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CHAPITRE IX

Les républiques italiennes du treizième au seizième siècle. — Venise et le commerce maritime. — Florence et le commerce des banques.

La restauration d'une dynastie grecque à Constantinople assure aux Génois, alliés des Paléologues, la prépondérance sur les rives du Bosphore et par suite dans TArchipel et la mer Noire. C'est le moment le plus brillant de l'histoire de cette république (1261-1369). Établis à Galata, affranchis des droits de douanes écrasants pour le commerce, ils se substituèrent dans tous les pays soumia aux Paléologues à l'influence de Venise qui toutefois resta dominante dans la Grèce et les îles grecques. Mais les Vénitiens ne purent se résigner à ce partage. La différence de traitement que les empereurs affectèrent d'établir entre eux et les citoyens des autres villes italiennes ne fit qu'exaspérer leur fureur contre leurs hem'eux rivaux et la lutte entre les deux villes n'en futque plus ardente et plus implacable. C'était le moment où la défaite de la Méloria (1284) et l'établissement par les Génois d'un barrage à l'embouchure de l'Arno mettaient fin à la puissance maritime de Pise. Délivrée de cette concurrence, Gênes dut néanmoins se résigner à supporter à côté d'elle, à Constantinople, d'autres colonies européennes. Les empereurs les subissaient plus qu'ils ne les aimaient. Des Ragusains, des Catalans (Barcelone), des Provençaux (Marseille, et aussi Montpellier et Narbonne) eurent, comme les marchands italiens et siciliens, l'autorisation d'y faire le

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commerce. Les conditions qui leur étaient accordées étaient moins avantageuses que celles faites aux Génois; ils devaient payer les uns 2 p. 100, les autres 4 p. 100 de la valeur des marchandises entrant on sortant, mais leur présence seule suffisait à rendre moins tyrannique la protection des Génois.

Constantinople, Gaffa et Chio furent pendant cette période les trois grands marchés sur lesquels s'exerça l'activité des Génois.

Par sa position même, l'importance de sa population et son rang de capitale, Constantinople était le grand entrepôt des marchandises de toutes provenances, le vrai centre d'échanges de tous les produits. Les blés de la Crimée, de la Bulgarie et de la Thrace, la cire de Grèce, les vins de la Grèce et de Candie, le mastic extrait du lentisque de Chio, l'alun de Phocée, la noix de galle de T Asie-Mineure, les lins d'Alexandrie et de Grèce, la laine et le poil de chèvre de l'Asie-Mineure, la soie de Perse, les pelleteries du nord, les épices, les plantes aromatiques et leg matières tinctoriales de l'Inde et de la Perse, venues par Trébizonde ou Tana, les bougrans d'Arménie et de Chypre s'y trouvaient avec les draps de Flandre, de France ou de Toscane, les toiles de Champagne, les fils d'or et d'argent de Lucques et de Gênes, les savons de Venise, d'Ancône, de la Pouille, de Chypre et de Rhodes, les figues d'Espagne, les noix de Naples, les vins et les huiles d'Italie ^ L'Occident ne se contentait plus d'acheter en Orient, il y importait; son industrie et son commerce croissaient alors que les commotions de l'Orient y accumulaient les ruines.

Caffa, fondée vers 1266 sur l'emplacement de l'ancienne

1. Cf. Heyd, Histoire du commerce du Levant, I, p. 489 et suiv.

Théodosie, dut précisément à ces révolutions de l'Asie sa courte prospérité. Sa population atteignit un instant, s'il faut en croire un voyageur, celle de Constantinople. Les races, les religions et les langues y offraient la plus grande diversité. Gènes avait créé pour elle et ses autres colonies de Grimée un ofiBce spécial qui veillait à tous les détails de Tadministration. Au blé, au sel, au poisson, au bois qui alimentaient son trafic, venaient se joindre sur son marché les produits de rinde, ces épices, dont la route vers TOccident était soumise à tant de vicissitudes, les soieries du Ghilan et les esclaves. Tana(Azof), à l'embouchure du Don, était le point d'arrivée des caravanes venues à Astrakhan soit par la Perse, Astérabad et la Gaspienne, soit par Gaboul et Ourgendj. La domination génoise ne s'étendit pas au delà de la côte méridionale de la Grimée, comprenant le comptoir anciennement fréquenté de Soldaïc ou Soudak. Malheureusement, cette extension des relations avec l'Orient avait ses revers. Déjà les pèlerinages et les croisades avaient importé dans l'Europe occidentale la lèpre pour laquelle on dut fonder de nombreux hôpitaux. Ge fut de Gaffa où elle avait été importée par les Tartares que vint en Europe sur les vaisseaux génois cette peste noire « dont bien la tierce partie de monde mourut » , nous dit Froissart.

Ghio devait toute sa richesse à la fertilité de son sol en vins, huile et fruits, à sa soie, à son marbre, à son commerce de mastic et à l'alun de Phocée -, les revenus qu'en tirait la compagnie génoise dont elle était la propriété, étaient énormes, et c'était de plus une station navale importante sur la route de l'Orient.

Quant au continent asiatique, les progrès des Turcs le fermaient de plus en plus au commerce européen. Ghypre, où régnaient les Lusignans, et Rhodes, où s'établirent les

Hospitaliers de Saint-Jean, profitèrent de cette situation. Famagouste devint un marché dont les villes italiennes se disputèrent la possession comme elles l'avaient fait de ceux de la Syrie. Rhodes fut surtout un grand marché financier. Les Chevaliers, grâce aux manoirs nombreux qu'ils possédaient, à la force dont ils disposaient pour les défendre, servirent, comme leurs frères les Templiers, de banquiers entre les mains desquels on déposait les sommes ou valeurs que Ton voulait mettre en slîreté, ainsi que d'intermédiaires pour le change et pour le règlement des transactions.

Venise, parallèlement à ses efforts pour se maintenir sur la mer Noire, en fit de plus heureux en Egypte. Elle sentit toute l'importance que la fermeture du golfe Persique et des routes de la Syrie allait rendre au golfe Arabique et à Alexandrie. Déjà les pirates établis dans l'île de Kishm avaient paralysé le commerce de Bassora et de Bagdad. Aden devint le grand entrepôt des marchandises apportées de la Chine et de l'Inde. La vieille rQute de Kosséir à Coptos, aboutissant maintenant à Aïdab sur le Nil, et de là à Alexandrie, se rouvrit alors. Les Mameluks, qui se recrutaient au reste avec la connivence de Gênes et de Venise, se montrèrent mieux disposés que les Turcs en faveur des chrétiens. La papauté qui avait interdit le commerce avec les infidèles, se relâcha de sa sévérité, fit des concessions à Venise \ quand de temps à autre une opposition tendit à se manifester dans le sacré collège, Venise sut l'apaiser et elle ne se gêna plus d'entretenir ouvertement ses relations si lucratives avec Alexandrie. Le commerce de l'Inde tendit à devenir un monopole entre ses mains, tant la route de la mer Rouge était plus facile et plus sûre que celles qui aboutissaient à l'Euxin.

Favorisée de ce côté par les événements, Venise ne fut

pas moins bien servie par les avantages de sa position géographique. Elle était presque au centre du inonde commercial d'alors, à la tête des routes qui du fond de l'Adriatique se dirigent vers le Danube, la mer Baltique et la mer du Nord, au débouché de cette riche plaine da Pô où se pressaient les cités populeuses et industrielles. Derrière elle s'échelon- ' naient Trévise, Vicençe, Padoue, Vérone, Bergame, Brescia, Crémone, Lodi, Milan, Côme et plus loin Novare^ Tortone, Alexandrie, toutes en relations suivies avec elle. Elles lui expédiaient annuellement, au commencement du xiv® siècle, 2,800,000 ducats de marchandises, draps, armes, fujaine, orfèvrerie, soieries et lui achetaient en échange des brocards d'or et d'argent, du poivre, de la cannelle, du gingembre et autres épices, du coton, du sucre, des bois de teinture, ^de l'indigo, du kermès, du sel. « Les achats qae fait la Lombardie dans Venise, dit le doge Mocenigo (1411), produisent le mouvement considérable des navires ou des galères que nous expédions en Syrie, en Remanie, en Catalogne, en Flandre, en Chypre, en Sicile et dans d'autres parties du monde. Venise reçoit pour frets et commission 2, 2 '/^ et 3 p. 100 5 courtiers, frets de navires et de galères, peseurs, emballeuiTs, barques, marins, rameurs, agents intermédiaires, avec le profit des marchands qui s'entremettent, pour tout cela nous pouvons compter une somme de 600,000 ducats, qui viennent aux habilanls de Venise sans aucune dépense. Ces industries font vivre largement plusieurs milliers de personnes. » Au XIII® siècle, les manufactures de laine de Milan occupaient 60,000 ouvriers, celles de soie 40,000. Abritée dans ses lagunes contre les attaques de terre et de mer, Venise profitait de tous les troubles et guerres qui désolaient la Lombardie et, à défaut d'invasions étrangères, armait les cités

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les unes contre les autres, multipliait les ruines et les exilés. Elle avait reçu ceux de Lucques qui lui avaient apporté les secrets de la fabrication des brocarts et du velours et donné asile à Cosme de Médicis un instant banni de sa patrie. A la fin du xv® siècle, sa flotte de commerce comptait 3,000 navires montés par 36,000 marins et protégés sur les mers par 300 navires de guerre. Jusqu'en cette année même de 1421 où elle achetait aux Génois le port de Livourne, Florence elle-même était tributaire de Venise ; elle lui envoyait annuellement 16,000 pièces de drap et 350,000 sequins en espèces en échange de laines d'Espagne et de France, de blé, de soieries, de fil d'or et d'argent, de cire, de sucre et de bijouterie. En somme, ajoutait Mocenigo, le commerce de Venise met annuellement 10 millions de sequins en circulation (120,000,000 fr.). C'était donc surtout le commerce de transit et les transports qui faisaient la richesse de la République. Elle avait cependant quelques industries prospères chez elle : la fabrication du verre à Murano, le blanchissage de la cire, la fabrication des cierges qu'elle expédiait à toute la chrétienté, les armes, la bijouterie, la tréûlerie d'or et d'argent, le savon, les mosaïques et les soieries.

Pour concilier les avantages de ce commerce de transit avec la protection de son industrie, elle permettait aux produits du dehors le passage, mais non la mise en vente sur son territoire. Primitivement le commerce avec le Levant ne se faisait que contre des métaux précieux; Venise, dans l'intérêt de ses manufactures et pour retenir ces métaux précieux, substitua d'abord le plus possible les marchandises aux métaux et finit par interdire les transactions en argent, ce que facilita le développement des opérations de banque et des lettres de change.

Dans les villes qui, comme elle, reposaient tout entières sur le commerce, Tintervention continuelle, l'étroite surveillance et parfois la participation directe de TËtat aux entreprises commerciales n'ont pas lieu de surprendre. Il y avait bien sur le commerce maritime certaines règles généralement adoptées. De véritables codes de marine existent à la un du xiu* siècle, en tête le Consulat de la mer, rédigé par les Vénitiens en 1255, les Statuts de Marseille, à peu près contemporains et les Rôles ou Jugements d'Oleron (1269), mais à côté des règles générales que tous reproduisent et qui président dès lors à la circulation sur les mers, chaque nation avait ses lois et sa réglementation spéciale.

Le rêve de tous était de se créer ou se réserver un monopole ; les traités conclus par un État stipulent rarement pour autrui ; la situation des commerçants dans chaque ville varie suivant leur nationalité. Le droit d'acheter et de vendre, la sécurité des personnes et des biens, la soumission, dans les pays musulmans, aux magistrats et aux lois des pays d'origine se retrouvent dans la plupart, mais c'est à la question des droits de douane que chaque État s'attache de préférence, car c'est de leur abaissement ou de leur suppression, des concessions obtenues en un mot que dépend l'avenir du commerce.

La protection des transports était à Venise l'objet d'une incessante préoccupation. Les métaux précieux ne pouvaient être transportés que sur les galères de l'État.- Ces galères étaient quelquefois mises au service des particuliers ; d'autres, tout en remplissant le rôle de convoyeurs, pouvaient prendre du fret. Des stations étaient établies en permanence sur divers points. Une réglementation étroite déterminait les époques auxquelles partaient les flottilles, leur composition, le

choix de leur commandant, Tarmejnent et le chargement des bâtiments, le nombre d'hommçs de leur équipage, la durée du voyage, la route à suivre et les opérations à effectuer. Mais ces règles, malgré leur apparence de rigueur, n'étaient pas immuables. L'attention du grand conseil était constamment ouverte sur ces affaires de commerce et les conditions étaiçnt fréquemment modifiées suivant les circonstances et les besoins du moment, mais, une fois arrêtées, elles devaient être strictement observées et il était interdit de changer de route comme de s'arrêter ailleurs qu'aux points fixés. Dès l'arrivée à destination, une commission débattait le prix des marchandises à acquérir et celui auquel seraient livrées celles que l'on offrait en échange. Le monopole de certains articles appartenait à l'État.

C'est par cette attention, cette vigilance, cette activité que Venise était devenue à la fin du moyen âge un des principaux États de la péninsule.

Rome n'avait ni xndujstrie^ ni commerce. Son territoire était désert et malsain. « Les prêtres, les moines et tous les parasites divers d'une cour ecclésiastique, formaient une large part de la population ; le reste était entretenu, pour la plupart, dans un état de demi-mendicité par une quantité incalculable d'associations religieuses qu'enrichissaient les dons ou les dépouilles de la chrétienté latine. » (Bryce.)Iln'y avait pas de classe bourgeoise et la noblesse du territoire romain, turbulente et féroce, entretenait par ses rivalités et son humeur ambitieuse un état de guerre presque perpétuel autour de la ville et quelquefois dans la ville même. Les pèlerins étaient exploités avec ardeur, mais en général ils étaient pauvres et, somme toute, malgré les bonnes aubaines que pouvaient fournir les riches prélats et les seigneurs, ils n'é-

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talent pour le commerce local, s'ils raidalent à vivre, qu'une médiocre ressource. Lorsque cette populace vaniteuse et mécréante eut forcé les papes à s'éloigner de Rome, elle s'aperçut du vide que faisait leur absence ; leur retour coïncida avec le moment où se manifestaient les prodromes de la Renaissance fet Rome, grâce à eux, eut sa part dans ce brillant épanouissement du génie italien dont les chefs-d'œuvre, en attirant artistes, savants et visiteurs, assurèrent à la péninsule son principal revenu pendant plusieurs siècles.

Au XIII' siècle, les finances pontificales, malgré les réformes apportées depuis Grégoire YII dans la perception du cens, étaient pauvres ; le trésor apostolique, épuisé par les croisades et les affaires de Sicile, était toujours vide ; le pape était souvent poursuivi par ses créanciers. Il fallut créer de nouvelles sources de revenus et en assurer la rentrée régulière. Les commissaires apostoliques se servirent, pour faire parvenir à Rome ou à Avignon les produits du cens, de l'intermédiaire des banquiers italiens. Des maisons de Pise, de Florence, de Pistoie et de Sienne, honorées du titre de mercatores camerx, reçurent les sommes levées pour le compte du Saint-Siège. Les Florentins surtout trouvèrent dans ce service de banque d'appréciables profits.

Florence ne semblait pas appelée par sa situation à une grande prospérité industrielle et commerciale. Sa campagne est peu fertile ; elle ne pouvait pas tirer de son territoire la laine nécessaire à une industrie active ; elle est loin de la mer. Le port de l'Arno, Pise, était ime rivale; une autre cité industrielle. Sienne, qui eut un instant, dit-on, 200,000 habitants, se dressait en face d'elle ; et cependant elle a tenu pendant plusieurs siècles une des premières places dans l'industrie et le commerce de l'Europe. La laine et la soie

furent le fondement de sa grandeur, mais elle eut dans l'industrie lainière une place à part. Ne se contentant pas de fabriquer, elle achetait à Tétranger, à l'Italie du Nord, à la France du Midi, à la Flandre, à l'Angleterre des draps fabriqués, les transformait par la teinture et par l'apprêt, les façonnait au goût de l'Orient et les livrait à la réexportation. Cet art de Calimala (mauvaise rue) fut le point de départ de sa fortune. En 1338, il occupait 200 boutiques où 30,000 personnes fabriquaient 80,000 draps valant 1,200,000 florins d'or et, si l'on comprenait dans ce calcul les draps grossiers, il faudrait dire plus de 100,000 (Perrens, la Civilisation florentine). Maîtres de l'État, le constituant eux-mêmes, les « arts » n'avaient pas à redouter, comme en France, les caprices ou l'hostilité du pouvoir. Animées d'un esprit commun, solidaires entre elles, les corporations trouvaient dans cette sécurité un gage précieux pour le succès de leurs entreprises. Exclusifs et égoïstes comme tous leurs contemporains, ennemis de toute concuri'ence, les Florentins étaient du moins d'accord entre eux pour la conduite et la protection de leur commerce. Disséminés partout où les appelait le besoin de leurs affaires, hardis voyageurs dans un temps où le voyage de la Chine demandait trois ans et celui de Paris ou de Londres six mois, ils étaient, quel que fût leur séjour, en relations entre eux par des syndics qui visitaient leurs colonies, par leurs banques.

Le mercato nuovo, siège des changeurs qui formaient le quatrième des « arts majeurs » , était un des points les plus animés de la ville, une véritable Bourse. C'était là que se rendaient à leur retour de voyage, pour y faire leurs rapports, les agents à l'étranger, là que se réglaient par l'intermédiaire de courtiers autorisés et de changeurs toutes les transactions

de la journée. On les inscrivait sur « un livre de comptes en parchemin, en belle écriture cursive assez semblable à notre ronde et en chiffres romains. On n'y voyait ni points, ni virgules, ni lettres majuscules. Par la seule force de l'habitude, on se débrouillait dans ce chaos. Jusqu'au temps des Médicis, les Florentins se bornèrent à la tenue des livres en partie simple, quoiqu'ils eussent pu reconnaître, à Venise, les avantages de la tenue en partie double. Gomme contrôle et garantie, ils se bornaient à renvoyer de leur grand-livre ou libro maestro à de nombreux livres auxiliaii*es, et leurs recherches y prenaient beaucoup de temps. Comme de nos jours, d'ailleurs, ces livres maestri faisaient foi ». (Perrens, op. cit.)

Non seulement le changeur se fit banquier, mais les marchands en vinrent à joindre un office de change, une maison de banque à leur maison de commerce. Le recours au changeur pour le règlement de deux opérations connexes put se faire, sans remise de numéraire, par compensation de valeurs, par un simple jeu d'écritures ; cette pratique s'étendit à des opérations faites dans deux villes différentes, d'abord entre celles où existaient des comptoirs de la même maison, puis entre celles où une de ces maisons avait un correspondant. Au lieu de circuler d'une place à l'autre sous la forme d'un numéraire encombrant, coûteux à transporter, exposé à être pillé, la somme ou différence à payer fut expédiée sous celle d'une lettre, moyennant la présentation de laquelle le change pouvait être opéré des marchandises livrées contre leur représentation en monnaie. La lettre de change n'était au début ni négociable, ni transmissible ; son emploi était limité aux opérations entre des places où le tireur avait des représentants ou des correspondants ; elle eut vite cepen-

dant obtenu faveur surtout auprès des Lombards et des juifs auxquels elle permettait de ne plus laisser à la disposition de leurs persécuteurs que du papier représentant pour le légitime possesseur une valeur réelle, mais sans valeur pour autrui.

La première maison de banque fut-elle fondée à Barcelone, à Gênes ou à Venise? Les mêmes circonstances donnèrent sans doute presque simultanément naissance dans ces trois grandes cités maritimes aux mêmes procédés commerciaux ; toutes trois avaient dans le Levant des comptoirs, toutes trois avaient des relations étendues ; l'idée d'associer les capitaux, de les faire fructifier comme une marchandise, de retirer un intérêt des sommes avancées, de retenir une commission sur les sommes touchées, de représenter les capitaux déposés par un papier, d'étendre la valeur de ce papier du pays où il était émis à un autre où la maison avait un établissement, gagna promptement en tous cas de l'une à l'autre ; on trouve une banque à Venise au milieu du xii* siècle (1157). La République était si directement engagée dans toutes les affaires commerciales de Venise que ce fut une véritable banque d'État. L'office de Saint-Georges à Gênes, définitivement constitué en 1407, nous montre une banque d'un caractère bien différent, véritable État dans l'État.

« Après que les Génois eurent fait la paix avec les Vénitiens, dit Machiavel (Hist, de Flarence, 1. VIII), à la suite de la terrible guerre qui avait duré si longtemps entre eux, la république de Gênes, ne pouvant satisfaire les citoyens qui lui avaient prêté de grandes sommes d'argent, leur concéda les droits d'entrée de la douane. Elle voulut que chacun, au prorata de sa créance en principal, participât à la jouissance de ces droits, jusqu'à ce qu'il fût entièrement satisfait par la

commune. Et afin qu'ils pussent conférer sur leurs intérêts, elle leur céda le palais qui est au-dessus de la douane. Ces créanciers établirent entre eux en conséquence une sorte de gouvernement. Ils créèrent un conseil de cent des leurs pour délibérer sur les choses communes, et une magistrature de huit citoyens pour exécuter comme délégués toutes ces délibérations. Ils divisèrent aussi leurs créances en parts qu'ils appelèrent litoghi et donnèrent à tout le corps le nom de Saint-Georges. Quand leur gouvernement fut ainsi constitué, le gouvernement de la cité eut d'autres besoins. Aussi recourut-il à Saint-Georges pour de nouvelles aides. La corporation se trouvant riche et bien administrée, put encore obliger la commune. Celle-ci, en retour, de même qu'elle lui avait d'abord concédé la douane, commença à lui octroyer des portions de son territoire, en garantie des deniers empruntés D'où il est arrivé que (la majeure partie des territoires soumis à Gênes ayant été ainsi engagés à la banque) les citoyens ont retiré toute leur affection à la commune, la regardant comme tyrannisée, et qu'ils se sont attachés à Saint-Georges comme à un corps administré selon les règles de la sagesse et de l'égalité. Telle est la cause de ces changements d'État si fréquents et si faciles, les Génois obéissant tantôt à un de leurs concitoyens, tantôt à un étranger; car ce n'est pas Saint-Georges, mais la commune qui change de gouvernement. »

A Florence, les banques ne furent, au début du moins, que des banques privées. Déjà à Sienne de puissantes maisons avaient existé, celle des Salimbeni, par exemple ; à Florence, au xv* siècle, 80 maisons, avec des succursales sur tous les points du globe, se livraient à toutes les opérations de banque, de change et de trésorerie. Beaucoup d'entre elles

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étaient, comme dans Tindustrie, de véritables sociétés en commandite, dont les parts de capital (certificats de dépôt) ou actions, luoghi di monti, se négociaient à la Bourse. Le fonds de garantie était constitué par des monnaies, soit de la ville (florins) frappées d'après des règles fixes, ces commerçants appréciant l'importance d'une bonne monnaie, soit estimées d'après la valeur du métal qu'elles renferment. Ces certificats de dépôt, ces lettres de change dont la sûreté repose sur ces réserves, ont donc le grand avantage de prémunir contre les pertes résultant des altérations fréquentes de monnaies, des frais de change, des risques de route. Chacun, par la négociation incessante de ces certificats, pouvant devenir actionnaire d'une banque, la solidarité de toutes ces banques étant comprise par tous, la cité entière se trouve engagée dans les affaires qu'elles traitent. Aussi, comme à Gênes, l'État emprunte-t-il à ces banques qui lui prêtent volontiers, recevant de lui comme gage des parties du domaine, jusqu'à ce que, par un entraînement irréfléchi, une de ces familles de banquiers, étant devenue comme une famille souveraine, identifiât la fortune de sa maison et celle de l'Ëtat pour les entraîner dans une ruine commune. La prospérité des banques avait fait pendant plus d'un siècle celle de l'Ëtat. Les Médicis, en favorisant les lettres et les arts, n'avaient fait que suivre le mouvement général qui entraînait tous leurs compatriotes. La Renaissance était à Florence la fille du commerce.

Mais les lettres et les beaux-arts ne furent pas seuls à bénéficier de cet éclat industriel et commercial. La science et la géographie en retirèrent aussi des profits appréciables.

De même que le commerçant s'était caché sous le pèlerin, l'observateur et le chercheur se mêlèrent au marchand. Les

voyages de commerce accrurent, comme les ambassades politiques, le cercle des connaissances et des relations. Plan Carpin avait révélé à l'Europe une partie de TAsie centrale ; quelques années après, Guillaume de Rubrouck, envoyé par saint Louis auprès du khan des Mongols, pénétrait jusqu'à Karakoroum ; les deux frères Mateo et Nicole Polo et leur fils et neveu Marco visitaient la Chine, et ce dernier laissait sur ces immenses contrées de l'Asie orientale où il avait voyagé et séjourné vingt années, un livre dont l'influence fut énorme. Pour la première fois un voyageur européen parlait en pleine connaissance de cause de ces pays légendaires, dévoilait une civilisation à peine entrevue, un commerce dont, malgré les échanges faits sur quelques points avec la Chine, Tonne soupçonnait pas l'importance. Il apprit comment la Chine utilisait ses fleuves immenses et les avait rejoints par des canaux, comment on y travaillait la soie, y fonctionnait la poste, etc., etc., et le désir de revoir ces pays florissants, l'attraction plus grande que ces contrées de tout temps entrevues dans des rêves exerça sur les imaginations, contribuèrent à accélérer le mouvement de découvertes qui devait amener une si grande révolution commerciale. Les marins de Venise, de Gênes, de Livourne utilisaient la boussole; un des grands artistes de la Renaissance, Léonard de Vinci, couvrait la Lombardie de canaux. A tous les points de vue, l'Italie était une grande initiatrice. Ses libertés communales avaient sans doute été pour beaucoup dans cette efflorescence de son génie, mais c'était dans l'activité industrielle et commerciale qu'elle avait puisé la force de les défendre, les ressources nécessaires pour satisfaire et développer ses aspirations et ses goûts.

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