CHAPITRE XII
L'Angleterre et l'Allemagne au moyen âge. — La ligue hanséatique.
L'Angleterre n'a, au moyen âge, qu'une importance commerciale de troisième ordre. L'industrie n'y pénètre que très tardivement, et bien que l'on trouve dans la grande charte de 1215 certaines garanties en faveur du commerce, elle reste sous ce rapport bien en arrière des pays voisins. Ses relations se bornent à des échanges avec ses provinces continentales de France, à des exportations de laines, de métaux, de charbon de terre, de bois, de poissons, et encore ces échanges se font-ils très rarement par navires anglais. Les chroniques célèbrent, il est vrai, la prospérité de l'Angleterre au temps du roi Alfred (871-901) et sa richesse sous Kanut (1017-1036) après la conquête danoise; elles men-, tionnent quelques courses aventureuses des Normands jusqu'en Orient, de nombreux pèlerinages et voyages de touristes anglais au xv* siècle, mais ni les rois, ni môme le Parlement dont l'influence devint prépondérante sous les Edouard ne semblent avoir compris l'importance du commerce ni pressenti le rôle auquel était destinée l'Angleterre. La vie urbaine y eut au moyen âge une bien moins grande importance que sur le continent. La séparation n'y était pas aussi tranchée qu'ailleurs entre les différentes classes de la population. Les seigneurs et les bourgeois qui allaient siéger ensemble au Parlement avaient de fréquents rapports entre
eux comme les bourgeois avec les habitants de la campagne. La plupart des villes n'étaient que de grands villages dont les habitants avaient pour principale occupation le soin de leurs domaines ruraux. Les fermes isolées étaient rares dans les campagnes. Les outlaws et vagabonds de toute provenance étaient très nombreux et les bois recouvraient une grande partie du pays, entretenus avec soin par les Beigneurs pour la chasse, leur passion dominante. La culture y tenait moins de place que l'élevage du bétail, principalement du mouton et du porc. L'Angleterre était alors pour l'Europe ce qu'est l'Australie de nos jours, le grand producteur de laine. L'étain de la Cornouailles était toujours exploité. Les mines de houille de Newcastle venaient d'être mises en rapport. Les droits que, suivant l'usage alors adopté partout, les rois percevaient à l'exportation, suffisaient à l'entretien des armées avec lesquelles ils faisaient la guerre en France. Les besoins des paysans et des bourgeois étaient modérés; ils ne travaillaient guère qu'en vue de leur subsistance immédiate. Les cottages des tenanciers libres n'étaient que de pauvres baraques en bois et en torchis recouvertes de chaume. Leur alimentation était substantielle, viande, bière, vin additionné d'épices, mais l'usage même de la chandelle leur était inconnu. Les cuillers et la plus grande partie de la vaisselle étaient en bois avec quelques écuelles en terre. Ce que la terre ou le tissage familial ne produisait pas était acquis dans les foires, dont la plus célèbre était celle de Stourbridge, près de Cambridge. Là s'achetaient les draps de Flandre, le fer venu de Norvège, le goudron, le poisson et surtout le hareng pour le carême et les jours de maigre. Quelques plaintes se faisaient sans doute quelquefois entendre de la part des armateurs qui voyaient dépérir et disparaître la marine an-
glaise et des rares industriels, mais recherchant surtout l'abondance et le bon marché, les rois ne voulaient pas entraver le commerce étranger et se gardaient de provoquer le renchérissement par des primes à la navigation ou des surélévations de taxes.
Les propriétaires de troupeaux, particuliers ou abbayes, trouvaient toute satisfaction dans la vente de leurs laines aux Italiens et aux Flamands et Ton ne songeait même pas à assurer à la marine anglaise le bénéfice du transport. De même pour les achats à l'étranger; une seule colonie anglaise est fondée en Orient pendant les croisades; les marchands anglais sont très rares dans tout le Levant; on en trouve quelques-uns aux foires de Champagne , mais c'est par l'intermédiaire de la Normandie ou de Cologne que les épices et autres produits du Levant pénètrent en Angleterre.
Au commencement du xvi® siècle, Pisans, Génois et Vénitiens paraissent dans les ports de l'île. Dès l'ouverture des relations directes par mer entre ces villes et les Pays-Bas, les navires italien s font escale, lors de leur voyage annuel, dans les ports de l'Angleterre à Sandwich, à Southamplon, à Londres. Ils y apportent, outre les épices, des vins de Candie, des raisins, du sucre et de la soie et y prennent en retour de la laine, des cuirs et des métaux. Vers le même moment, les Allemands multipliaient leurs efforts pour s'assurer les échanges de cette région. Loin de s'y faire concurrence, ils contractaient alliance entre eux, mettaient en commun leurs privilèges et recevaient des rois d'importantes franchises. Grâce à ce sacrifice du commerce national , les rois obtenaient des Flamands leur alliance contre la France; des banquiers italiens, des prêts que ceux-ci n'eurent pas toujours à se féliciter d'avoir consentis, et des Allemands, le concours de leurs flottes.
Cependant la vue même des bénéfices immenses que procuraient Tindustrie et le commerce ne pouvait manquer de frapper les rois anglais. Edouard III, profitant des troubles des Pays-Bas et de la rivalité des villes, attira des ouvriers qui introduisirent en Angleterre Tindustrie du drap. Les particuliers à leur tour fondaient, à Toxemple des étrangers, des compagnies marchandes ; confrérie de Thomas Becket, association des staple merchants, des merchants adventurers. Après la peste noire qui avait enlevé à l'Angleterre la moitié de sa population et une grande partie de son bétail, Edouard III, désireux d'atténuer les souffrances et la misère, leur concéda les mêmes droits qu'aux étrangers, mais les révoqua bientôt pour les besoins de son trésor. En 1379-1380 Richaid III, sur les instances du Parlement, par une sorte d'acte de navigation, établit pour les bâtiments anglais des primes à la navigation et défendit aux marchands anglais d'importer des marchandises sous pavillon étranger, mais il fut bientôt forcé de révoquer ces mesures. La hanse s'imposa; dans la seconde moitié du xv* siècle encore, alors que l'activité bourgeoise, se manifestant déplus en plus, réclamait plus énergiquement la limitation de la concurrence étrangère, les Hanséates établissant comme un blocus continental, et ravageant non seulement le littoral mais une partie du plat pays, forcèrent l'Angleterre à reconnaître de nouveau et accroître leurs privilèges . (traité d'Utrecht, 1473). Mais deux ans après , Edouard IV signait avec Louis XI le traité de Picquigny qui rétablissait les anciennes relations de l'Angleterre avec ses anciennes provinces devenues françaises, accordait aux marchands des deux pays liberté de circulation et de séjour et les affranchissait de l'intermédiaire onéreux et humiliant des Flamands et des Hanséates. Ceux-ci n'en étaient pas moins en-
core à la fin du xv® siècle les véritables maîtres du commerce extérieur de TAngleterre.
Les pays riverains de la Baltique n'entrèrent que tardivement dans le mouvement commercial de rÉurope. Les pirates danois et normatïds Teffrayaient depuis longtemps par leurs incursions el leurs pillages. La Grande-Bretagne surtout et la France en avaient cruellement souffert avant qu'ils n'eussent fondé des établissements durables. Leur hardiesse comme marins semblait cependant les prédisposer à un rôle commercial important. Dès le ix" siècle, ils avaient visité et peuplé l'Islande ; au x* ils abordaient au Grœnland et cinq siècles avant Colomb découvraient ainsi le Nouveau-Monde, mais ils tirèrent peu de profit de cette découverte qui fut comme perdue pour le reste du monde. La Norvège, devenue après la constitution définitive des trois royaumes Scandinaves maîtresse de ces terres lointaines, fit du commerce avec elles un monopole royal (1261) et la route que devaient seuls suivre désormais les marins de Bergen finit par être ignorée. L'Islande, qui aurait eu au xii* siècle une période de prospérité, déclina également dès sa réunion à la Norvège (1262).
Tônsberg, au sud-ouest de Christiania, la ville la plus ancienne de la Norvège, était, dès le ix* siècle, un port fréquenté par les navires danois et saxons. Au xi" siècle, d'autres villes se fondent : Oslo, faubourg actuel de la capitale norvégienne, Bergen, Nidaros, aujourd'hui Trondhjem. Bien que capitale du royaume, cette dernière fut comme Tônsberg éclipsée par Bergen, mais la prospérité de cette ville fut surtout l'œuvre des Allemands.
Des trois royaumes Scandinaves, ce fut le Danemark qui au moyeu âge joua le principal rôle.
Charlemagne, qui s'était avancé jusqu'à l'Eider, avait déjà
heurté les populations danoises contre lesquelles il avait dû édifier de puissants retranchements. Ces peuples s'en vengèrent cruellement sur ses successeurs, mais Taudace même et le nombre de leurs incursions au dehors les rendirent plus faibles contre les Germains. Tout en dirigeant principalement leurs coups et leurs efforts contre les Slaves maîtres de toute la Basse- Allemagne , ceux-ci ne négligèrent pas les Danois qu'ils attaquèrent comme les Slaves , par leurs marchands, leurs soldats et leurs moines. Schleswig était au ix* siècle le principal port de cette région. La baie de la Schlei, au fond de laquelle elle s'élève, n'était pas comme aujourd'hui envahie par les sables et un portage de quelques kilomètres conduisait les marchandises venues de l'est à la Treene et par elle à TEider. Ses navires visitaient Boruholm et les côtes de la Basse-Allemagne et de la l^russe, allant, nous dit Adam de Brème, vers le pays des Grecs. Sur la côte wende, ils trouvaient, à l'embouchure de l'Oder, Jumné aujourd'hui WoUin, dont les émigrés allaient au siècle suivant fonder dans rtle de Gotland la cité bientôt florissante de Visby ; sur la côte de Prusse, près des bouches de la Vistule, Truso, aujourd'hui Preussenmarkt, près de laquelle les Allemands allaient élever, en 1227, Elbing.
La Suède avait au même moment pour principal port Birka, sur le Mélar, qui fut florissante pendant trois siècles et put, dit-on, armer à un moment jusqu'à 14,000 combattants. En 1157, elle conquérait la Finlande à laquelle elle ajoutait le siècle suivant la Carélie et ces pays convertis au christianisme entraient dans le mouvement des relations et du commerce européens.
Sur la côte orientale, les Normands avaient au ix* siècle (862) envahi et conquis la Russie. Novgorod, qui les avait
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appelés, faisait avec eux depuis longtemps déjà un commerce actif. Ils y apportaient des fourrures, de la laine et des produits de leur pêche que Novgorod échangeait avec Byzance contre des monnaies retrouvées en grande quantité dans ses campagnes et autour de sa rivale et bientôt sujette, Pskow.
Il n'y a pas lieu de s'étonner qu'une mer, fréquentée surtout par des Scandinaves, fût désolée par les pirates. Valdemar I*' de Danemark (1157), prenant conscience du rôle auquel la possession des clefs de la Baltique destinait son royaume, leur fit une guerre acharnée. En même temps, il fondait le château de Copenhague où allait être fransportée la capitale, précédemment à Roskild, et, aux bords de la Vistulé, le port de Danzig. Canut VI (1182) se faisait reconnaître suzerain de la Poméx'anie et du Mecklembourg et conquérait Hambourg, Lubeck et tout le Holstein. Valdemar II y ajoutait le Lauenbourg, la petite Poméranie, le Samland, l'île d'QEsel, l'Esthonie et fondait au milieu de -ses conquêtes Stralsund et Revel (1219) : la Baltique était un lac danois. Mais, du vivant même de Valdemar, le Danemark, voyait lui échapper toutes ses conquêtes, sauf Rugen et l'Esthonie bientôt perdues sous ses successeurs.
Les Allemands n'avaient cessé de grandir aux dépens de tous leurs voisins. Arrêtés par le Danemark, ils n'avaient pu conquérir Schlesvs^ig, mais ils l'avaient converti. Leurs succès avaient été plus complets sur les Slaves. Les Saxons, retournant contre ces peuples la politique et les mesures employées contre eux par Charlemagne, leur avaient imposé de cruelles meurtrissures. Leur pays avait été pillé, leurs villes détruites, des colonies militaires ou des évêchés établis sur leurs ruines. Le Schleswig méridional, le Brandebourg, la Misnie, la Lusace furent érigés en Marches ,sous Henri I". Le
clergé, introduit à la suite des guerriers, fut richement doté, surtout par Othon le Grand. Mais la prise de possession de la Basse- Allemagne fut principalement Toeuvre des particuliers et des princes.
Pendant que Tattentiou des empereurs était toute portée sur r Italie, au milieu des guerres civiles qui désolaient l'Allemagne, les marchands gagnaient de proche en proche, des comptoirs se fondaient, des colonies s'établissaient sur tous les points. Affaiblis, écrasés et coupés en deux tronçons par l'invasion hongroise, les Slaves étaient refoulés de toutes parts. Chassés de Jumné, ils se sont réfugiés à Visby. Les Allemands les y suivent et les forcent à partager avec eux l'administration de la cité. Lubeck envoie partout ses commis; des missionnaires les accompagnent et les croisades contre les musulmans ont leur pendant dans le nord contre les païens de la Baltique.
Au delà des Slaves, deux groupes de peuples habitaient au XI® siècle les rives de la Baltique : les Lithuaniens, dont les principales tribus étaient les Prussiens ou Borusses, les Korses ou Coures, les Lithuaniens proprement dits, les Sémigalles et les Lettons et le groupe des populations finnoises, Lives, Tchoudes, Ingres, Caréliens, Tavastes.
Ce sont des marchands de Brème qui les premiers attirèrent sur la Livonie les conquérants allemands. « Eu 1159, lorsqu'ils se présentèrent pour la première fois aux bouches de la Duna, ce fut en naufragés suppliants : bien accueillis, ils revinrent comme marchands, puis comme convertisseurs et s'imposèrent comme maîtres. Les châteaux forts, les couvents fortifiés des moines chevaliers s'élevèrent sur les collines, sur les berges escarpées des rivières, de manière à dominer complètement la contrée; en même temps, des villes de com-
merce se fondaient aux endroits favorables, et tout le trafic, des bords de la mer aux régions de la Russie centrale, passa par Tintermédiaire des colons germaniques. » (Elisée Reclus.) Les chevaliers qui ont fondé cette domination allemande, sous laquelle vivent encore ces provinces malgré les efforts faits depuis un siècle pour lès russifier, sont les Porte-Glaives (1201-1237). Leur fondateur est aussi celui de Riga (1200) à Tembouchure de la Duna, restée aujourd'hui un des ports les plus florissants de la Russie. Fondus avec Tordre teutonique, qui vers le même moment pénétrait en Prusse, ils étendirent à toute cette côte de la Baltique leurs conquêtes et leur tyrannie. Incessamment renforcés par un flot de nouveaux croisés, multipliant les confiscations et les meurtres, les constructions de villes et de< forts, la création d'évêchés et de couvents, ils ne restèrent maîtres du pays que par l'extermination de la moitié de ses habitants. Les principales de leurs fondations sont Kœnigsberg, sur la Pregel (1255) et Marienbourg, sur la Nogat (1280) qui devint leur capitale. La Baltique était prête à subir la domination commerciale de l'Allemagne.
La situation économique de l'Allemagne au milieu du XIII* siècle se ressentait nécessairement des troubles et doF incertitudes de sa situation politique. La marche vers l'est avait dépeuplé les pays riverains de la Baltique ; des colons de la Frise, de la Hollande, de la Flandre, du Brabant étaient venus combler les vides. L'exemple de ces cultivateurs libres avait déterminé de nombreux affranchissements. Les villes d'un autre côté avaient, pour augmenter leur population et affaiblir les seigneurs, ouvert un asile aux serfs. Leur accroissement et leurs progrès, favorisés par la politique des empereurs qui voulaient les opposer à la féodalité laïque et
ecclésiastique, avaient amené le développement de l'industrie. Les tisserands de toile et de laine, ayant les premiers formé des corporations, leur exemple fut suivi par tous les corps de métiers, teinturiers, tanneurs, pelletiers, cordonniers, tailleurs, gantiers, chaussetiers, etc. Les divers ouvriers en métaux, les armuriers formaient, suivant la spécialisation du travail, de nombreuses corporations distinctes, de même les maçons, les architectes. L'esprit d'association se manifestait partout. Les villes libres ou impériales s'admiuistrant elles-mêmes étaient surtout nombreuses dans la Souabe et les pays rhénans où l'on en comptait plus de cent. Mais l'esprit qui les animait existait aussi dans les villes restées sous la dépendance de seigneurs laïques et ecclésiastiques. Les compagnies marchandes ou hanses s'y étaient formées à côté des corporations ouvrières. Elles devinrent puissantes surtout quand l'anarchie fut à son comble.
L'impuissance du pouvoir central avait laissé le champ libre à tous les appétits et à tous les désordres. Le droit du poing régnait seul. Les châteaux de refuge, que les nobles inférieurs confédérés élevaient partout et notamment sur les bords du Rhin, étaient autant de repaires d'où ces guetteurs de grand chemin s'élançaient sur les voyageurs pour leur offrir ime protection coûteuse ou les dépouiller sans vergogne. Contre ces dangers, contre les péages multipliés, les commerçants, les villes même, abandonnées à lem*s seules forces, étaient dans Timpuissance de se protéger. Il en résulta de tous les côtés le désir de se grouper, de s'associer, de s'entendre pour faciliter la circulation et assurer les échanges. Les villes se liguèrent donc àleur tour et, au milieu de toutes ces associations, trois surtout sont restées célèbres : celle des villes du Rhin, celle des villes souabes, et surtout celle des
villes du nord ou hanse teutonique qui fut quelque temps une véritable puissance maritime et commerciale.
La navigation fluviale ou maritime offrait moins de difficultés que les routes de terre. De plus les villes s'étaient primitivement groupées sur ces voies naturelles. C'était notamment sur le Rhin que se trouvaient les plus anciennes cités germaniques, à la fois villes d'industrie et villes d'église, faisant du fleuve la rue des Prêtres. Ce fut une de ces villes épiscopales, Mayence, qui en 1247 prit l'initiative d'une ligue dans laquelle entrèrent successivement toutes les villes riveraines du fleuve, Worms, Spire, Strasbourg, Bâle, Cologne, des villes de l'intérieur, Zurich, Francfort, Aix-la-Chapelle, Munster, 60 autres villes de Westphalie et qui, reconnue en 1255 par Guillaume de Hollande, compta plus de 90 villes. Fondée pour dix années d'abord, elle se proposait pour but le maintien de cette paix publique que les empereurs s'étaient vainement engagés à maintenir, la sécurité et l'affranchissement du commerce. Pour y parvenir, elle entretint sur le Rhin 600 bateaux, qui détruisirent nombre de châteaux et abolirent les péages. Les diètes, qui se réunissaient quatre fois par an à Cologne, Mayence, Worms et Spire, ne purent réussir longtemps à maintenir l'union. La reconstitution de la grande féodalité fut pour la ligue un nouveau danger. Les villes du haut Rhin qui reconnaissaient la suprématie de Worms, celles du bas Rhin qui suivaient Mayence entrèrent en rivalité et à la ftn du xiv* siècle (1381) la ligue avait cessé d'exister.
La ligue souabe comprenait les villes de la haute Allemagne, nombreuses dans un pays plus anciennement civilisé, mais non moins exposées aux attaques de seigneurs nombreux et presque inattaquables dans leurs châteaux. Nuremberg,
Ulm, Âugsbourg étaient les plus puissantes. En relation avec ritalie par plusieurs routes, mais surtout par celles du Brenner et de la haute vallée de la Brenta, recevant de Venise les produits de TOrient pour les répandre dans toute TAUemagne, cette ligue visait surtout à assurer la régularité et la sûreté des communications. Elles étaient assez actives pour avoir inspiré la création de courriers réguliers entre Augsbourg et Venise par la corporation des € officiers messagers ». Entre les villes plus rapprochées, des services confiés souvent aux bouchers furent institués.
Plusieurs villes allemandes, non seulement Nuremberg, Ulm, Augsbourg, mais des villes du nord, Strasbourg, Cologne, Lubeck avaient des comptoirs à Venise. Une centaine de marchands allemands se trouvaient souvent réunis à la foire, au xv* siècle, dans le fundaco dei Tedeschi, expédiant en Allemagne des épices, des fruits, des soieries, des étoffes tissées d'or et des verreries en échange desquels les Allemands apportaient des métaux tirés de leurs mines, des cuirs, des toiles, des draps et des fourrures.
Nuremberg s'éleva rapidement, à partir du xiii* siècle, au premier rang des villes de l'Allemagne. Elle le devait d'abord à sa situation sur la route lapins facile entre les deux parties de l'Allemagne, et aussi à son commerce, à son industrie, à son développement intellectuel. Son orfèvrerie d'or et d'argent, ses objets artistiques en bronze, en cuivre, en pierre et en bois, les « babioles » de Nuremberg, jouissaient d'une réputation universelle. Au xv* siècle elle était réputée partout par le luxe de ses habitants et sa richesse acquise dans le commerce. La capitale de l'art allemand devint aussi, bien que n'étant pas ville universitaire, un des grands foyers scientifiques de l'Allemagne et les travaux astronomiques de Regio-
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moiitan qui l'avait adoptée, la science géographique de Martin Behaim, les tableaux d'Albert Durer, le zèle de ses copistes et plus tard l'habileté de ses imprimeurs lui valurent un éclat que rappelle encore son aspect de ville du moyen âge qu'elle a si heureusement gardée.
Augsbourg, au débouché des routes de l'Italie, entretenait aussi avec Venise les relations les plus actives, ce fut toutefois au xvi" siècle que se manifesta surtout sa puissance.
Mais, unies pour assurer la sécurité de leurs communications, pour la défense de leurs droits et de leurs franchises contre les exigences et les attentats de l'empereur et des princes, ces villes ne songèrent nullement à établir des règles générales pour les transactions. Chacune d'elles resta maîtresse absolue de régler ces questions à son gré, et souvent dans chaque ville les corporations adoptaient des méthodes différentes. Pour être plus rapprochée, l'autorité n'en était que plus tyrannique. L'obligation d'entrer dans une corporation, pour exercer un métier, éloignait le danger de toute concurrence. « Le prix des diverses marchandises, le lieu, le mode -et le moment de la vente étaient fixés. Il était défendu à l'individu d'avoir plus d'une boutique ou d'un endroit de vente à la fois. Le vendeur devait rester assis dans sa boutique, attendre le chaland, mais n'appeler personne. Les corporations réglaient la matière à employer, la façon, la forme et les dimensions de tout article destiné à la vente. Des punitions pécuniaires ou corporelles châtiaient la confection et la vente de mauvais produits, la falsilication, la fraude. » La servitude économique était donc complète.
Les marchés étaient cependant suivis et fréquentés. Bien que chaque ville eût autour d'elle une banlieue agricole dont les produits assuraient presque sa subsistance, il y avait
certains centres dont Tabondance des récoltes appelait les acheteurs du dehors. C'est ainsi que F Allemagne produisait en quantité le lin (Ulm, Altenbourg), le chanvre (Constance), le pastel (Erfurth), Tamande (Spire), le vin. Ulm tirait de ce dernier commerce sa principale richesse. Non seulement le vin était alors la boisson favorite des Bavarois, mais la culture de la vigne s'étendait jusqu'à Lubeck. Les pays rhénans, Fulde, Marbourg, Cassel avaient les cinis les plus estimés. La cire, le miel, d'un usage si répandu alors que le sucre était presque inconnu, la laine^ le bétail, la toile, la bière de Lubeck, les produits artistiques de Nuremberg, Cologne et autres villes, étaient l'objet de transactions nombreuses. Des foires importantes attiraient les étrangers, celles de Leipzig, où on venait chercher les fourrures et les peaux ; celles de Francfort qui, fondées au xiii* siècle, firent au xvi®, de cette ville, une des plus grandes places de commerce du monde. Les marchands y afiluaient de presque toutes les contrées de l'Europe, et la ville, qui tirait de cette foire ses principaux revenus, envoyait au loin ses escortes chercher les marchands étrangers, et les accompagner au retour.
La ligue hanséatique ne fut, elle non plus, qu'une ligue défensive. Ses débuts sont assez obscurs. On la voit toutefois prendre corps au milieu du xiii* siècle (1241) par l'alliance de Lubeck et de Hambourg, se développer avec quelque peine et atteindre enfin, dans la première moitié du xv* siècle, son plein épanouissement. Elle comprenait alors 90 villes, et était divisée en quatre quartiers: le quartier venète ou wende, avec Lubeck pour tête ; le quartier westphalien, avec Cologne ; le quartier saxon, capitale Brunswick ; le quartier prussien, capitale Danzig. Quelques provinces se rattachaient, en outre, à la ligue comme protégées.
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Son centre primitif fut la petite ville de Visby, dans l'île de Gotland. Elle dut cette importance à sa situation au milieu de la Baltique qui la désignait comme un entrepôt naturel, à l'intrépidité de ses marins et à la modestie même de ses ressources dont ne s'offusquait aucune des cités confédérées. Les priucipaux peuples associés y avaient de^ représentants, des magistrats, un quartier distinct. Mais bientôt la prépondérance passa, par la force des choses, à Lubeck qui devint, sans en avoir le titre, comme la capitale générale de la hanse. C'était là que se débattaient, au xiv** siècle, les intérêts de la confédération, dans les diètes réunies au moins tous les trois ans et, à l'époque de la plus grande prospérité, tous les ans. C'était Lubeck qui se chargeait de faire exécuter les décisions de la diète , dont le trésor était alimenté par des redevances fixes, des droits perçus sur. la valeur des marchandises et sur les navires, et par des amendes. Le commerce extérieur était son but principal; son action tendait presque exclusivement à étendre son commerce à l'étranger, et à s'assurer le monopole de tous le^ pays qu'elle fréquentait. Le commerce intérieur ne la préoccupait en aucune façon^ aussi n'eut-elle jamais d'existence légale en Allemagne, tout en étant la plus puissante manifestation de l'activité allemande.
Profitant des conquêtes faites par les chevaliers allemands, elle s'assura le monopole du commerce dans l'Europe nordorientale. Novgorod était un de ses principaux comptoirs, marchant sur le même rang que Londres, Bergen et Bruges. Ces comptoirs comprenaient tout un quartier divisé en établissements ou cours (il y en avait 22 à Bergen), dans lesquels résidaient un certain nombre de familles, mais familles marchandes: maîtres, compagnons, apprentis, car la présence des femmes était absolument interdite dans les comptoirs de
la ligue. Toutes les marchandises s'y entreposaient, mais bien que la hanse se chargeât de la protection générale des marchandises, les bénéfices de ces établissements appartenaient à ceux qui les avaient fondés. La surveillance était étroite et rigoureuse ; toute infraction au règlement, toute tromperie, toute concurrence déloyale étaient passibles d'une amende.
Chaque établissement avait son nom, son enseigne particulière, et, sur la rive, son débarcadère, où les bateliers déchargeaient les naarchandises. 11 recevait généralement quinze « familles » ou « compagnies de table ». La « famille » était gouvernée par celui qu'on appelait le « maître de maison» (usbonde), chargé d'exercer une surveillance sur les employés de commerce, les ouvriers, les domestiques, de pourvoir à leur entretien et de maintenir la discipline. Les intérêts communs étaient confiés à un « alderman » nommé par élection. Dans les bâtiments qui s'étendaient autour de * l'enclos se trouvaient, à l'étage inférieur, les boutiques d'étalage et les hangars de marchandises. Au fond de l'enclos, un solide bâtiment de pierre renfermait, dans ses sous-sols, des caves sûres, des celliers pour les marchandises précieuses. Des veilleurs armés et des chiens féroces, déchaînés la nuit, défendaient contre les voleurs. . . Le nombre des associés des établissements réunis (à Bergen) variait, à partir de la seconde moitié du xv* siècle, entre deux et trois mille. Celui qui voulait entrer dans l'association devait s'engager à y rester dix ans. Les jeunes gens parcouraient successivement tous les degrés de la science commerciale depuis l'apprentissage, et c'est ainsi que ces établissements de la hanse étaient d'excellentes écoles de commerce pour l'Allemagne du Nord \