Cité par Janssen, VAUemagne et la Réforme, II, p
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va jusqu'à mettre les chevaliers brigands au-dessus des marchands, « car, dit-il, ceux-ci pillent quotidiennement tous les hommes, au lieu qu'un noble ne rançonne qu'une ou deux fois par an, une ou deux personnes seulement». Le préjugé contre le commerce est tenace, comme on le voit. L'acheteur en tous cas ne restait pas au-dessous du vendeur en expédients ou en ruses. « On ne se demandait pas s'il fallait acheter, dit Lamprecht, mais dans quelles conditions on devait le faire et la meilleure recette pour duper le vendeur. »
Les doléances sur l'énormité du gain que font certains négociants sont si fréquentes qu'elles attirent l'attention du pouvoir. En France, une ordonnance de 1351 limite à « deux sols parisis pour livre d'argent, en pays de parisis, et tournois en pays de tournois et de la marchandise de tournois, et non plus, eu égard à ce que la marchandise leur coûte rendue à Paris, tant seulement, sans y mettre ne convertir autres cousts et frais » le bénéfice que peuvent prendre « les drappiers en gros ou en détail, les espiciers, tapissiers, fripiers, cordiers, vendeurs de hanaps et tous autres marchands d'avoir de prix».
Supprimer le regrat, c'est-à-dire les reventes successives, et réduire le plus possible le nombre des intermédiaires, sont les idées qui président à la création des halles et aux règlements qui les régissent. Les biens jsont considérés comme produits directement par le client, devant passer immédiatement des producteurs aux consommateurs, le gain devant être attribué à ceux qui ont créé ces biens et non à des parasites.
Dès le XI* siècle cependant l'on trouve des fortunes édifiées par le commerce. Le principal appoint de ces fortunes est moins dans le commerce des objets nécessaires à la vie que
dans le trafic de ces produits de luxe que Talimentation, le vêtement ou la parure demaudent aux pays du Nord ou du Levant : épices, fourrures^ pierres précieuses, etc., ou dans le commerce de l'argent.
Le commerce de Targent, représenté surtout par les changeurs, joua dans les transactions au moyen âge un rôle con« sidérable.
A Tépogue carolingienne, après Tinondation de métaux précieux gui suivit le pillage du ring des avares, Tor et l'argent avaient presque complètement disparu. On en était revenu pour les échanges au système primitif du troc. Au XI* siècle, le renouveau de la vie ne s'accommoda plus de ce mode arriéré ; les métaux sortirent peu à peu de leurs cachettes, la monnaie fut de nouveau nécessaire, et aussi, puisque les affaires devenaient plus importantes, la facilité de contracter un emprunt. La terre, le seul capital d'alors, fut par cela même la base du crédit. Les cens payés sur une terre en vertu d'un accord entre parties devinrent de véritables rentes; les contrais, cédés à un tiers, en furent les titres; ils furent négociés et par ce moyen le commerçant put, moyennant le paiement d'un cens, gagé sur sa terre , différer le paiement du capital de sa dette, ou, en créant ce cens, se procurer l'argent nécessaire à ses achats et à l'ex-^ tension de son commerce. Mais le rayon dans lequel pouvait être pratiqué ce genre d'opérations était des plus étroits. Le besoin de la monnaie devint tellement urgent que chaque seigneur voulut avoir la sienne et cette variété de monnaies, la diversité de leurs titres, de leur poids, de leur valeur, les fluctuations dans le rapport entre l'or et l'argent, la nature même des transactions, le mode de règlement dans les foires donnèrent à l'ofifice du changeur une grande importance.
Beaucoup de vitraux de nos cathédrales (Bourges, Le Mans, etc.) nous montrent de ces boutiques de changeurs où celuici est représenté derrière une balance sur laquelle il va peser les monnaies empilées à ses pieds ou puisant dans un sac celles qu'il va offrir en échange des apports de ses clients. La création de monnaies royales, à base fixe, à circulation étendue, le développement des lettres de change, la création de banques, diminuèrent leur importance. Le règlement des comptes put, à la fin de chaque foire, s'opérer sans déplacement de monnaie. Du jour où le débiteur put se libérer par le seul engagement moral d'acquitter à une date fixe la lettre de change tirée sur lui, où le tireur eut la faculté de transmettre à autrui par un simple endos sa créance et se libérer lui-même vis-à-vis de ce tiers par la seule cession de cette créance, le changeur devint inutile. Les orfèvres suffirent à régler les changes et dès 1514, à Paris, le nom des changeurs disparaissait de la liste des six corps de marchands.
La diversité des monnaies avait fait adopter l'usage de monnaies de compte dont la valeur une fois admise servait aux règlements dans tous les pays : la livre tournois, la livre pari sis, le sterling, le ducat, le florin, le besant, dont le paiement pouvait se faire en or ou en argent. Le sou tournois, dit M. Wallon, était à peu près notre franc, et le sou parisis le shilling anglais (1 fr. 25 c), la livre tournois notre pièce de 20 fr. et la livre parisis la livre sterling ou guinée anglaise (25 fr.).
L'unité à laquelle se rapportent presque toutes les évaluations en France est le marc d'argent. Son poids était de 240'^',475, la moitié d'une livre. Il était surtout usité depuis le milieu du xi® siècle et son étaloa se conservait à la Cour des monnaies de Paris. Il était divisé en 8 onces. Le prix de
Targent pouvait varier sans que les évaluations, toutes ramenées à une mesure commune et invariable, fussent faussées, et ai:nsi se trouvaient conjurés tous les inconvénients résultant des fréquentes altérations des monnaies.
De 1113 à 1873, écrit un économiste, en France, la valeur des pièces d'or a été altérée 146 fois, celle des pièces d'argent 251 fois et leur rapport mutuel un nombre de fois qu'il faut renoncer à calculer. En Italie, ce rapport qui était à la fin du xiii« siècle de 9 ^s à 1 fut, par suite de l'adoption de la monnaie d'or, élevé en trente ans à 12 ^/^ pour 1. En France, sous saint Louis, ce rapport est de 16 à 1; il n'est plus que de 12 à 1 au xv" siècle. L'alliage variait suivant les pièces et
les pays. L'agnel d'or de saint Louis était àr^ de fin ; sa
monnaie d'argent à ^; la monnaie de billon des tournois
n'était pas taillée dans le même alliage que les pariais. Aussi est-ce à la valeur exprimée en poids d'argent fin que se rapportent tous les calculs de ceux qui s'occupent de l'histoire des prix et des rapports des prix à une même époque.
Cette valeur relative de ces monnaies, ce pouvoir d'échange des métaux précieux aux différentes époques du moyen âge, rien n'est plus difficile que de l'établir d'une manière certaine. La révolution économique à laquelle nous assistons, permet de se rendre compte de ce qu'a forcément de hasardé une pareille estimation. Les prix des choses les plus nécessaires, du blé par exemple, variaient d'année en année, de saison en saison. Ces changements étaient si fréquents que lorsque la taxe du pain devait être élevée, pour ne pas provoquer de murmures ou même de révoltes, on modifiait non pas le prix, mais le poids du pain ; l'acheteur, pour le même
prix, recevait une moindre quantité de marchandise, et sous cette forme Taugmentation lui était moins sensible. C'était en outre de* pays à pays que différait la valeur de ces objets, non seulement par suite d'une différence de récolte, mais de la part que cette denrée avait dans Talimentation, de la richesse du pays, de ses charges, de ses traditions. Il y a également beaucoup d'arbitraire dans la comparaison de la valeur des métaux précieux alors et de nos jours. Ce genre de recherches a néanmoins captivé bon nombre d'érudits ; les résultats auxquels ils sont arrivés sont intéressants, curieux ; ils ont même servi de prétexte et de base à une sorte de réhabilitation économique du moyen âge. La seule conclusion générale à laquelle il soit permis de s'arrêter, c'est que sauf, et l'exception vaut, d'après ce que nous avons dit, la peine qu'on le remarque, les années de disette et de guerre, sauf les périodes de crises, il y avait alors entre le prix moyen des objets de première nécessité et les salaires la même proportion qu'aujourd'hui.
Le taux de l'intérêt, qui a pour le commerce une si grande importance, présente aussi, suivant les pays et les époques, une grande diversité. Ainsi on le voit en Italie de 10 p. 100 à Bresciaen 1268, de 20 p. 100 à Vérone en 1270. Philippe le Bel le fixe à 20 p. 100 en France, mais en réduisant le taux à 15 p. 100 pour les emprunts ou débets contractés aux foires de Champagne. 20 p. 100 est le taux usité en France et en Angleterre du xii* au xiv* siècle de la part des Juifs et des Lombards; à Francfort, au xiv* siècle, ils baissent ce chiffre jusqu'à 9 p. 100 et l'élèvent parfois à 26 et 45 p. 100. Une baisse constante se manifeste cependant de 1300 à 1500; à Brème, en 1450, il s'abaisse à 5 p. 100; même taux à Augsbourg en 1441 et années suivantes, de sorte que la
moyenne pour le moyen âge ne serait que de 10 à 12 p. 100 et même un peu moindre en Allemagne, 7 à 10 p. 100 \ Mais -il^faut ajouter que les prêts étaient rares et que les taux excessifs étaient en quelque sorte justifiés par les dangers de persécution et de confiscation auxquels étaient exposés les prêteurs, surtout les Juifs.
En somme, le commerce est loin d'avoir pendant toute cette période la grande allure qu'il va prendre au cours de Tère suivante. C'est un commerce au jour le jour, étroit, restreint, ne comportant ni combinaisons, ni calculs, étouffé par des règlements, comprimé par des taxes, individuel plus que national, profitant à quelques intermédiaires (Vénitiens, Hanséates), mais n'engageant derrière lui aucune collectivité, aucun État. Se faisant surtout par terre, par caravanes, il ne remue que des quantités minimes de marchandises ; sur mer même, les navires de faible tonnage, marchant le plus souvent à la rame, ne circulant que dans des conditions strictement limitées et réglées, ne font que des transports peu considérables. Les conditions d'instabilité et de diversité monétaires, Tétat social, les fréquentes convulsions politiques, les guerres, les famines, les menaces de confiscation, les exigences fiscales compriment tout essor. Le théâtre de Tactivité européenne est limité à la Méditerranée, et une partie de cette mer lui est à moitié fermée par les Musulmans. Le commerce étouffe, comme Fintelligence humaine, dans les étroites limites où il lui est permis de se mouvoir. Ils vont les franchir ensemble.
1. Cf. Paul Leroy-Beaulieu, ap. Économiste français, 13 octobre 1894.