CHAPITRE XI Les Pays-Bas
Baignés par la mer du Nord, placés à Tembouchure de trois grands fleuves, sur les confins de la France et de T Allemagne, en face de l'Angleterre, les Pays-Bas sont redevables à cette situation et de leur indépendance politique et de leur importance commerciale.
Lors de la conquête romaine, la partie la plus rapprochée de rOcéan, celle où devaient s'élever au moyen âge les puissantes commîmes de Flandre, n'était qu'une immense forêt à peine interrompue par quelques vallées fluviales, le plus souvent inondées, par des étangs, des plaines marécageuses et quelques éclaircies. La population était rare et misérable. Malgré les modifications qu'il subit pendant l'occupation romaine, ce ne fut qu'après la période des invasions et des conquêtes germaniques, que le pays se transforma réellement. Les populations franqaes, frisonnes et saxonnes qui vinrent se mêler aux habitants primitifs, leur communiquèrent line sève et une énergie nouvelles. Les marais, les bois et la mer reculèrent peu à peu.
Dès le VII® siècle, bien que la rigueur du climat et la rudesse des habitants eussent longtemps éloigné les missionnaires de ces parages, de nombreuses abbayes préludaient à l'immense développement qu'allaient prendre dans ce pays la vie religieuse et la puissance ecclésiastique. En même temps des burgs s'élevaient dans le voisinage de la mer ou sur les bords des fleuves ; Bruges, Gand, Anvers, remontent
au IX® siècle ; Tournai et Valeaciennes étaient sous Charlemagne, grâce à la régularisation de T Escaut, des ports importants. Contre les invasions normandes, des châteaux forts, élevés dans les endroits facilement accessibles ou favorables à la défense, devenaient l'origine d'autres centres. Baudouin Bras de fer, gendre de Charles le Chauve, fondait le comté de Flandre et, au x* siècle, les villes commençaient à grandir.
Dès 957 les Cambrésiens formaient contre leur évêque une conjuration, prélude des luttes qui devaient aboutir en 1125 seulement, après bien des péripéties, à la conquête définitive de la liberté communale. En Flandre et en Hainaut elle fut, au début du moins, moins chèrement achetée. Les comtes, par sagesse et par nécessité, par calcul et par prévoyance, laissèrent les bourgeois qu'enrichissaient déjà le tissage et le commerce des laines, s'administrer à leur guise, pourvu qu'ils reconnussent en principe et en fait leurs droits seigneuriaux ; désireux avant tout de se livrer librement à leurs occupations et à leurs échanges, les bourgeois, de leur côté, demandaient non pas à s'affranchir de tout tribut, mais à savoir exactement ce qu'ils avaient à payer à chacune des puissances qui s'élevaient à côté et au-dessus d'eux, comtes, châtelains et gens d'église. Les comtes avaient le môme intérêt que les bourgeois à bien préciser les droits et les prérogatives de l'Église, et ils les limitèrent et fixèrent par de nombreux concordats. On les voit, d'autre part, dès le XI® siècle, concéder des foires, réglementer les péages, favoriser de tout leur pouvoir le développement de ce commerce et de ces industries qui leur assurent le paiement régulier des tailles, accises ou prières, reconnaître aux villes et aux communes le droit de s'administrer elles-mêmes, et surtout celui
auquel elles tenaient le plus, de ne relever que de leur propre juridiction. Le départ pour la croisade d'un grand nombre de barons a purgé le pays d'un élément de trouble. Après la sage administration de Thierry et de Philippe d'Alsace (1128-1191), la Flandre est un pays régulièrement constitué, industrieux, riche, actif. Les franchises communales s'y sont solidement établies, les relations commerciales se sont multipliées et elle est le rendez-vous de tous les marchands de l'Europe. Le Hainaut, qui lui est réuni à ce moment pour près d'un siècle (1191-1280), reçoit de Baudouin de Constantinople une législation complète. Son élévation au trône de Byzance donne au nom de la Flandre un nouveau lustre. Depuis qu'au xi* siècle les prétendants avaient sollicité leur obéissance volontaire, les Flamands acceptaient ces comtes comme des chefs élus, et leur domination leur semblait préférable à celle des rois de France, toujours prêts à étendre la main sur leur pays et à le revendiquer comme leur.
La Keure ou charte accordée à Bruges en 1190 est le type le plus connu de ces actes par lesquels les souverains sanctionnaient et réglementaient ces franchises, ces libertés qui ont si puissamment développé le patriotisme local et donné à chaque cité une si haute idée de sa valeur. Treize échevins nommés à vie d'abord, puis annuellement (1244) par le comte ou l'un de ses conseillers jurés, choisissant leurs conseillers, nommant les bourgmestres ou rewards, jugeant seuls toutes les causes nées dans l'échevinage, sauf appel devant le comte, rendant une fois par an raison de leur administra tion devant lui, et « quelques bonnes gens de la communauté qu'il y appellera », constituent l'autorité communale, le Magistrat. Les appels devant le comte sont jugés par un
banc d'échevins choisis parmi ceux des cinq bonnes villes de Gand, Bruges, Ypres, Lille et Douai pour la Flandre, ou si Tune de ces villes est partie dans Taffaire, parmi ceux des quatre autres villes. Le comte se réserve, il est vrai, le droit de révoquer toutes leurs ordonnances, mais il en use avec modération, ayant besoin des subsides des villes et surtout de leur concours armé.
Dans toutes les villes, les corporations, les métiers, les confréries sont, comme le Magistrat, organisés à peu près sur le même modèle. Tout est soumis à une règle sévère, à une hiérarchie rigoureuse dans cette société de travailleurs. Les corporations forment un certain nombre de « membres » , variable suivant les époques ou les villes. A Bruges, les marchands de laine, les marchands de toile, les brasseurs et les merciers forment le premier membre ; les tisserands de laine, les foulons, les tondeurs et les teinturiers forment le second; les bouchers et les poissonniers, le troisième, audessous duquel viennent les « petits métiers ».
Et les keures des corporations ne veillent pas seulement à la bonne fabrication des produits, mais aux conditions dû travail, à sa rétribution, à la moralité des compagnons, à Tapprentissage, au maintien de la bonne harmonie entre les ouvriers et les maîtres. La mésintelligence qui éclata plus tard fut moins Teffet d'un désaccord entre eux que celui dé la rivalité des petits métiers et des gros bourgeois. Par la force des choses, en conséquence de la nomination à vie des échevins, de Tinfluence que la richesse donnait à certaines familles, de la perpétuité du pouvoir entre leurs mains, il se fera une scission entre la haute et la petite bourgeoisie qui réclamera sa part de puissance et flattera les passions populaires. Les comtes ne sauront pas toujours, de leur côté,
ménager suffisamment une démocratie devenue ombrageuse. Les rivalités des villes entre elles compromettront plus d'une fois leur prospérité et leur existence môme ; la prééminence passera de Tune à Pautre^ de Bruges à Anvers, d'Anvers à Amsterdam, mais pendant de longs siècles les Pays-Bas figureront au nombre des régions les plus actives de TEurope.
Cette prospérité reposa à la fois sur l'agriculture, l'industrie et le commerce. Bruges fut, du xiii* au xvi* siècle, la cité la plus commerçante. Située à l'extrémité du golfe de Zwyn, elle était, à un moment où l'Escaut, sans communication directe avec la mer, allait par son bras oriental se réunir à la Meuse, la ville la mieux placée pour devenir un marché international. Jusqu'à la fin du xii^ siècle, les navires venaient directement à ses quais.
Mais à partir de cette époque, la mer se montrait hostile ; l'Escaut occidental ou Hondt s'ouvrait à l'instant où le comblement du Zwyn forçait à remplacer, par un canal artificiel, la partie du chenal comprise entre Damme et la mer. A mesure que s'améliorait la voie nouvelle qui devait conduire à Anvers, Bruges s'ingéniait à conjurer la désertion de la mer; au XIV® siècle, un second canal fermé par une écluse complétait le premier ; à la fin du siècle, celle-ci était remplacée par une nouvelle qui excitait au suivant l'admiration de Guicciardini. Un édit de Philippe le Hardi défendait cette ville contre la concurrence de Damme en faisant de Bruges l'entrepôt forcé de toutes les marchandises ; mais le port de Damme s'envasait à son tour, l'Escaut se creusait toujours et la révolte de Bruges de 1488 portait le dernier coup à sa puissance, au moment même où une nouvelle invasion de la mer ouvrait définitivement l'Escaut occidental à la grande navigation et Anvers au grand commerce.
Dès le XIII® siècle, les foires de Bruges voyaient affluer les marchands de tous les pays. Ceux d'Angleterre y apportent des laines, du plomb, de Tétain, du «charbon de roche » et des fromages; ceux de TËcosse, des laines, du cuir, des fromages et du suif; ceux de l'Irlande, des cuirs et des laines ; les Norvégiens, des merrains, du cuir bouilli, du beurre, du suif, de la graisse et des « cuirs de bouc dont on fait cordouan» ; là se trouvent les chevaux, les harengs, les cendres et le porc salé du 'Danemark ; les fourrures de la Suède et de la « Rossie », les métaux précieux de la Pologne et de la Hongrie ; le vin, le fer, l'acier, le blé et les merrains de l'Allemagne, la batterie de cuisine et autres ouvrages en cuivre du pays de Liège. Tous les royaumes d'Espagne, le Portugal, les pays du nord de l'Afrique y envoient leurs produits aussi bien que le royaume de Jérusalem, l'Egypte, la « terre au Soudant », l'Arménie et la Tartarie. Les épices de l'Orient, les étoffes de laine et de soie, les velours, les tissus d'or et d'argent s'y échangent contre les produits de l'industrie flamande.
Tout est prévu, réglé, combiné pour assurer le succès des foires et y attirer marchands et acheteurs. Aux facilités qu'offrent les ports pour l'arrivée des marchandises du dehors, se joignent les commodités de la navigation sur les fleuves et sur les canaux. Des bateaux d'une forme spéciale, les escarpoises, circulent sur la Scarpe ; le Lys et l'Escaut transportent des quantités considérables de marchandises et des portages sont établis pour suppléer aux lacunes des différentes voies navigables. La croix du marché, solennellement érigée, symbolise la protection accordée par le comte à tous ceux qui s'y rendent et y trafiquent. Cinq prud'hommes, un de chacune des grandes villes de Gand, Bruges, Ypres, Lille
LES PATa-BA8. 155
et Douai, fixent le prix du vin et celui qu'auront à payer dans les hôtels les marchands étrangers ; des changeurs facilitent les transactions ; des conventions internationales tracent d'une manière précise les droits des créanciers et les obligations des débiteurs ; une surveillance active s'exerce sur les transactions et sur les agissements des marchands. Interdiction sous peine d'amende de faire huit jours avant et huit jours après la foire vente d'aucune espèce de drap ailleurs qu'en foire, sauf entre les habitants des villes. Toute concurrence déloyale est passible d'une peine. Amende à ceux qui essaient d'attirer chez eux les acheteurs arrêtés devant l'étalage d'un confrère ; amende à ceux qui vont étaler leur marchandise devant la boutique d'un concurrent; amende pour mettre en vente des marchandises de mauvaise qualité ou non conformes au type réglementaire, ou non pourvues du sceau du métier ; amende pour avoir vendu avant ou après l'ouverture du marché. Et Bruges n'est pas le seul point de la Flandre où soit ainsi convié l'étranger ; les cinq bonnes villes, d'autres villes de Flandre, les villes de Hainaut ont leurs foires oii l'on accourt de tous les points du monde connu, ou tout au moins des marchés fréquentés.
Mais les Flamands ne se contentent pas d'échanger sur leurs propres marchés les produits de leur agriculture et de leur industrie avec ceux du dehors. Ce sont de hardis voyageurs qui, depuis longtemps, courent dans toutes les directions, fréquentent toutes les foires, et répandent partout leurs cuirs et les draps. La plupart de leurs villes sont représentées aux foires du Lendit ou de Saint -Denis, aux foires « chaudes » ou c froides », d'été ou d'hiver de la Champagne. En Angleterre 17 d'entre elles constituent pour la défense de leurs intérêts communs, la hanse de Londres sur le modèle de
laquelle se groupent, dans le même pays, les représentants des villes allemandes.
Comme les marchands, les pécheurs de la Flandre vont au loin exercer leur industrie. Les parages des Féroë, du Groenland môme, sont tous les ans explorés par leurs barques qui en rapportent des quantités considérables de harengs. Calais, Nieuport et Gravelines sont les principaux ports d'armement pour la pèche lointaine. Une ordonnance défendit un instant d'acheter en un jour plus de 25,000 harengs dans le port de Gravelines. On les séchait, salait, préparait avec art et on les gardait précieusement pour le carême et les jeûnes si nombreux et si religieusement observés alors, comme ils le sont encore de nos jours dans les campagnes flamandes.
Au XIII* siècle, la vie était intense partout dans ce gras pays de Flandre et l'on en jouissait comme il convient dans un pays où le soleil ne se prête guère aux longues rêveries en plein air et aux discussions oiseuses de la place publique.
Toutes les villes, les simples villages môme ont leur grande place, dont l'étendue semble le plus souvent hors de proportion avec leur importance et les dimensions de leur enceinte. L'on s'y assemble le dimanche après les offices et lorsqu'il s'agit des grands intérêts de la corporation et de la cité ; elles seront, aux siècles suivants, le théâtre de bien des scènes grandioses ou terribles; mais les corporations ont en outre leurs maisons particulières, leurs halles, constructions souvent splendides qui font avec l'hôtel de ville, les édifices religieux et le château, la parure de la cité. C'est là que, sous ce ciel bas et chargé de nuages, se réfugie une partie de l'activité, là et dans les tavernes, aussi nombreuses alors que les estaminets de nos jours.
Si les murailles assurent la sécurité de la ville, elles compriment son essor. La population s'y presse, s'y entasse, y étouffe.
L'espace étant mesuré, les maisons s'élèvent en hauteur. Dans un pays où la pierre est rare et où par contre le bois abonde, c'est le bois qui tient la principale place dans les constructions. La brique et le torchis entrent pour leur part dans ces bâtisses pittoresques d'aspect, ornées de sculptures, dont l'étage s'avance au-dessus du rez-de-chaussée et dont les pignons pointus rejoignent presque ceux de la maison qui fait face. Dans ces ruelles étroites et tortueuses, presque fermées à la lumière, l'air circule avec peine et des épidémies fréquentes désolent la cité. A la campagne, la bâtisse est plus primitive et plus simple ; la coquetterie s'accommode mal avec les exigences de la vie rurale, et les risques de destruction sont si grands I Les ouvertures sont très rares ; la fermeture avec la « bobinette » et la « chevillette » des moins compliquées.
Un grand et large lit pour toute la famille et quelquefois aussi l'étranger; un grand coffret, une table, des escabeaux et une étagère sur laquelle sont placés tous les ustensiles de ménage, voilà l'ameublement. A la ville, avec le temps, l'intérieur se garnit, se décore ; de grands bahuts richement ferrés se dressent le long des murs, dont la nudité disparaît derrière des tentm'es de drap, de soie, ou un peu plus tard de tapisseries. Les lits sont recouverts de draps dont des pièces de linge vont bientôt prendre la place et garder le nom. A côté de la poterie d'étain que Ton fabriquait à Douai, l'argenterie, les gobelets et les cuillers d'argent étaient déjà très répandus et se trouvaient même dans les campagnes. .
Mais c'est surtout dans le costume que le luxe éclatait*
158 PBÉGis d'histoire du commerce.
C'était là et dans les fêtes et réjouissances publiques, qu'aimait à se déployer la magnificence de ces bourgeois laborieux, de ces compagnons, de ces paysans môme, quand ils se relâchaient de leur travail opiniâtre. Les témoignages des contemporains nous apprennent jusqu'où l'on portait alors cet amour de la parade, ce désir de luire. « On n'aperçoit que satin, drap écarlate et fin linon, dit Guillaume le Breton, et le paysan ému de se voir dans la tenue d'un empereur, se juge l'égal de toutes les puissances. » — « On a tant écrit au XIII* siècle, dit M. Jules Quicherat (Hist. du costume), que la vie privée de ce lemps-là n'a plus de secret pour nous. Nous savons comment on déposait ses habits pour se coucher, dans quel ordre on les remettait en se levant. Un barreau de bois, appelé la perche, était disposé près du lit en guise de portemanteau et servait à suspendre une partie des vêtements. Voici des instructions à cet égard :
c Vous devez étendre sur la perche vos draps, tels que manteaux, surcot, cloche, pourpoint, enfin tout ce que vous avez de fourrures et d'habits, soit d'hiver, soit d'été. Votre chemise et vos braies auront leur place sous le traversin du lit. Et le matin, lorsque vous vous lèverez, passez d'abord votre chemise et vos braies. Vous mettrez ensuite votre Manchet et votre futaine, puis vous affublerez votre chaperon ; après, ce sera le tour des chausses et des souliers, puis des robes qui complètent l'habillement. Enfin ceignez vos courroies et lavez-vous les mains. »
Ce dernier exercice viendrait peut-être un peu tard à notre gré dans l'ordre des soins de toilette, mais souveuons-nous que Louis XIV lui-même le traitait assez légèrement. Et cependant les bains étaient d'un commun usage. Les bains publics, les étuves étaient, comme les tavernes, des lieux de
reudez-vous ; les bains de vapeur étaient un des principaux remèdes de la médecine du temps. A côté des belles étuves publiques de Valenciennes, on en trouvait de plus modestes dans les simples hameaux; beaucoup, comme les paysans russes de nos jours, prenaient leurs bains chez eux. Certaines villes, Douai entre autres, étaient renommées pour le sybaritisme de leurs habitants sous ce rapport. Dans un des nombreux démêlés gui éclataient entre cette ville et Lille, les Lillois, se moquant de leurs rivaux, « demandaient aux gens s'ils n'avaient point des cuvelles et du fenouil pour baigner les damoiseaux de Douai ».
Autant que de nos jours on aimait à se parer de bijoux, mais ce qui distinguait surtout le costume d'alors, c'était, comme nous l'avons déjà remarqué en France, l'abondance des fourrures fines ou grossières : fourrures au chaperon, fourrures au manteau, ceintures de fourrures, bourses en fourrures, il y en a partout, quelquefois même comme garniture aux couvertures de lit. Le costume est à peu près le même pour toutes les classes ; c'est la nature des fourrures, ce sont les broderies de perles, les clous d'or et d'argent, les ornements d'émail à la bourse ou à la ceinture qui distinguent surtout le grand seigneur et le riche marchand. Le prêt à intérêt étant interdit par l'Église, l'accès à la propriété urbaine et rurale étant encombré de difficultés, c'est à l'acquisition de ces objets de luxe et d'ornement que l'on consacre l'épargne, comme de nos jours encore, dans quelques contrées de l'Orient, les riches costumes sont la plus belle part d'héritage que Ton se transmette dans les familles. Il faut, pour se rendre compte du fini, de la perfection de ces vêtements, du luxe de cette ornementation, se reporter aux tableaux de Memling, de Van Eyck ou de Bellegambe, qui
en reproduisent avec une si minutieuse exactitude les moindres détails. Ce soin du costume est au surplus une des conséquences du climat. Il faut se prémunir contre le froid et rhumidité, se vélir, comme il faut donner au corps une nourriture forte et substantielle.
Les repas sont pour la famille, pour la corporation, chose de première importance. Le dimanche, les jours de fête, le dîner, qui commence à une heure, au milieu du jour, se prolonge jusqu'au soir. Le bœuf et le porc senties viandes préférées. On voit alors dans de petites communes des marchés importants de bétail. Le porc abonde dans les bois et les jambons des Ménapiens étaient déjà connus des Romains.
Toutes les fermes élèvent des volailles. Les oies de la Morinie étaient, au temps de Pline, conduites jusqu'à Rome; elles sont encore très appréciées. Les boissons sont abondantes ; la bière anglaise s'y mêle aux vins de France, et il n'est pas de bon repas qui ne se termine par une tarte. Les jours de grandes réjouissances, la bière et le vin coulent à flots sur la place publique. Par là encore, comme par les tapisseries dont les rues sont tendues, par l'étalage de leurs somptueux costumes, ils témoignent de leurs richesses dont ils sont fiers et de leur bonheur de vivre.
Ce souci de la vie industrielle et du bien-être ne rend pas les corps ni les esprits incapables d'un effort vigoureux, d'un élan d'enthousiasme, d'une résolution énergique. Ils savent que ce travail qui les fait vivre, cette paix qui leur permet de jouir de la vie, ils les doivent à leurs libertés, à leurs franchises. Ils les incarnent dans la charte qui les résume, dans cette cité qui les a conquises et qu'ils aiment d'une égale passion. C'est un patriotisme étroit et borné sans doute, et un peu terni par les jalousies qui divisent les villes ; mais,
renfermé dans Tenceinte de la cité, il puise dans cette contention même une force nouvelle. L'ennemi, quel qu'il soit, de ces franchises et des intérêts qu'elles sauvegardent, comte de Flandre ou roi de France, voilà leur ennemi; contre lui tous les alliés sont bons, car de maître ils n'en reconnaissent pas^
Ce sont ces intérêts qui, au début de la guerre de Cent ans, ont, à l'appel d'Arteveldt, jeté la Flandre dans les bras de l'Angleterre. Toutes les cités des Pays-Bas participaient au mouvement industriel et commercial ; chacune d'elles avait sa spécialité dans laquelle elle excellait, les branches de travail dans lesquelles s'exerçait leur activité étaient variées, mais la draperie en était la plus importante et Gand était la capitale de la draperie , et à ce titre la « métropole des Flandres ». C'est la ville de tout le pays de Flandre où l'on drape le plus, dit Froissard, Elle avait 54 « mestiers », 56 églises et 13 marchés « dont celui qu'ils appellent le vendredi n'a pas son pareil dans les Pays-Bas », ajoute un chroniqueur. Or, « sans laine on ne peut draper». Le Hainaut, le Brabaut, avec lesquels on était eu paix, pouvaient fournir les grains que, dans les rares intervalles où l'exportation était permise, on demandait à la France ; l'Angleterre môme pouvait envoyer de Norfolk l'orge nécessaire aux besoins de cette population si dense, mais la France ne pouvait remplacer l'Angleterre pour les laines et la Flandre se trouvait ainsi enchaînée à la politique anglaise. Plus le marché s'était développé, plus l'industrie trouvait de débouchés, plus, le gain croissant, les richesses se multipliaient, c Le produit fabriqué se payait huit fois le prix qu'avait coûté la
1. Cf. Moy et Cons, le Nord pittoreique. Paris, Lecène et Oiulin, 1888.
HIBT. DU COMM, — I. Il
matière première qu'il renfermait » (Thorold Rogers). Gand fabriquait surtout les draps communs, les flanelles, les couvertures; Bruges, les draps fins, les velours, les tapis de haute lisse; Lille, les draps écarlates; Cambrai, les camelots ; Douai, les tiretaines ; Arras, les tapis et les serges. Les draps, puis les denlelles d'Ypres, les dentelles de Valenciennes et de Bruxelles, les armes de Liège, la quincaillerie de Binant, la poterie Û'étain de Douai, le linge de Courtrai, le linon et la batiste de Valenciennes et de Cambrai, la toile de Frise, le poisson de Zélande étaient pour le pays d'autres objets d'échanges incessants. En 1370, il y avait à Malines et sur son territoire 3,200 ooiétiers de laine ; Louvain, dans le Brabant, en coinptait 2,400 ; Ypres, avant les événements qui en 1388 donnèrent le signal de sa décadence, avait 200,000 habitants; en 1400, après les grandes crises du XIV* siècle, Gand avait encore, disent les historiens, 80,000 hommes en état de porter les armes et 40,000 tisserands; « à Louvain, comme à Gand, les ouvriers étaient si nombreux qu'à l'heure où sonnait la grosse cloche, les appelant au travail ou au repos, les bourgeois et surtout les enfants se réfugiaient dans leurs maisons pour laisser passer l'immense flot » (E. Reclus). Bruges où, en 1301, Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, voyait plus de 600 reines, renfermait en 1380 un si grand nombre d'ouvriers en orfèvrerie, qu'ils pouvaient former tout un corps d'armée. Pendant un temps à la tête de l'industrie manufacturière dans le monde entier elle eut, au xv« siècle, 80 corporations de métiers ; Bruxelles en eut 50, groupées en 9 c nations » ; Tournai, plus de 40. Liège avait commencé dès la fin du xii* siècle à exploiter ses minos de houille, et tirait des mines de fer qui l'avoisinent (Hervé, Condroz) le minerai qui alimentait son
industrie. Recherchant platôt le fini du produit que son bon marché, se distinguant surtout dans le cardage des laines, les Flamands élargirent leurs débouchés tant qu'ils purent se procurer de la laine et des acquéreurs pour leurs draps. « Il était impossible de les exclure par des tarifs protecteurs puisque leurs barques légères pouvaient introduire leurs lainages dans des anses écartées qui échappaient à toute surveillance. » (Th. Rogers, Interpr, écon. de l'histoire.) L'avènemeïît de la maison de Bourgogne avait été loin de nuire à leur prospérité. Dès le temps de Charles V, les artistes flamands avaient pris possession de la France ; l'action prépondérante exercée sur les affaires de France par les princes de cette maison avait agrandi les relations commerciales enti*e les deux pays ; le faste de la cour de Bourgogne n'était égalé par aucune autre cour et les plus belles fêtes de Florence sous les Médicis ne dépassèrent pas en originalité et en éclat celles que donna Philippe le Bon dans toutes ses résidences et dont celles de Tinstitution de la Toison d'or à Bruges (1430) et celle du Faisan à Lille (1459) sont restées les plus fameuses. Ce fut sous Charles le Téméraire que la Flandre atteignit l'apogée de sa prospérité commerciale et industrielle. Le commerce de l'Occident avec l'Extrême-Orient se coiicentrait à Bruges ; les opérations du change et de la négociation des traites à Anvers. La ruine de Bruges allait donner au xvi** siècle à cette dernière ville un moment d'éblouissant éclat. La découverte de l'Amérique, qui allait faire émigrer des Pays-Bas le marché universel, allait pour quelques années au début ajouter encoi^e à son importance et à son éclat.