CHAPITRE X
La France de la fin des croisades à l'époque de la Renaissance.
Avant saint LouiB le royaume de France n'avait aucun port sur la Méditerranée. La France n'avait pas conservé longtemps les limites déjà restreintes que lui avait assignées le traité de Verdun; sous les derniers Carlo vingiens, le domaine royal était réduit à quelques villes et quand ses vassaux donnèrent à Hugues Capet le titre et l'Église la couronne de roi, il ne reçut en réalité qu'une suzeraineté idéale sur les terres qui ne lui appartenaient pas en propre. Il est vrai que le développement de la puissance de ses successeurs était en germe dans cette dignité dont le droit romain reconnaissait encore mieux la valeur que le droit féodal et le droit canon, mais il fut singulièrement favorisé par la situation de leur capitale, Paris.
La Gaule indépendante, n'ayant jamais connu l'unité, n'avait pas de capitale. Avaricum (Bourges) « avait été jadis la ville la plus riche de tout le monde gaulois et peutêtre la seule grande ville dont il ait jamais pu être fier. Bien des dépouilles de l'étranger avaient été amassées dans cette cité^» (JuUian) et sa chute avait été le présage de la conquête définitive par les Romains, mais l'avantage de sa position centrale et de sa situation dans un pays riche en métaux était détruit par son éloignement de toute voie navigable.
Lyon, où s'élevait l'autel de Rome et d'Auguste, qui était
pour toute la Gaule « le foyer national et le cœuij de la patrie », avait joué ce rôle de capitale dans les deux premiers siècles de Tempire. Immense marché où aboutissaient toutes les routes de la Gaule, elle était le c rendez-vous des étrangers, des parvenus, des aventuriers, des fondateurs de religions, un vaste chaos de langues et de cultes. Tout ce qui se produisait, se fabriquait, s'importait dans les Gaules, tout ce que l'étranger offrait ou demandait, venait se concentrer à Lyon. » Son église chrétienne était la plus ancienne de la Gaule; elle était si bien située, au confluent de ses deux rivières, sur la gi'ande route de jonction entre la Méditerranée et rOcéan, que, malgré son éloignement des régions du Nord et des champs où devait pendant des siècles se livrer la bataille entre l'élément germanique et l'élément celto* romain, elle eût pu aspirer à un rôle important; mais elle avait été ruinée en 197 et ne s'était pas relevée. De plus, comme Arles et Trêves qui avaient eu, elles aussi, leurs'jours d'éclat, elle était maintenant terre d'empire. Orléans qui, sous son ancien nom de Genabum, avait été la tête de la Gaule lors du dernier grand soulèvement national, relevée par Aurélien, illustrée encore par le siège qu'elle avait si héroïquement soutenu contre Attila, était apparue alors, ainsi que de nouveau quelques siècles plus tard, dans toute son importance comme clef du Midi et point de rencontre des deux grandes fractions du pays, mais son fleuve était trop capricieux; capitale d'un royaume franc auquel fut un ins* tant réunie la Bourgogne, elle avait été délaissée et Paris se manifesta bientôt avec toute la supériorité de sa situation géographique si longtemps inaperçue , depuis si hautement célébrée. Son fleuve, d'allure le plus souvent calme et régulière, vers lequel s'incline le riche plateau de la Beauce, se
grossit, à ses portes, de la Marne vers laquelle descend le fertile plateau de la Brie et de l'Oise dont la riante vallée dessert des contrées aussi favorisées; la mer, à la rencontre de laquelle ses eaux s'avancent lentement, n'en est que peu distante; les routes de la Méditerranée et de l'Aquitaine y convergent de chaque côté du plateau central et les collines environnantes donnent tous les matériaux nécessaires aux constructions d'une grande capitale. En fait, elle était alors plus aia centre de ce qui semblait appelé à constituer la France dont l'Aquitaine se distinguait bien plus que de nos jours par la civilisation, les mœurs, les coutumes, la langue et même la religion.
Le cabotage de la Seine, première raison d'être de Lutèce, nous apparaît à l'époque à laquelle nous sommes arrivés comme sa principale ressource. La hanse parisienne se reconstitue ; Louis VI, Louis VII et Philippe-Auguste ont approuvé ses statuts. Leur base est, comme celle de toutes les associations qui se forment alors, le monopole du transport dans certaines limites et la passion dominante de tous ses associés la haine de la concurrence et de l'étranger. Le blé, le foin, le bois, le vin, la laine, le chanvre et le lin alimentent sou commerce. Paris avait de nouveau débordé de son île, mais cette fois ce n'était plus comme au temps de Julien sur la rive gauche, c'était sur la rive droite qu'il avait pris sa plus grande extension. Louis VI avait commencé de ce côté la constiuction des halles ; Philippe-Auguste les acheva, pava la ville, la fortifia, l'embellit, créa son université, mère et modèle de tant d'autres ; à la fin du xii* siècle, elle était la ville la plus importante du royaume. Comme toutes les villes du domaine capétien, elle avait non une charte communale, mais des privilèges que quelques-unes trouvaient plus en-
LA FRANGE DE LA FIN DBS G]aOISADES A LA RENAISSANCE. 133
viables, les bourgeois du roi jouissant comme tels de droits qui les suivaient partout. Les corporations y étaient nombreuses, florissantes et riches. « Lorsqu'au xiii* siècle, Etienne Boileau inviia les métiers de Paris à faire enregistrer leurs statuts, il y en eut cent qui répondirent à son appel et plusieurs autres existaient qui ne se présentèrent pas. En 1292 sur 15,200 contribuables, le Livre de la taille nomme 6,774 artisans payant impôt au roi et appartenant à plus de 350 professions différentes. » (Levasseur, Hist. des classes ouvrières, I, p. 331.) Les marchands étaient groupés, le plus souvent, par quartier ou par rue, suivant leurs professions. Les règlements les protégeant contre la concurrence, ils arrivaient facilement non à la richesse, mais à Taisance, C'était théoriquement, comme les artisans , « non des concurrents avides de s'enrichir aux dépens les uns des autres, mais des confrères animés de sentiments réciproques d'équité et de bienveillance et appelés à une part aussi égale que possible dans la répartition des bénéfices». (Fagniez.) Quelques-uns exerçaient plusieurs métiers, mais les sociétés commerciales étaient rares, du moins entre Français; elles étaient plus nombreuses parmi les étrangers, les Italiens surtout, qui se livraient aux opérations de commerce et de banque. 30 de ces maisons sont énumérées au Livre de la taille et sont représentées aux foires de Champagne. Dans ces rues sombres et dont souvent les constructions surplombaient la chaussée, les étaux s'ouvraient sur la rue, abrités sous des auvents, et le client restait hors de la boutique.
L'étalagiste était au-dessus du marchand ambulant, criant sa marchandise dans les rues ou s'établissant en plein air au coin des carrefours. Les affiches et les enseignes n'existaient guère alors ; et ces colporteurs et ces cris jouaient un grand
134 pRâcis d'histoire du gombcergb.
rôle dans la vie de la capitale. « Presque tous les métiers étaient représentés dans cette colonie errante qui encombrait les rues, depuis les cuisiniers qui vendaient de la sauce à Tail, jusqu'aux étuveurs qui annonçaient Touverture des bains. » (Levasseur.)
Comme à Constantinople, le marché en gros était entravé par des règlements minutieux. Le fabricant devait s'approvisionner aux halles, où arrivaient toutes les marchandises, au même prix que ses confrères. Les produits imparfaits étaient saisis. Ceux qui étaient estampillés par la corporation pouvaient donc être achetés de confiance dans les boutiques, aux halles ou sur les foires.
Celles-ci prenaient plus d'importance à mesure que les relations devenaient plus sûres. Celles de Champagne surtout étaient au commencement du xiii* siècle très florissantes. Six foires s'y succédaient à Lagny, Bar-sur-Aube, Provins (2), Troyes (2), chacune d'une durée de 48 jours. On y venait du Nord et du Midi, comme à une étape intermédiaire pour épargner une partie du chemin. Un conduit délivré par le comte garantissait la sécurité des voyageurs sur ses terres et sur celles des seigneurs avec lesquels il avait traité. La sécurité et la loyauté des transactions étaient assurées moyennant une taxe minime. Des règlements assuraient de même les recouvrements ou les recours légaux contre les débiteurs. Une police vigilante sous les ordres de chefs spéciaux protège les marchands contre la cohue des visiteurs de toutes sortes qu'attirent, outre le marché, les divertissements qui l'accompagnent.
Tous les produits ne sont pas simultanément exposés sur le marché. Si la foire aux épices, drogueries, etc., celle des chevaux et aux bestiaux sont permanentes pendant toute sa
durée, des catégories sont établies pour les autres objets. La foire s'ouvre par les «jours de drap », période de 10 jours peudant laquelle les industries textiles, draps, tapis, toiles, soieries, cotonnades, occupent seules la foire. La provenance de ces marchandises indique l'étendue des relations: les draps viennent non seulement de la Flandre, de la Champagne, de Paris, de la Normandie, mais du Languedoc, de ritalie et de l'Allemagne; les tapis d'Amiens, d'Arras, de Lille et de Reims'; les toiles de la Flandre, de la Champagne, de la Normandie et de l'Allemagne du Sud, les soieries d'Italie et de l'Orient, les cotonnades de l'Italie et du Levant. La foire aux cordouans et pelleteries suit la foire aux draps ; les maroquins et les cuirs de Cordoue y ont la prééminence, les pelleteries do Russie y sont apportées par les Hanséates. C'est de même par les Italiens que viennent les articles du Levant, par les Espagnols ceux de l'Afrique. L'Espagne, l'Italie, l'Allemagne, la Flandre et la France y sont en somme à peu près seules directement représentées. L'annexion de la Champagne à la France devait porter à ces foires un coup mortel. En vain Philippe le Bel publiera en 1245 un règlement minutieux, favorable à leur développement. Les guerres continuelles avec la Flandre éloigneront les Italiens, les Espagnols et les Allemands qui, ne pouvant plus rencontrer les Flamands en Champagne, iront les trouver chez eux, et les marines vénitienne et génoise favoriseront de tout leur pouvoir ce déplacement du marché, appelé à être pour elles, par le transport des marchandises, la source de grands profits.
D'autres foires fréquentées se tenaient non seulement à Paris, où le Lendit restait florissant, mais en Normandie, à Caen, à Rouen ; dans le Midi, au Puy, à Beaucaire. En 1250, cette dernière était en pleine vogue. Le désir de donner à la
France un port pour ses expéditions d'outre-mer fut sans doute le principal motif de la fondation d'Aigues-Mortes, mais saint Louis comprit aussi quel avantage il y avait pour le royaume à posséder sur la Méditerranée un port de commerce, et les avantages que ses successeurs s'efforcèrent de lui assurer témoignent bien qu'ils en eurent conscience.
La mort d'Alphonse de Poitiers, qui fit passer entre les mains des rois de France le comté de Toulouse , achevant ainsi l'œuvre commencée par la croisade des Albigeois, au moment môme où était préparée la réunion au domaine royal de la Champagne et de la Navarre, et les acquisitions partielles faites par Philippe III de divers domaines et fiefs seigneuriaux allaient préparer une transformation de la royauté française.
Le midi de la France avait au xiii* siècle, avec une langue différente de celle du Nord, la langue limousine, une civilisation à part. Il s'était trouvé, par suite des circonstances politiques, presque isolé du Nord; les traditions romaines qui s'y étaient mieux conservées, la fréquentation des Arabes, l'influence méditerranéenne et le maintien des relations avec l'Orient grec, l'Italie et l'Espagne, y avaient développé des institutions, des mœurs, des habitudes d'esprit tout opposées à celles de la France d'au delà de la Loire. Il s'en était même isolé religieusement sous l'influence d'une doctrine venue de l'Orient. « Le catharisme y était devenu comme une religion nationale. »
Le xii* siècle, jusqu'à la croisade albigeoise, « fut pour le midi de la France une époque d'un éclat et d'une prospérité incomparables. Le pays est riche; il suffît, même imparfaitement cultivé, aux besoins d'une population probablement égale à celle de nos jours. Le commerce y est plus développé
qu'en aucune autre partie de TEurope. Il est également réparti tout le long de la côte méditerranéenne. Une bourgeoisie puissante s'est formée dans la plupart des villes et en dirige Tadministration sous l'autorité très débonnaire des seigneurs... Ceux-ci sont surtout puissants par leurs grandes richesses. La splendeur de certaines fêtes, sur lesquelles nous avons des témoignages dignes de foi, étonne l'imagination.. . Le frottement des diverses classes de la société, les nécessités du commerce, par-dessus tout ce sens pratique qui se dévoile chez les Méridionaux dès la première croisade, ont fait naître un esprit de tolérance en matière de religion qu'on ne trouverait probablement au même degré en aucune partie du monde chrétien. Les juifs vivent en paix, jouissant d'une protection qui, d'ailleurs, ne leur a pas été accordée gratuitement... Le pays semble destiné à une prospérité sans limites. » (L. Mayer.)
Montpellier, où la première école de Droit avait été fondée dès 1160, était à cette date « un lieu très favorable au commerce, où viennent trafiquer en foule chrétiens et Sarrazins, où affluent des Arabes du Garb, des marchands de la Lombardie, du royaume de la Grande-Rome, de toutes les parties de rÊgypte, de la terre d'Israël, de la Grèce, de la Gaule, de l'Espagne, de l'Angleterre, de Gênes, de Pise, et qui y parlent toutes les langues. » (Benjamin de Tudèle.) Aucune entrave n'y gêne l'industrie, aucune taxe les échanges. Au verdet, aux draps teints en garance, aux cuirs, à la coutellerie, à l'orfèvrerie, aux émaux sortis de ses ateliers, aux vins, huiles, pastel, gaude, kermès, elle joint tous les produits du Nord ; elle a des représentants aux foires de Champagne et de Flandre, à Tripoli, à Rhodes, à Chypre; elle a des traités avec les villes de Provence et d'Italie, avec la plupart des
138 ' PRÉCIS 'D'histoire du gobcbcerge.
États méditerranéens ; elle est un des entrepôts les plus importants du commerce du Levant avec l'Occident. Sa richesse était proverbiale dans le nord de la France et « Tor de Montpellier » revient souvent dans les épopées de l'époque. Encore au siècle suivant, Philippe le Hardi estimait que Montpellier valait mieux à elle toute seule que tout le royaume d'Aragon. Narbonne et Marseille étaient aussi des cités actives ; le poème de la guerre des Albigeois présente les villes du bord du Rhône, Tarascon, Beaucaire, Avignon, comme puissantes par leur commerce et leur marine fluviale. Le Nord encore barbare comprenait mal cette civilisation. La poésie des troubadours lui paraissait très fade, les jongleurs excitaient une curiosité peu sympathique. La croisade albigeoise accumula les ruines dans ce malheureux pays ; elle le rejeta violemment vers le cercle d'attraction où les progrès du commerce avec le Nord le ramenaient insensiblement. Mais les efforts de Philippe III pour détourner sur Aigues- Mortes, ville royale, le courant depuis longtemps établi avec Montpellier, maintenant possession du roi de Majorque, porta un coup à la métropole commerciale du Midi ; il est vrai que bientôt la nature allait frapper plus durement encore une de nos récentes acquisitions, Narbonne; en 1320, l'Aude se détournait de la ville et abandonnait son port. Tous les efforts pour conjurer le mal et rétablir l'ancien ordre de choses étaient impuissants; la nature et les hommes semblaient conjurés à sa perte. En vain elle s'efforçait de paraître vivante et signait encore des traités avec les villes italiennes et les Paléologues (1340). La peste noire lui enlevait le tiers de sa population (1348) ; les Anglais la saccageaient et massacraient 30,000 personnes (1355); les soldats du roi de France fondaient sur elle à leur tour et de 200,000
habitants qu'elle avait un siècle plus tôt, elle était en 1403 réduite à 3,000 malheureuses ombres humaines, grelottantes de fièvre, de misère et de faim.
Les ports de TOcéan avaient eux aussi une certaine activité au XIII* siècle. Bayonne s'adonnait surtout à la pêche. Bordeaux, devenue le principal port des Anglais depuis qu'ils avaient perdu la Normandie, exportait ses vins en Angleterre et en Flandre et faisait par la Garonne un commerce assez actif avec Toulouse. L'étain et le cuivre d'Angleterre et d'Irlande remontant par le fleuve jusqu'à cette dernière ville étaient de là portés à dos de bêtes jusqu'à Narbonne où on les embarquait sur des vaisseaux francs jusqu'à Alexandrie. (Abou'l Féda.)
La Rochelle vendait aussi ses vins en Angleterre ; Nantes y envoyait, avec ses vins elle aussi, des fruits, des poissons et le sel recueilli dans les marais de la Bretagne. Rouen, le plus prospère alors, se ressentait du voisinage de la capitale à laquelle elle avait cependant disputé, et victorieusement, le privilège de la navigation de la basse Seine. Elle écoulait les produits, reçus par cette voie et importants déjà, de l'industrie parisienne et distribuaient ceux qui du dehors avaient abordé dans son port. Ses campagnes fertiles, d'où le servage avait déjà disparu, ajoutaient à son commerce leur blé, des grains, du cidre; l'industrie normande prenait de l'essor. Les îles Britanniques étaient au dehors le principal siège de ses relations, mais elle en entretenait aussi avec la Flandre, la France méridionale et l'Espagne.
Saint Louis avait plus fait pour le conunerce en établissant à l'intérieur de son royaume la sécurité et l'ordre que parles mesures prises directement en sa faveur. Il avait toutefois sagement recommandé à ses baillis et sénéchaux de ne dé-
fendre rexporlation du blé, des vins et des autres denrées qu'après la délibération d'un conseil, obtenu du duc de Bretagne l'abolition du droit de bris et donné aux marchands par la publication des statuts de leurs corporations comme la reconnaissance légale et la garantie du respect de leurs coutumes.
Le pont Saint-Esprit, sur le Rhône (1266), construit en 45 ans par les frères pontifes auxquels on devait le pont d'Avignon (1177), favorisa les relations entre les deux rives du fleuve. Des haussées (chemins de halage) furent établies et entretenues par les corporations le long des rivières qu'elles eurent le droit de curer et baliser d'office, et les arts, partout en progrès, ajoutèrent à l'activité de la circulation dans l'intérieur du royaume.
Les tapisseries d'Arras et de Paris, les châsses et reliquaires, l'orfèvrerie de Paris, Metz, Rouen, Arras, Amiens, Limoges ; les émaux de Limoges ; les reliures, les enluminures, les miniatures, les verrières, les sceaux et autres objets gravés étaient recherchés au loin ; l'art des vitraux prospérait. La résolution prise par saint Louis d'imposer l'acceptation de la monnaie royale dans tous les fiefs relevant de la couronne en limitant le cours de la monnaie seigneuriale au fief môme dans lequel elle avait été frappée, l'émission d'une belle monnaie d'un titre et d'une valeur immuables facilitèrent beaucoup les transactions. La régularisation des péages et l'obligation à laquelle furent astreints les seigneurs d'entretenir les routes pour lesquelles ils étaient levés, furent également des mesures utiles.
Le bien-être qui résulta de tous ces bienfaits engendra le luxe. En vain le roi donna l'exemple de la modestie dans le vêtement et de la sobriété. Son fils Philippe le Hardi se crut
obligé d'essayer d'arrêter le mal par une loi somptuaire (1279) réglant les dépenses du vêtement et de la table. Les bourgeois ne devaient porter ni vair, ni gris s'ils ne possédaient plus de mille livres tournois ; n'avoir ni rênes, ni éperons dorés; leurs femmes n'avoir qu'un nombre de robes proportionné à leur état de fortune. Le nombre des plats à faire figurer sur la table était fixé, suivant la position de chacun. C'était les repas d'apparat que l'on voulait atteindre, car le menu de chaque jour était simple et grossier; en 1294, Philippe le Bel reprenait et aggravait cet édit : ses abus et ses exactions allaient être plus efBlcaces , hélas ! que ces mesures pour mettre un terme à ces prodigalités.
La France fut malheureuse sous Philippe le Bel. En 1305, pendant une famine, le roi ne se contenta pas d'interdire l'exportation des grains et d'édicter des peines sévères contre les accaparements, il alla jusqu'à publier une loi du maximum, naturellement bientôt rapportée comme nulle et sans effet. Malgré les garanties nouvelles accordées par un règlement de 1295 aux étrangers qui fréquentaient les foires de Champagne et les privilèges concédés aux étrangers (Lombards, Hennuyers, Brabançons), la défense, prononcée sur la demande des fabricants, de faire sortir les draps du Languedoc pour enlever aux Florentins le bénéfice de la teinture, l'extension de cette prohibition à des matières premières et aux objets de consommation, jointe à ses guerres, à ses altérations de monnaie, aux persécutions, restreignirent le commerce d'exportation et firent descendre le royaume du degré de prospérité relative qu'il avait atteint sous les règnes précédents.
A Philippe le Bel remonte l'organisation d'une administration des douanes. Deux surintendants généraux des ports
142 PRÉGI6 d'histoire DU GOACMERGE.
et passages, fixés à Paris, eurent sous leur ordres un maître général, des commissaires provinciaux, des visiteurs ou inspecteurs généraux, des gardes, des sergents à pied et à cheval, des cartvlaires ou écrivains notant dans chaque porl ou bureau les objets gui passaient la frontière. (Boutaric.) Il trouva dans les droits payés à l'importation par les produits étrangers, ceux que payèrent les fabricants pour obtenir Finterdiction de certaines exportations, et ceux qui furent exigés pour avoir licence de transgresser ces défenses, des aliments pour le trésor.
Ce fut lui aussi qui créa Fadministration des monnaies , à la tête de laquelle furent placés deux maîtres généraux. La frappe, confiée à des entrepreneurs, se faisait dans au moins 14 villes avec une activité qu'expliquent trop les nombreuses altérations de monnaie faites sous son règne. De 1295 à sa mort, « la bonne monnaie eut cours en 1303 pendant quatre mois, de juin 1306 à janvier 1311 et de la fin de septembre 1313 à 1314. De 1295 au mois d'août 1303, la livre tournois avait subi au moins dix mutations ; elle en éprouva six autres de 1304 à 1305. En 1295 elle valait 16 fr. 72 c, en 1305 elle descendit à 6 fr. 15 c. » (Boutaric.) Ces variations étaient singulièrement encourageantes pour les faux monnayeurs que n'arrêtait pas le supplice qui leur était réservé : être bouillis vivants. L'importation de la monnaie étrangère, l'exportation des monnaies royales et des métaux précieux furent prohibées ; la vaisselle d'or et d'argent, les gobelets même, dont l'usage était alors général, furent interdits à tous ceux qui n'avaient pas 6,000 livres de rente. Le commerce devenait impossible ; « les marchands, dit un contemporain, ne trouvaient plus à faire de marchés. Les achats et les ventes à l'étranger ne pouvaient plus se solder qu'en mar-
Là frange de la fin des croisades a la renaissance. 143
chaiidises ; le prix de celles-ci avait doublé à Tintérieur par suite de la rareté que Texportation produisait sur le marché ; bientôt la production se ralentit. Des émeutes éclatèrent; les persécutions contre les Lombards et les Juifs, inspirées en réalité par le désir de s'approprier leurs richesses et leurs biens, et dirigées en apparence contre Tusure, ne firent qu'aggraver le mal :
Car Juifs furent débonnëres
Trop plus en fesant tel affaires
Que ne furent ore chrestien.
L'arrestation, le procès et le supplice des Templiers n'ont pas une plus noble origine et n'eurent pas de moins désastreux effets. Détestés à cause de leur puissance, haïs à cause de leurs richesses, les Templiers étaient souvent secourables et les faibles réclamaient souvent leur assistance contre des seigneurs tyranniques. Gardiens au Temple du trésor royal, dépositaires, comme dans tous les temps troublés où les sentiments religieux sont puissants, des richesses des particuliers, ils prêtaient à intérêt, peut-être à usure au roi comme aux seigneurs et aux bourgeois. « Précurseurs ou émules des grandes sociétés italiennes, ils ont eu pendant longtemps entre leurs mains une grande partie des capitaux de l'Europe, et la confiance inspirée par le prestige dont ils étaient universellement entourés en a fait les banquiers ou les trésoriers de l'Église romaine, de beaucoup de particuliers, de princes et de rois. Leurs commanderies étaient de véritables maisons de banque. » (L, Delisle.) Le désarroi jeté dans le commerce par la suppression de ces maisons de banque et la confiscation de leurs dépôts comme celui que produisirent (Jans les esprits l'accusation d'hérésie et les imputations criminelles lancées contre eux, ajoutèrent encore
aux souffrances et aux troubles du commerce, et ces premières années du xiv® siècle tranchent sur les périodes de prospérité qui les précédèrent et les suivirent.
La France avait, en effet, déjà en elle cette vitalité et ce ressort qui lui ont. permis si souvent de guérir rapidement ses blessures et de reconstituer ses forces. Sous Philippe de Valois, « la cour de France est le centre le plus brillant du monde ; les fêtes, les tournois, les mœurs chevaleresques et polies y attirent le monde entier; Paris règle la mode et fixe les regards de l'Europe entière >. Le luxe de la cour est poussé jusqu'au ridicule. « La toilette des hommes devint I^us recherchée, plus coûteuse, plus incommode que celle des femmes. Les chevaliers se mirent à porter ces vestes de drap brochées d'or qui étranglaient la taille, si courtes, dit un chroniqueur contemporain, qu'elles laissaient voir le haut des fesses, ces panaches de plumes d'autruche, ces chapeaux garnis de perles, du prix de cent, de deux cents moutons, ces cuirasses constellées de pierreries, ces chaussures à pointe recourbée d'une longueur démesurée dites à la poulaine. » (Siméon Luce, Hist. de Bertrand Du Guesclin et de son époque, I, VI, p. 138.) Le commerce et l'industrie de luxe en profitèrent. On demanda à l'Italie et à l'Orient les soies nécessaires pour la confection des vêtements ; aux régions du Nord les riches pelleteries de vair et d'hermine. « Les robes des sept chambellans du duc de Normandie exigeaient à elles seules pour les fourrer 5,640 ventres de menu-vair. » La fourrure, la broderie, les perles, l'or et l'argent étaient prodigués dans la garniture des chaperons, des ceintures et des bourses. Même luxe dans l'ornementation des palais. Une soif étrange de prodigalités donne naissance aux fantaisies les plus coûteuses ; le souci de l'art y est sacrifié an besoin de
briller. L'orfèvrerie et les broderies en or, les nefs en or, les châsses massives et clinquantes se multiplient. L'armurerie et le travail du fer se développent en même temps ; le commerce de tout ce qui sert à l'armement des chevaliers et au harnachement de leurs montures prend un nouvel essor ; le fer nécessaire à la confection des armures est demandé en plus grande quantité aux mines de France et surtout à celles de l'étranger. Le linge de corps devient, à mesure que l'on avance dans le xiv^ siècle, d'un usage plus fréquent. Sa fabrication donne un nouvel aliment au travail ; celle du papier de chiffons grandit avec elle et son commerce se substitue à celui du parchemin et du papier de coton jusque-là chèrement payé au Levant. Le sucre, dont la privation est si sensible à Jean le Bon pendant sa captivité, est importé de Babylone (le vieux Caire).
Le peuple imita les grands; le commerce des fourrures communes, écureuil, renard, lapin, se développa. L'activité du travail agricole, accrue par l'émancipation des serfs du domaine sous Louis X, permit aux paysans d'augmenter le nombre des têtes de -bétail, d'acquérir des meubles et des ustensiles dont le nombre et la nature étonnent. Les vêtements et le logement devinrent plus confortables ; le commerce des boissons étant libre, il y eut autant de taverniers que de possesseurs de vignobles. Mais la guerre de Cent ans vint arrêter de nouveau cet élan. Les ruines qu'elle accumula, les mesures financières qu'elle amena; la création de la gabelle, les altérations de monnaies, les levées vexatoires d'impôts, la destruction du commerce, suscitèrent ce grand mouvement de 1355-1356 à la tête duquel se plaça le prévôt des marchands, Etienne Marcel, et le soulèvement des paysans connu sous le nom de la Jacquerie.
Puis au autre fléau s'abat sur le pays, les grandes compagnies. Composées d'aventuriers, avides de jouissances, enfiévrés de luxe, pillards éhontés, cyniques, devant lesquels les trésors des églises ne trouvent pas plus grâce que les biens des particuliers, elles sont aussi terribles pendant la paix que pendant la guerre. Leur sortie de France sous Du Guesclin sera pour le pays un immense soulagement.
A chaque éclaircie, le commerce renaît. Charles V le favorise par quelques ordonnances, Tinstitution de foires, la protection qu'il accorde aux arls, la pacification et l'accroissement du royaume. L'Aquitaine, érigée en principauté par Edouard III pour le prince Noir, était prospère lorsque Du Guesclin la conquit. Le prince Noir tenait à Poitiers une cour brillante et y jetait à pleines mains l'or qu'il avait levé ou pillé sur la Bretagne et les provinces françaises. Le goût du luxe et des fêtes était général alors. Il subsiste même sous Charles VI, malgré les guerres civiles et la guerre étrangère, et quelques-unes des fêtes données sous ce prince sont célèbres par les aventures tragiques qui les terminèrent. Les relations se multipliaient à l'intérieur ; les articles du centre et du Midi, peignes de Limoges, fers de Toulouse, étamines de l'Auvergne, paraissent sur le marché de Paris ; dans les ports, les marins castillans et portugais surtout arrivent en grand nombre. La France prend, elle aussi, possession de la mer et de hardis marins s'avancent jusqu'aux Canaries, jusqu'au golfe de Guinée. — Un Français, Jacques Cœur, originaire de Bourges, où l'on admire encore la maison qu'il s'y fit construire, arrive même à prendre dans le commerce du Levant une place prépondérante.
« Le Roi, dit un contemporain, Mathieu de Coucy, avait dans son royaume un homme de basse naissance qui, par son
habileté, ses expériences et ses soins, parvint à être à la tête d'un commerce considérable de marchandises précieuses; enméme temps il était argentier du roi. Il avait sous lui beaucoup de caissiers et de facteurs qui trafiquaient ses marchandises dans les pays et royaumes de la chrétienté. Sur la mer, il entretenait à ses frais plusieurs grands navires qui, grâce aux autorisations du Sultan et des Turcs, étaient libres de tout impôt mai'itime et allaient débarquer dans le Levant, rÉgypte, la Barbarie, les plus belles et les plus riches marchandises ; Jacques Cœur se faisait rapporter d'Orient des étofTes d'or et d'argent, des toiles de soie de toutes sortes et de toutes couleurs, des fourrures de martre et de putois, outre bien d'autres marchandises de prix telles qu'on peut s'en procurer dans ces pays. Il les faisait ensuite vendre à la cour, dans les principales villes du royaume et dans tous les ports étrangers. Il avait au moins trois ou quatre cents facteurs à ses gages et, à lui tout seul, gagnait annuellement plus que tous les autres marchands et commerçants réunis du royaume. Au moment de la conquête de la Normandie, il prêta au roi plusieurs millions. » Sa principale maison était à Montpellier, notre plus grand port sur la Méditerranée depuis la ruine de Narbonne, Marseille appartenant au comte de Provence. Le noble usage qu'il fit de sa fortune ne le préserva pas de l'envie. Les nobles et les courtisans ne furent pas^les seuls à conspirer sa disgrâce. « Il a empoigné toutes les marchandises de ce royaume, écrit Juvénal des Ursins, et partout a ses facteurs ; qui est enrichir une personne et appauvrir mille bons marchands. > Ce ne fut pas une accusation d'alchimiste qu'on lança contre lui , comme au siècle précédent contre Nicolas Flamel, « le plus riche homme en or et en argent », ce fut d'empoisonneur qu'on le traita et, ses biens confisqués.
ce grand commerçant et grand patriote, alla mourir obscurément en combattant contre les Turcs.
La fin de la guerre de Cent ans et Thabile administration de Charles VII lui-même et de Louis XI aidèrent au relèvement du commerce. Charles VII revisa les statuts des corps de métiers, abolit ou adoucit des péages, accorda à certaines villes et provinces des remises ou exemptions d'impôt, institua des marchés et des foires, réorganisa celles de Cham- ' pagne, établit celles de Lyon (1443) et signa des traités de commerce avec les rois d'Aragon et de Danemark, Louis XI étendit aux Anglais (traité de Pecquigny, 1475) les privilèges concédés aux Flamands', aux Brabançons, aux Hollandais, aux Lombards, aux Castillans , aux Portugais et traita avec la Hanse. Il créa 66 foires, 10 marchés, des manufactures de soieries (Tours), essayant d'affranchir la France du tribut qu'elle payait à l'étranger, et fit de Lyon, aux dépens de Genève, une ville si active qu'elle devint comme « la boutique du coiiimerce universel » . Les chemins furent améliorés, les postes créées, la marine encouragée; un grand conseil de commerçants fut réuni pour donner son avis sur les mesures à prendre en faveur de l'industrie et du commerce. Il projeta d'établir l'unité des poids et mesures, de fonder un grand port sur les côtes de Normandie , mais laissa derrière lui encore bien des souffrances et dos ruines dont les États généraux de 1484 demandèrent le redressement à son successeur. Cependant ses réformes, ses tendances, son esprit, les résultats obtenus, l'introduction de l'imprimerie eu France, témoignaient de l'apparition de temps nouveaux. Les temps modernes avaient commencé*