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CHAPITRE XV La découverte de TAmérique. — Les Espagnols

La découverte de rAmérique devait avoir sur les destinées du commerce et de Thumanité une influence plus grande encore que celle d'une nouvelle route vers les Indes. Elle fut Tœuvre des Espagnols.

Christophe Colomb, qui Taccomplit, résume, mieux encore que les navigateurs portugais, en sa personne l'alliance de l'esprit du moyen âge et de celui des temps modernes. Né dans une ville maritime (Gênes), familiarisé de bonne heure avec l'idée des avantages et de la puissance que procure le commerce; initié, quelle qu'ait été sa profession première, dans une ville où tout parlait marine, aux progrès de la navigation et des sciences, devenu lui-même navigateur et fortifié dans ses résolutions encore vagues par les récits qu'il entendait dans les mers du Nord des voyages des Normands vers l'Ouest et par ce que l'on disait aux Açores des arbres et des fruits étranges qu'y amenait le vent d'Ouest, il se présentait à Isabelle de Castille comme un chevalier de la religion et de la science, comme un rêveur inspiré et comme un négociant pratique. Sa conviction relevait à la fois de la méditation des livres saints (prophétie d'Isaïe) et de celle des écrivains de l'antiquité profane (traditions sur l'Atlantide et sur Thulé), des légendes Scandinaves et des récits des grands voyageurs en Orient, Guillaume de Rubrouck, Marco Polo, Mandeville, Marco Polo surtout dont les descriptions du Cathay et du Cipangu hantaient alors toutes les imaginations.

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Il connaissait tous les enseignements des savants contemporains, du cûsmographe Benincasa à Gênes, de Toscanelli à Florence, de Regiomontan et Martin Beliaim à Nuremberg. Il avait consulté les portulans et les mappemondes, croyait fermement à cette route par mer au pays des aromates en se dirigeant constamment vers l'Ouest dont parlait Toscanelli ; et les trésors de ce pays (Cipangu) « si riche en or et en pierres précieuses que Von couvre avec des plaques d'or les temples et les palais des rois » (M. Polo) devaient servir à la délivrance du Saint- Sépulcre. Mais en même temps il montrait dans ses négociations avec Isabelle pour la stipulation des avantages qu'il se réservait comme prix de sa découverte Tesprit le plus positif et le plus pratique. Il fallait une foi bien robuste pour affronter avec les trois petites caravelles qu'on lui confiait et les maigres ressources dont il disposait, les incertitudes d'un pareil voyage, quoiqu'il se fît une idée bien amoindrie des distances qu'il aurait à franchir. Le 3 août 1492 il partait du port de Palos; le 12 octobre il abordait à San- Salvador (Guanahani ou Watling) dans les Lucayes : l'Amérique était découverte.

Ce n'était pas en effet aux Indes qu'était arrivé Colomb : c'était un nouveau monde que, selon l'inscription bien connue, il venait de donner à la couronne de Castille. La traduction d'un ouvrage latin publié à Saint-Dié en 1507 attribua pour la première fois à ces « Indes occidentales » comme persistait à les appeler Colomb, le nom d'Amérique, tiré non pas comme on l'a ingénieusement, mais sans succès, soutenu récemment, de celui d'une arête montagneuse voisine du lac de Nicaragua, ni d'une appellation des Incas, mais d'Amerigo Vespucci, un de ces nombreux navigateurs italiens qui, à l'exemple de Colomb, avaient déserté les voies

étroites et fermées de la Méditerrauée pour celles de TAtlantique.

Réunie dans les temps géologiques à TEurope par un isthme aujourd'hui disparu, mais dont les basses profondeurs de la mer entre le nord de TÉcosse et l'extrémité méridionale du Groenland aussi bien que la similitude des roches émergées attestent Texistence, l'Amérique n'est séparée de l'Asie que par un détroit sans profondeur de 96 kilomètres de largeur, à travers lequel, pendant une grande partie de l'année, les glaces établissent une jonction entre les deux terres opposées. C'est par là, aussi bien que par les îles voisines et par les apports des courants, qu'elle a reçu, fort anciennement, sa population dont une partie, les Eskimaux, qui habitent le Nord, a conservé avec les Tchoudes d'Asie des relations suivies, dont l'autre, sous les apparences d'une race distincte, conserve dans ses traits généraux des caractères qui ont permis aux anthropologistes d'établii* sa parenté avec les races qui peuplent l'Asie.

Ces relations lointaines, et dont la réalité n'est pas admise sans conteste, avaient depuis longtemps cessé. L'Amérique formait depuis de longs siècles un monde bien à part. La population n'y offrait quelque densité que dans les îles et sur quelques-uns des hauts plateaux de l'Ouest où s'était épanouie une civilisation que, tout imparfaitement que nous la connaissions, nous savons ne se relier en rien à celles de l'Asie. Cet isolement dans lequel vivait l'Amérique s'explique par la structure môme de ce continent. A mesure en effet que l'on s'éloigne du cercle polaire qui traverse le détroit de Behring, la double inclinaison en sens contraire de l'Asie qui, en descendant vers l'équateur, se replie vers l'Ouest, tandis que l'Amérique se dérobe dans la direction du Levant,

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accroît rapidement la distance gui les sépare. Les isthmes ou jetées de jonction ne relient des deux côtés que des espaces semi-glacés où errent des tribus et des groupes clairsemés ; là où le grand courant du Kourosivo, se repliant au large du Japon, vient frapper le continent américain, Thumidité excessive met obstacle à la fondation d'une colonie prospère ; partout, sauf vers Toasis californienne, l'Amérique ne présente qu'un front abrupt de hautes montagnes portant de hauts plateaux battus des vents où désolés par la sécheresse, ne devenant habitables que lorsque le voisinage de Téquateur compense les inconvénients de l'altitude. C'est de l'autre côté sur la face qui regarde l'Europe, que l'Amérique présente au contraire ses grandes plaines et ses modestes collines. Qu'ouverte sur l'Asie, elle eût opposé aux découvreurs européens ce front inabordable qui regarde le grand Océan et le voyage de Colomb n'eût pas eu peut-être plus grande importance que ceux qui cinq siècles plus tôt avaient déjà porté vers le Groenland les navigateui-s normands. Qu'allait-on trouver au contraire ? Partout des côtes d'un abord relativement facile. Derrière le littoral, des vallées et des plaines abondamment an'osées, cultivables, se relevant à l'intérieur vers une chaîne de collines d'élévation modeste, coupées de cols accessibles ; ou alors ces grands fleuves donnant comme le Saint-Laurent, l'Orénoque, l'Amazone ou la Plata, accès dans les profondeurs du pays ; des régions immenses comme celle où se déploient avec tant d'ampleur toutes les branches du grand tronc mississipien. S'allongeant de la latitude de Bergen à 55^ de latitude méridionale, comme devait le reconnaître bientôt Magellan, elle allait donc offrir à l'Europe, de chaque côté de l'équateur, des régions tempérées d'autant plus facilement colonisables que l'immensité des espaces

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ouverts à Tintérieur permettait d'y refouler les populations clairsemées et peu belliqueuses. La rapidité avec laquelle disparurent devant les nouveaux arrivants aussi bien les empires fondés par les Aztèques sur le plateau d'Anahuac et par la famille des Incas sur ceux du Pérou que les faibles et douces populations d'Hispaniola et les redoutés Caraïbes des petites Antilles, rassura de suite contre la résistance à redouter des anciens possesseurs du sol : les Européens pouvaient en disposer en maîtres, quel usage allaient -ils en faire ?

La découverte se fit au nom de TEspagne. Y a-t-il lieu de le regretter? Un autre peuple européen se fût-il alors trouvé en mesure d'en tirer un meilleur parti? Les indigènes auraient-ils pu attendre de lui des procédés moins cruels? Gênes, qui avait rebuté Colomb, était en pleine décadence. Venise restait alors la seule véritablement puissante des républiques maritimes de l'Italie. Mais indépendamment de sa situation reculée au fond de l'Adriatique, elle avait assez de défendre contre les Ottomans les débris de sa domination en Orient. Sa force consistait surtout en mercenaires ; son autorité était loin d'être douce pour ses sujets ; sa population était faible -, sa prospérité sur son déclin. Le Portugal, auquel s'était aussi adressé Colomb, pom'suivait du côté des Indes orientales, où ses navigatem*s allaient bientôt arriver par la route du cap de Bonne-Espérance, une entreprisé qui suffisait et au delà à ses ressources en hommes ; l'Angleterre qui encourageait alors les voyages de Cabot, la France que les rêves de Charles VIII allaient jeter dans les guerres d'Italie, étaient les seules puissances vraiment constituées auxquelles cette fortune eût pu échoir. Toutes deux devaient se jeter plus tard dans la carrière ouverte par les Espagnols.

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Ce que firent plus tard les Anglais montre assez la conduite qu'ils auraient tenue et leur pays était épuisé par la guerre des Deux -Roses; la France aurait -elle eu, au XVI' siècle, la force de renoncer, au profit de TAmérique, à ses visées continentales? Quant aux Allemands, les atrocités commises au Venezuela par les aventuriers qu'y envoyèrent les Welser, ces banquiers d'Augsbourg auxquels le vendit Charles-Quint, nous édifient sur ce que pouvaient attendre d'eux les malheureux indigènes. Au surplus, le climat des premières terres découvertes était moins fait pour attirer ces derniers peuples que les Espagnols, mieux préparés par celui de leur pays.

En fait, l'Espagne se trouva favorisée ; était-elle en situation de profiter de cette aubaine ?

Son unité venait de se constituer sinon en droit, puisque l'Aragon et la Castille restaient toujours deux royaumes distincts, du moins en réalité. De cette séparation il résulta que les premiers colons que reçut l'Amérique furent des Castillans, des Gallegos et des Astures, mais bientôt l'Espagne tout entière se trouva appelée à en jouir. Elle était pour cela en bonne posture. La croisade contre les Maures avait développé chez les Espagnols des qualités sérieuses de résistance, de virilité, d'héroïsme. Bien que la guerre sainte absorbât surtout les forces et l'attention de la Castille, elle avait aussi sur ses côtes d'intrépides marins. Bilbao et les ports de la Biscaye armaient pour la grande pêche et avalent avec le Nord, avec Bruges principalement, un commerce assez étendu, et Séville, peuplée, industrieuse, envoyait ses produits fabriqués, l'huile, le vin, la laine et les fruits de son territoire en Flandre, en Italie et en Angleterre. Mais la principale cité maritime de la péninsule appartenait à l'Ara-

gon. Barcelone comptait dès le xiii® siècle parmi les grandes villes marchandes. Elle commerçait avec TÉgypte et le Maroc, entretenait sur beaucoup de points des consuls, avait un code de marine (les Barcelonais disputent à Marseille, la paternité du Consulat de la mer)y important tous les produits de rOrient et les répandant dans Tintériem? de la péninsule et sur le continent européen. Au xiv° et.au xv* siècle, elle avait étendu et déplacé son courant d'affaires , achetant en Angleterre de la laine pour le travail de ses manufactures, créant une banque, réformant ses tarifs de douane et, la première, les variant suivant la provenance, abaissante 1/3 p. 100 de la valeur des marchandises les droits qu'avaient à acquitter les produits du Levant, tandis que les autres payaient 2/3 p. 100. L'exemple des Maures avait même sur certains points créé des agriculteurs, en sorte que l'Espagne avait à sa disposition, pour tirer parti du Nouveau-Monde, soldats, marins, agriculteurs et commerçants.

Forte de 8 à 9 millions d'habitants, la population était en grande majorité rude et grossière. Sobres et peu besogneux, portés aux aventures, à la guerre, au brigandage, détournés depuis longtemps par la lutte religieuse et nationale qui venait de s'achever et ne les retenait plus, du travail des champs, moins attachés au sol qu'à leurs croyances, moins Espagnols que fueristes et chrétiens, le Castillan comme l'Aragonais, le Gallego comme le Catalan y blessés par les progrès récents de la royauté et d'une justice régulière dans leur attachement à leurs ancienpes franchises et à leurs habitudes séculaires de vie indépendante, étaient tout disposés à poursuivre au delà des mers les conquêtes de la croix, leur carrière aventureuse, leur existence libre de tout: frein, surtout s'ils devaient y trouver aussi ce dont l'idée. les gri-

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serait d'autant plus qu'elle leur était moins familière, la possession de Tor. Ils allaient donc se montrer de l'autre côté de l'Atlantique impatients de tout joug, avides de faire œuvre pie par la conversion ou la mort des indigènes, incapables, en général, de songer à faire plus que chez eux œuvre de leurs bras pour la mise en valeur des terres, conquérants, aventuriers, convertissem^s , chercheurs d'or, mais non colons.

Les Espagnols , au surplus , étaient depuis longtemps façonnés à Texploitation des terres conquises. Dès qu'un lambeau du territoire ibérique était repris aux Musulmans, ils y établissaient des lieux de peuplement, centres à la fois de domination politique et de propagande religieuse, désireux sans doute de convertir, mais plus encore de chasser l'ancien possesseur, le réduisant en esclavage s'il restait ûdèle à ses croyances et ne se faisant pas- scrupule d'en trafiquer.

Dès son premier voyage, Colomb avait ramené avec lui des Indiens. C'était, avec l'or, une preuve de la vérité de sa découverte ; c'était aussi un deiS profits qu'elle lui promettait. Ces païens, ces idolâtres pouvaient être sans scrupule réduits en esclavage, vendus. Isabelle arrêta quelque temps ce trafic en Espagne, mais en Amérique il se faisait couramment; les hommes étaient comme les terres partagés entre les colons, exploités comme elles, et les répartimientos étaient en 1512 régularisés par Ferdinand. L'on sait quelle immense consommation d'hommes se fît dans les premiers temps de la conquête. La soif de l'or rendit impitoyables ces orgueilleux Espagnols. Les Indiens n'étaient pas habitués au travail des mines ; comme les tribus qui subsistent encore , ils vivaient surtout de chasse et de pêche. Les travaux auxquels ils furent condamnés, les mauvais traitements, les barbaries dont ils fu-

rent Tobjet, les détruisirent promptement. Les Dominicains prirent enfin leur défense ; Las Casas plaida leur cause auprès de Ferdinand, convainquit Ximénès, et les Indiens, déclarés libres, protégés par des règlements minutieux et placés sous la tutelle des moines, échappèrent à l'extermination totale dont ils étaient menacés, mais combien avaient péri ! La môme pensée d'humanité qui les sauva perdit une autre race. La traite des noirs commença. Cinquante millions d'Africains devaient être en trois siècles arrachés à leur pays pour être transportés sur cette terre où sept millions d'hommes de couleur les représentent aujourd'hui.

Cependant l'émigration espagnole se portait avec une activité fiévreuse en Amérique. Hispaniola devenait le centre de leur empire. Des établissements, des villes y étaient fondés ; des colons se fixaient à Porto-Rico, à Cuba, à la Jamaïque ; des évéchés, des couvents étaient créés, les relations de commerce commençaient. Le gouvernement espagnol s'efforça de tout soumettre à son action.

Poursuivant elle aussi au delà des mers la politique qu'elle pratiquait en Europe, l'autorité des souverains ne voulut souffrir aucun pouvoir rival et désira s'assurer des ressources. Effrayée dès le début de l'étendue des faveurs concédées à Colomb, elle lui avait suscité des difficultés de toutes sortes. Cortez, pour les mêmes motifs, ne sera pas mieux traité par Charles-Quint. Les règlements fixèrent d'abord les conditions du commerce et en 1542 les « nouvelles lois » se proposeront de créer au Nouveau-Monde une organisation régulière, d'y assurer l'autorité royale, de refréner quelques-uns des abus, mais en en conservant en même temps beaucoup d'autres dont le souvenir pèse lourdement sur l'Espagne.

Les découvertes et les conquêtes avaient rapidement mar-

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