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CHAPITRE VIII

L'Europe à l'époque des croisades. — Les croisades. Leurs résultats économiques.

Les croisades marquent le point culminant de Thistoire du moyen âge. Elles sont la manifeslation la plus éclatante de son esprit; cai' elles nous montrent unis dans une action commune, sous l'influence de Tidée religieuse, le seul lien qui existât alors entre eux, tous les peuples de l'Europe occidentale, et s'associant pour une même œuvre tous les éléments sociaux si divisés d'ailleurs : TÉglise qui inspire ces expéditions tant au. point de vue religieux qu'au point de vue politique \ les seigneurs qui vont y satisfaire leur goût des aventures; les bourgeois qui y montreront leur esprit pratique et mercantile ; les masses populaires enfin qui espèrent trouver en Asie un soulagement à leur misère en même temps que la satisfaction de leurs aspirations religieuses. Si l'état moral et religieux de l'Europe, le désir de reconquérir les lieux saints, l'espoir de ramener l'unité dans le monde chrétien en faisant cesser le schisme grec, le danger immédiat dont les musulmans menacent Gonstantinople et la crainte d'un nouveau retour offensif de l'islamisme en Occident (invasion des Almoravides en Espagne, bataille de Zalacca 1087), en sont les principaux inspirateurs, l'état économique de l'Europe eut aussi quelque part au mouvement qui les produisit- L'Europe était comme surpeuplée à la fin du xi* siècle. Les campagnes désertées étaient, comme nous l'avons vu,

mal cultivées ; la population lasse et découragée, succombant de misère, refluait vers les villes, les châteaux et les monastères ; elle y trouvait des bourgeois avides d'activité industrielle et commerciale, mais condanmés à Timpuissance, mécontents, remuants, prêts à se soulever contre leurs seigneurs, et qu'effrayait, vu Texiguïté de leurs ressources, cet afflux de bouches à nourrir ; des seigneurs impatients de guerroyer et supportant mal le frein qui leur est imposé par l'Église et par le roi ; des moines frémissant sous la règle ; une sorte de malaise et de fièvre régnait partout. Quelque chose de l'ardeur qui entraînait les Normands en Angleterre et dans les deux Siciles avait gagné les masses. C'était l'époque où, malgré le schisme définitif de l'Église grecque (1057), la papauté acquérait sa plus grande puissance. Les pèlerinages en terre sainte devenaient de jour en jour plus nombreux. En même temps que les récits des dangers courus par les pèlerins émouvaient les cœurs, le tableau que l'on faisait des merveilles de l'Orient et des richesses de la terre sainte, le désir d'y acquérir la gloire par la guerre contre les infidèles ou la fortune par le commerce, d'y obtenir, pour soi-même et sa famille , des terres fertiles , l'exaltation religieuse , les passions les plus diverses remuaient toute cette société ; « une tendance inconsciente poussait le monde vers l'Orient » (Sybel) et lorsque Urbain II les eut invités à Clermont à prendre la route du Saint- Sépulcre, « princes et vilains, nobles et chevaliers » se levèrent. Aucune voix discordante n'arrêta cet élan.

De grands événements venaient en effet de modifier la situation en Orient. Les musulmans, une fois passée la première ardeur de la conquête, avaient adopté de véritables principes de tolérance envers les chrétiens. L'accès des lieux

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saints leur avait été ouvert; Téglise du Saint-Sépulcre avait pu être restaurée à Jérusalem au commencement du xi® siècle.

Plusieurs villes d'Italie, Bari, Amalâ, Pise, Gênes, Venise, entretenaient des relations avec les mahométans d'Espagne, de l'Afrique du Nord et de la Syrie. Constantinople, de son côté, leur avait permis d'élever en 1049 une mosquée dans ses murs. Aussi vit-on dès la seconde moitié du x* siècle, et malgré la guerre que se faisaient entre elles les marines chrétiennes, de nombreux pèlerins s'embarquer dans les ports de la Méditerranée, à Barcelone, à Narbonne, à Marseille, comme dans les villes d'Italie.

Pom* se préserver des pirates, on formait de véritables convois, que protégeaient des navires armés; un capitaine commun était à la tête de l'expédition et un consul de la mer (Montpellier, Marseille) servait pendant toute la durée du voyage de juge ou d'arbitre pour les contestations qui pouvaient s'élever. En Orient, ces pèlerins trouvaient hospitalité dans les fondouks (fundaci) ou comptoirs établis par les villes italiennes et de là partaient pour Jérusalem.

Après la conversion des Hongrois, beaucoup de pèlerins prirent la route de terre, s'entourant, contre des dangers analogues, de précautions semblables ; on se groupait par bandes de centaines, de milliers de pèlerins sous la conduite d'un chef. Il est vrai que les habitants des pays traversés avaient eux aussi à se préserver du pillage de ces bandes mal organisées, trop portées à se procurer par la force ce qui leur était nécessaire et à faire excès de zèle religieux contre les juifs ou les mécréants qu'elles rencontraient. Beaucoup mouraient avant d'avoir atteint le terme du voyage ; d'autres se fixaient dans ces riches pays, quelques-uns revenaient qui joignaient au récit de leurs aventures et à leurs descriptions

toujours embellies, la présentation de produits qu'ils avaient rapportés de TOrient. Le marchand s'était révélé derrière le pèlerin et le gain que procurait le trafic excitait de nouvelles convoitises.

Gonstantinople avait de son côté repris des relations plus suivies avec TOccident. Elle avait toujours conservé un pied en Italie; sa domination lointaine était si douce qu'elle équivalait à rindépendance. Elle était même une protection contre les peuples du voisinage, les prétentions des empereurs, rois de Germanie, et les cupides Normands. Du côté de l'Adriatique, Bari avait la première renoué des relations avec la capitale de l'empire grec, mais Venise Téclipsa bientôt. Enrichie par le commerce du sel et les pêcheries, elle avait laissé ses rivales, Ancône et Gomacchio, succomber sous les coups des pirates de la Narenta, puis à la fin du x^ siècle avait écrasé ces pirates, conquis la Dalmatie et Tlstrie, et était devenue sans conteste la reine de l'Adriatique. Elle s'était imposée à Gonstantinople, y avait obtenu de grands privilèges pour son commerce (principalement en 992 et en 1082) et ses navires et ses commerçants étaient aussi bien accueillis des Byzantins, dont ils exportaient les marchandises en Occident, que des musulmans auxquels ils apportaient, en échange des leurs, des produits de Flnde et des esclaves faits aux dépens des pays chrétiens comme des pays musulmans. Le droit de vendre et d'acheter sur tous les points de l'empire grec sans être soumis à la surveillance des agents impériaux et sans payer aucun droit les mettait hors de pair et donnait à leur activité commerciale un puissant stimulant.

Sur la Tyrrhénienne, Amalfl, restée grecque, entreprenait des voyages de commerce à Mehadia, port de Kaïrouan, sur la côte de la Tunisie, à Alexandrie, en Syrie, à Gonstanti-

nople. Pise et Gênes se développaient plus lentement, unies dans des efforts communs contre les Arabes avant de devenir rivales. Les musulmans, maîtres d'une partie de la Sicile, des Baléares, un instant de la Sardaigne, leur interdisaient tout espoir de développer leur commerce ; des expéditions contre la Sardaigne, Bône, Mehadia, la Sicile ouvrirent les voies de r Orient à leur marine ; la conquête de la Sicile par les Normands fut pour eux comme pour tous les peuples chrétiens de rOccident le point de départ d'une ère nouvelle. Les Arabes y avaient acclimaté et entreposé les fruits et les produits de rOrient ; ils les colportèrent en Occident et s'aventurèrent même, à la faveur des relâches que leur offraient les ports de cette île, jusqu'en Egypte. La route de l'Orient allait s'ouvrir aussi pour les navires de Narbonne et de Marseille, dont le commerce, limité pour les mêmes causes, devait profiter des mêmes circonstances favorables.

En somme tout présageait, malgré les différences de religion et les foudres papales interdisant le commerce avec les infidèles, un développement régulier des relations entre l'Orient et l'Occident, quand les progrès des Turcs sous Seldjouk et Togrul-Beg et le démembrement du khalifat de Bagdad substituèrent à la domination douce et tolérante des khalifes une tyrannie ombrageuse. Le danger de voir se fermer par le progrès de ces fanatiques lie marché de Constantinople comme ceux de l'Egypte et de la Syrie rendit les villes commerçantes de la Méditerranée aussi favorables par intérêt à la première croisade que les autres chrétiens d'Occident par les motifs que nous avons indiqués.

Ces expéditions peuvent être diversement appréciées ; elles coûtèrent à l'Europe des quantités considérables d'hommes (500,000 trouvèrent la mort dans la première) et d'argent.

mais elles constituent le fait économique le plus important du moyen âge.

Dès le temps de la première, Gênes, Pise, Venise, Marseille, prenaient une part active à la conquête de la Syrie, faisant payer chèrement leurs services. La cession de quartiers dans les villes, de territoires dans les campagnes et rétablissement sur ces points de colonies italiennes ou marseillaises étaient les garanties exigées de l'assistance de leurs flottes pour les communications avec TOccident et la défense des postes chrétiens. Ces quartiers étaient de véritables villes avec église, entrepôt (fundiacum, d'où fundaco, fondouk), moulins, fours, abattoirs, bains. Les maisons ou magasins étaient vendus ou loués, soit à des colons qui devaient loger chez eux les compatriotes qu'amenaient les convois de navires marchands, soit même à des Syriens ou à des juifs. Les Vénitiens, les mieux partagés, purent ainsi, grâce au concours des premiers habitants, avoir sur leurs territoires des verreries et des fabriques de soieries qu'ils transporteront plus tard dans leurs lagunes et faire dans les campagnes attenantes des essais de culture dont bénéficiera également l'Europe. Comme les colonies du Levant, celles-ci avaient déjà leurs chefs, vicomte ou consul, leurs tribunaux, avec jurés de leur nation, et, bien que forcées de défendre leurs privilèges contre les rois, elles pouvaient ofTrir aux marchands de leurs pays une base solide pour leurs opérations commerciales. Acre devint le principal port du royaume de Jérusalem. Les produits du centre de l'Asie, du Thibet, de l'Indo- Chine et des îles, de l'Inde, de l'Arabie, de l'Afrique: rhubarbe, musc, camphre, épices, encens, perles, ivoire y affluaient pour être de là transportés en Europe avec les pèlerins dont Acre était le principal port de débarquement et de

départ. Tyr, Beyrouth étaient aussi des ports fréquentés. Ascalon, Jaffa avaient des bazars animés. Un mouvement actif se faisait entre ces ports et les grandes villes musulmanes de Damas et d'Alep, d'où les marchandises étaient apportées soit par les Vénitiens, soit par les Orientaux: soieries d'Alep et de Damas, brocarts d'or, lames de Damas, etc. Au nord, dans le comté de Tripoli, cette ville voyait affluer elle aussi dans ses murs des marchands de toutes les nations et dans ses magasins les produits les plus riches et les plus variés. La prise de Saint-Jean-d'Acre par Saladin fit passer son rôle à Tîle de Chypre dans laquelle toutes les villes et nations commerçantes, Marseille et Montpellier entre autres, s'efforcèrent d'obtenir des franchises.

A Gonstantinople, Vénitiens, Pisans et Génois avaient aussi leurs quartiers, tous aboutissant à la Corne d'or sur laquelle ils avaient leurs escaliers (échelles) de débarquement. Après la 4* croisade, la prise de Constantinople dictée parles intérêts commerciaux de Venise, laissa à cette ville une prépondérance incontestable. La part qu'elle s'attribua dans le partage de l'empire byzantin fut choisie, dans la même préoccupation, avec l'habileté la plus grande : Durazzo, Corfou, et les autres îles ioniennes, Patras, Modon, Naxos, Andros, l'Eubée, Candie, Gallipoli, échelonnés sur la route de Venise à Constantinople , une fois conquis par les Vénitiens, reçurent des colonies; les principautés indépendantes de l'Archipel s'unirent à elle pour la suppression des corsaires, et le commerce rendu plus sur prit encore de l'accroissement. Candie, dont les richesses naturelles étaient grandes en blé, miel, cire, vins, surtout, dont on chargeait chaque année des centaines de navires, était en outre précieuse par sa situation sur la grande route de l'Occident en Syrie et en Egypte. De

Constantinople devenue leur véritable centre, les Vénitiens étendirent leurs opérations commerciales dans TAsie-Mineure et les régions de la mer Noire. Dans TAdriatique, Raguse, un instant leur rivale, reconnut leur suprématie. Mais la fortune même de Venise devait lui susciter des ennemis. La chute de Tempire latin et le rétablissement d'une dynastie grecque valurent à Gênes, qui en fut le principal auteur, des privilèges et une influence qui portèrent à la puissance de Venise un coup terrible.

La chute de Fempire latin coïncide à quelques années près avec la dernière croisade. Les relations entre TOccident et rOrient ne furent pas interrompues par Téchec des tentatives des Latins et les résultats économiques de leurs expéditions furent durables. Le pillage d'Antioche, celui de Constantinople surtout avaient mis entre les mains des croisés une foule d'objets précieux, principalement d'objets destinés au culte : croix, ostensoirs, vases et calices en or et en argent ciselés et incrustés de pierreries, ivoires finement travaillés, émaux, reliquaires, étoffes et brocarts en or et argent, etc., qui, distribués par les vainqueurs dans toute la chrétienté, vinrent enrichir les trésors des églises et des monastères. L'art de l'Occident subit par suite l'influence de l'art byzantin. Les relations intellectuelles qui se renouèrent avec le monde grec préparèrent la renaissance des lettres antiques. En même temps, l'Orient musulman nous initiait à ses sciences, à sa médecine, à son industrie. L'Europe imitera les belles étoffes de Damas, les baldaquins de Bagdad, la mousseline de Mossoul, le satin, les verres de Tyr, les tapis de la Syrie et de la Perse. Elle adoptera les modes et les costumes, les armes des Orientaux, leurs habitudes et leur hygiène. Elle acclimatera dans l'Italie méridionale et la Si-

cile la culture de la canne à sucre empruntée à la Syrie^ du riz, du maïs, du sésame, du caroubier. Elle introduira dans ses vergers Tabricot, ou prune de Damas, le limon, la pistache; dans ses potagers le melon d'eau ou pastèque, l'échalote, le safran. Elle retiendra d'eux des recettes pour la teinture , si perfectionnée en Orient , le travail des peaux , le tissage de la soie. Le coton, déjà si usité en Orient et dont quelques tissus furent rapportés en Europe, eut moins de faveur et son travail n'atteindra quelque importance qu'au XVII* siècle.

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