vases ciselés et émaillés, merveilles de l'art byzantin, les dalmatiques et tous les objets destinés au culte. Les manufactures de soieries et autres tissus prospéraient notamment à Salonique, à Thèbes, à Corinthe, à Patras. Après la prise d'Alexandrie par les musulmans, Damas, Alep et Antioche devinrent les principaux intermédiaires de l'empire grec avec l'Orient.
Du côté du nord, le commerce prit, après la soumission des Slaves du sud et la pacification des rives du Danube , une importance qu'il n'avait jamais eue. Les Russes apportèrent à Constantinople des fourrures, de la laine, du miel, de la cire, des esclaves ; une route passant par Kiew et Novgorod relia le Bosphore à la Baltique par le Dnieper, et elle servit aussi aux produits que les Scandinaves amenaient de leur maigre pays à Novgorod, d'où les Russes pouvaient faire pénétrer chez les Slaves occidentaux par Jumné, à l'embouchure de l'Oder, les produits du monde grec. Ceux de l'Allemagne étaient importés par les Vénitiens, les Slaves et les Bulgares; un empire dont le budget s'élevait, dit-on, à
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trois milliards de nos jours, était assez riche pour alimenter un commerce actif.
Les Arabes avalent cependant enlevé à l'empire d'Orient la Syrie et le nord de TAfrique. Depuis le vu® siècle, la religion de Mahomet (hégire, 622) se dressait en face de celle du Christ, occupant la plus grande partie de T Asie antérieure jusqu'au Pamir (Arabie, Syrie, Perse, Arménie, Khorassan, Pendjab), tout le nord de l'Afrique et, au commencement du VIII® siècle, l'Espagne, quelque temps môme une partie de la Gaule. Bagdad, le Caire, Cordoue, fondées ou agrandies par les conquérants, étaient rapidement devenues des villes prospères, des têtes d'empire. Barbares encore au temps de Mahomet, les Arabes avaient été, comme les Germains, promptement séduits par la civilisation romaine ; elle eut vite fait de triompher de l'austérité qui dominait encore au temps du farouche Omar et l'amalgame des peuples que le Croissant réunit sous ses drapeaux, transformé et. vivifié par elle, fit surgir comme par enchantement de la fusion de tant d'éléments divers , cette civilisation nouvelle que l'on a appelée arabe en l'honneur du Prophète. Le fanatisme religieux, qui les conduisit jusque sur le champ de bataille de Poitiers, ne les laissa pas insensibles aux séductions du luxe. De Suse à Séleucie, de Séleucie à Ctésiphon, de Ctésiphon à Bagdad, le même caractère se retrouve, modifié de plus en plus par l'influence de l'hellénisme, mais toujours très oriental. Les recherches du luxe sont poussées par les khalifes plus loin encore que par les plus raffinés des empereurs de Rome ou de Byzance. Les palais et les jardins des souverains de Bagdad et de Cordoue écrasent, par leur magnificence, l'amoncellement des richesses, l'accumulation de tout ce qui peut flatter les sens et étonner l'esprit, les églises et les pa-
lais des bords du Bosphore. Là encore on se demande avec stupeur comment les peuples conquis ont pu suffire à la satisfaction de ces fantaisies, comment la circulation métallique pouvait être suffisante alors que tant de métaux précieux étaient immobilisés dans tous ces objets d'art.
Le Coran, portant la trace des origines marchandes de Mahomet, loin de proscrire le commerce comme le feront les conciles chrétiens, le dit agréable à Dieu. Les Arabes sont donc commerçants et il s'établit dès le début un grand courant d'échanges dans le monde musulman. Les pèlerinages à la Mecque sont, par les courses qu'ils imposent à travers tant de contrées et de peuples divers et l'affluence de fidèles qu'ils attirent autour des lieux saints, un puissant élément de rapprochement et de fusion ; les convois de pèlerins sont en môme temps des caravanes de marchands que la religion rend plus fréquentes et plus nombreuses et, comme partout, aux jours consacrés, des foires se tiennent près des mosquées vénérées. Quand cet empire trop étendu, trop bigarré pour subsister sous un môme prince, s'est brisé, la rivalité des États nés de son démembrement fractionne le commerce; modifie ses itinéraires, déplace et multiplie ses centres, mais partout où subsiste le lien religieux, l'unité morale maintient une certaine unité matérielle et assure la persistance des liens commerciaux.
La capitale des Ommiades, Damas, déjà une des plus grandes et des plus importantes villes de la Syrie avant que cette fortune lui fût échue, était réputée dans tout l'Orient par ses fabriques de riches tissus, d'étoffes brochées, de tapis, de rideaux pour les tentes, auxquelles elle ajouta des soieries et des armes renommées. Point de réunion de plusieurs routes de caravanes, elle était le grand marché de la Syrie du centre
comme Alep de la Syrie du nord. Rakka, sur TEuphrate, lui envoyait les produits venus du nord -est par Ninive et Mossoul, du sud par TEuphrate et ils y rencontraient ceux que les caravanes lui apportaient de TÉgypte et les pèlerins de la Mecque. La réputation de ses artisans était universelle.
L'éclat de Bagdad, qui la remplaça comme capitale sous les Abbassides, coïncide avec la période de la plus grande splendeur de la civilisation arabe, du viii® au x* siècle. Mieux située que Damas, baignée par un grand fleuve, tournée vers TAsie orientale dont les produits étaient si recherchés, à portée de Tlnde par Bassora, de la Chine dont la domination franchit alors un instant le Pamir, de TEuphrate par des canaux et de l'Arménie par le Tigre, elle compta bientôt un million d'habitants. De prodigieuses richesses en tapis, objets d'or incrustés de pierreries, étoffes brodées d'or et de pierres précieuses, soieries, vases, bijoux de toutes sortes, du travail le plus merveilleux, s'entassaient dans ses nombreux et féeriques palais ; un trésor de 700 millions de métaux précieux s'enfouissait dans ses réserves; des écoles s'y ouvraient de toutes parts, les savants y accouraient, les sciences y florissaient; les routes de terre et de mer étaient couvertes de chariots, de caravanes et de barques qui y apportaient les tributs de l'empire et les produits du dehors. Sa prospérité était soutenue par celle des villes voisines, Mossoul où se fabriquaient de fins tissus de lin et des objets en maroquin ; Débil, en Arménie, dont les tapis de pourpre étaient réputés; Balk, Kaboul, Ghazna, Boukhara, Samarcande, alors animées et centres de transactions importantes; Ghiraz, dont les eaux de rose se répandaient partout; Mascate, dans le voisinage de laquelle se péchaient des perles, Bassora
surtout, fondée sur le Chat-el-Arab, près du golfe Persique, et où aboutissaient maintenant, de préférence à Alexandrie, les marchandises de Tlnde. Les premières monnaies arabes avaient été frappées en 695 ; le dinar d'or (d'une valeur moyenne de 12 à 13 fr.), les dirams (drachmes) d'argent valant 1 fr. environ, remplaçaient dans la circulation les pièces d'or et d'argent de Constantinople et de Ctésiphon.
Après le premier enthousiasme de la guerre mainte, le fanatisme s'était tu devant les intérêts du commerce et les appétits du luxe. Haroun al Raschid avait envoyé la même année des ambassadeurs à Gharlemagne et à l'empereur de Chine ; des relations régulières s'établirent par mer entre ces deux pays et Canton devint un marché où des Arabes fixés à demeure vendirent les produits de leur empire, ainsi que de toutes les contrées avec lesquelles ils étaient en rapports et de celles que leurs navires visitaient au passage. Les conditions du commerce étaient dures, il est vrai; il fallait acquitter jusqu'à 30 p. 100 de droits d'importation; une seule vente générale annuelle était autorisée et les prix étaient quelquefois imposés par l'autorité chinoise, mais c'était beaucoup d'avoir fait tomber ces barrières que la Chine a toujours si soigneusement élevées sur ses frontières. Les Arabes y achetaient en*^ retour les soieries, les porcelaines, les objets sculptés en ivoire ou en bois, le papier, les nankins que des barques chinoises amenaient de leur côté jusqu'à Aden et Bassora avec le camphre et le bois de sandal des îles de la Sonde, comme les barques indoues y apportaient les perles, les muscades et la cannelle de Ceylan.
Alexandrie resta sous tous les maîtres de l'Egypte le principal marché où s'approvisionnaient les chrétiens d'Occident de ces produits de l'Orient, mais les relations furent très
rares dans les premiers siècles de la conquête musulmane. Frappée aussi dans ses intérêts par la rivalité de Bassora, elle trouva une compensation à ces pertes dans le développement de son commerce avec la vallée du haut Nil, la côte orientale et Tintérieur de TAfrique.
Des comptoirs fondés à Mélinde, Mombaza, Quiloa, Solala, Mozambique, elle rapporta la poudre d'or du Manica, l'ivoire, les écailles, les esclaves noirs. Elle reçut cependant encore un coup sensible quand le fat imite Moez transporta dans rintérieur, à Texemple des Aglabites, fondateurs de Kairouan, et des Édrissites qui adoptèrent Fez, la résidence du khalifat. Le Caire, «la victorieuse», lutta de splendeur et de magnificence avec Bagdad. Là aussi les pierres précieuses se mesuraient au boisseau, les objets d'art en or incrusté ou massif se comptaient par milliers. Des caravanes y arrivaient de tous les points comme au lieu de rencontre de l'Asie et de l'Afrique. Des affaires considérables se traitaient à son bazar et 12,000 étudiants fréquentaient son université. L'agriculture et l'industrie prospéraient comme le commerce ; le vieux canal des Ptolémées avait été rouvert à la circulation; l'Egypte approvisionnait La Mecque de blé, fabriquait et exportait des tissus, des broderies, de la sellerie, des harnais, des manteaux, des poils de chèvre et des convois d'esclaves noirs, amenés du Soudan, étaient dirigés vers la Syrie et les bords de l'Euphrate.
Kairouan remplaçait mal Carthage ; Sousse et Méhadia lui servaient bien de ports, mais c'était néanmoins une ville toute africaine dont l'influence en retour pénétra beaucoup plus loin dans l'intérieur de l'Afrique que ne l'avait fait celle de Carthage. La conquête de la Sicile lui ouvrait cependant un débouché vers la mer ; les ports de l'Afrique
eurent avec elle et l'Espagne des rapports fréquents et intimes, et la domination musulmane ne fut pas Tépogue la moins prospère de cette île où elle a laissé tant de traces ; mais la Méditerranée devait marquer longtemps la limite entre le monde chrétien et celui de Tlslam. Quand sera venue la période de décadence, Tripoli, Tunis, Alger, maintenant prospères avec des campagnes bien cultivées, des plantations en plein rapport de coton et de sucre, un commerce actif avec le pays des dattes et le Soudan, et une industrie qui travaille d'une manière remarquable la soie (Gabès), la laine et les cuirs, deviendront de dangereux repaires de pirates qui épouvanteront pendant de longs siècles les flottes etle littoral de l'Europe chrétienne.
Tanger, à l'extrémité occidentale de l'Afrique, dont devait sortir encore au xiv® siècle un des plus fameux voyageurs et géographes arabes, Ibn-Batouta, était détrônée par Fez. Des émigrants européens y avaient introduit l'art qui s'y perfectionna de travailler et teindre les peaux (maroquin) et la laine (fez), d'ouvrer le cuivre, de fabriquer les savons et les essences. Elle eut jusqu'à 500,000 habitants et 600 mosquées; Le commerce s'y étendait par le Touat jusqu'aux rives du Niger où Oualata précédait Tombouctou fondée au xi* siècle. Mais le khalifat de Gordoue éclipsait ceux d'Afrique. G'estpar les Arabes d'Espagne surtout, dont les monuments ont mieux échappé que ceux de l'Orient à la destruction et sont plus facilement accessibles, que nous pouvons comprendre jusqu'où ils ont poussé certains arts, jusqu'à quelles incroyables limites ils ont reculé la fantaisie et l'imagination, jusqu'où le besoin de se procurer la satisfaction d'un appétit si effréné de jouissances matérielles a pu conduire leurs voyageurs et leurs marchands. Tout a été dit sur l'art et l'industrie des
musulmans d'Espagne tels que nous les révèlent Cordoue, Séville, Grenade et les travaux qui ont transformé sur tant de points la campagne espagnole. L'Espagne chrétienne n'a plus revu les jours florissants du khalifat. Les cuirs de Cordoue, les armes de Tolède, les draps de Murcie et de Guença, les soieries de Grenade et de Jaen étaient recherchés de l'Europe chrétienne aussi bien que des pays musulmans. La prospérité des huertas, la fécondité des plaines et des plateaux imgués, l'activité d'exploitation des mines, les richesses que procuraient les nouvelles plantations de canne à sucre, de riz, de coton, de mûrier, de palmiers, de fleurs (camélias), de légumes (asperges) introduites par les Maures, l'éblouissant éclat de la cour des khalifes faisaient un contraste souvent remarqué avec l'état si généralement malheureux alors de l'Europe chrétienne. Alméria, Malaga, Cadix, Séville recevaient dans leurs ports les produits des pays les plus lointains. Les droits d'entrée et de sortie (kharadj) établis sur toutes les marchandises, la taxe sur les marchands en détail (taadil) comptaient dans tous les États musulmans parmi les sources les plus fructueuses du revenu public, mais le commerce n'eût jamais atteint une telle ampleur s'il eût été gêné par des règlements vexatoires.
Le rôle des Arabes dans l'histoire du commerce est grand par l'activité qu'ils ont donnée à la circulation, le développement de leurs relations, les cultures nouvelles qu'ils ont introduites dans certains pays, les richesses qu'ils ont préparées par leur système d'irrigation, les industries qu'ils ont créées, les connaissances scientifiiques et géographiques qu'ils ont répandues.
Que la boussole, la poudre à canon, le papier de linge et les chiffres arabes aient été non pas inventés, mais seulement
propagés par eux, la révolution que leur usage a produite n'en a pas moins eu un contre-coup considérable sur le commerce. La boussole allait permettre les grandes navigations ; la poudre à canon, par la ruine des souverainetés féodales, la formation des grands États et, par la concentration des intérêts, le développement des échanges ; le papier de linge, la diffusion des connaissances dont celui-ci devait profiter ; les chiffres arabes, faciliter les comptes. Ce sont les Arabes qui ont ajouté à ces signes le 0, réglé sa valeur et son emploi dans la numération écrite. Par les progrès qu'ils ont fait faire aux sciences, les travaux utiles qu'ils ont exécutés, par les facilités que ces travaux, l'entretien des ports et des routes, la construction de ponts, le creusement de puits sur les routes des caravanes, l'établissement d'hôtelleries ou caravansérails pour les voyageurs et les pèlerins, ont procurées au commerce, ils ont laissé de leur domination un durable et bienfaisant souvenir, et rendu à la civilisation d'inoubliables services.