‹ Précis d'histoire du commerce; (volume 2)Chapitre 35 sur 56 · LA DÉCOUVERTB DE L^AMÉRIQUE. LES ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

LA DÉCOUVERTB DE L^AMÉRIQUE. LES ESPAGNOLS

ché. Colomb avait déjà, en dehors des Antilles, reconnu le littoral du continent depuis l'embouchure de TOrénoque jusqu'au cap Grâce à Dieu ; Ponce de Léon avait découvert la Floride (1582), Grijalva, le Mexique (1513) bientôt conquis par Cortez (1519-1521). Nunez de Balboa avait des hauteurs de risthme de Panama aperçu le grand Océan dont il avait pris possession au nom de TEspagne, Pizarre avait découvert et conquis le Pérou .(1539) , Almagro le Chili (1545), Diaz de Solis le Rio de la Plata. En 1565, Urdaneta allait des Philippines au Japon, du Japon à Acapulco ; le grand Océan était franchi dans sa partie septentrionale comme il Tavaitété dans sa partie méridionale par Magellan.

Le petit-fils de Colomb avait abandonné aux rois d'Espagne la souveraineté accordée jadis à son père sur toutes les terres qu'il découvrirait. C'était tout un monde qu'avait à administrer l'Espagne.

La situation était bien différente en Amérique de celle qu'avaient trouvée les Portugais aux Indes. Les conquistadores avaient fait table rase des anciens empires ; les massacres d'indigènes ne laissaient plus en face des Européens que des populations désarmées ; pas de traités à conclure avec elles , pas de rivaux à écarter, mais en revanche des traditions, des habitudes, des souvenirs, des civilisations dont un maître habile eût su tirer profit. La facilité même avec laquelle, surtout au Mexique, les indigènes abandonnèrent en faveur du christianisme une religion sanguinaire eût dû rendre les Espagnols moins durs pour leurs nouveaux sujets.

Les principaux États civilisés existant au moment de la conquête étaient ceux des Aztèques au Mexique, des Maya dans le Yucatan, des Quitché au Guatemala, des Muysca ou Chibcha au Cundinamarca (Colombie), des Quichua et des

Aymara au Pérou. Tous étaient situés sur des plateaux, et quelques traits communs à ces civilisationé attestent, malgré la diversité des coutumes et des mœurs au moment de la conquête, une môme origine. Partout Tusage du fer était inconnu, mais partout l'agriculture était favorisée par des canaux d'irrigation, le commerce par des roules, partout rindustrie était arrivée, notamment pour le travail des métaux, à un grand développement. Les ruines de forteresses, de châteaux, de sanctuaires qui subsistent encore, les statuettes, les objets sculptés, les débris de digues, de ponts, de routes qui ont échappé à la destruction, ce que nous savons de leurs connaissances astronomiques, nous révèlent des populations arrivées à une véritable culture. Le troc était le plus souvent employé pour les échanges, mais au Mexique les fèves de cacao tenaient lieu de monnaie; les Chibcha avaient une monnaie véritable. Si au Mexique le commerce semble avoir été limité à la région où dominaient les Aztèques, les Maya trafiquaient par mer avec les Antilles, les Chibcha descendaient vendre et acheter aux habitants de la plaine, les Aymara entretenaient sur les routes des hôtelleries, des relais, des entrepôtspour les voyageurs, c'est-à-dire des caravansérails analogues à ceux qu'avaient créés en Asie les Lydiens et les Perses et des courriers royaux circulaient sur les routes des Incas comme sur celles des Achéménides. Si les bétes de transport faisaient défaut ailleurs, les lamas étaient au Pérou employés pour cet usage. Partout on savait tisser, broder, ciseler les métaux précieux, fabriquer des armes ; des alliages donnant des plroduits d'une remarquable solidité avaient été inventés j^ les emplacements des villes avaient été bien choisis dans l'intérêt de la sécurité et du commerce; des marchés, des foires existaient et prospéraient,

LE DÉCOUVERTE DE l'aMÉRIQUE. — LES ESPAGNOLS. 223

quel parti aurait pu tirer de tous ces éléments un peuple éclairé et humain !

Malheureusement les idées qui dominaient alors dans toute TEurope chrétienne étaient peu favorables à Tadoption d'un système de rapports bienveillants, de ôage protectorat. Le progrès des nationalités favorisait encore la tendance au particularisme économique. Les idées de protection du travail national s'étaient déjà manifestées sur quelques points, enfin les besoins fiscaux de là royauté grandissaient sans cesse. Le pape Alexandre VI, en traçant la ligne de démarcation et partageant le monde entré les Portugais et les Espagnols, avait donné à la domination espagnole au Nouveau-Monde la conscération suprême. Les rois songèrent donc avant tout à faire tourner ces découvertes à ravàntage du trésor. Que le souci du travail nâtiona:l, du bien de l'Espagne vînt s'y ajouter, on pouvait le coinprendre encore, mais que la pensée de rechercher ce qui pouvait convenir à l'avantage de leurs nouveaux sujets, à la prospérité de leurs colonies pût leur venir à l'esprit, cela était trop contraire aux idées de leur époque.

Le commerce, l'industrie, la marine avaient -été déjà l'objet des préoccupations d'Isabelle et de Ferdinand; on les avait vus taxer des marchandises, prendre des mesures contre les étrangers, défendre l'exportation de l'or et de l'argent, promulguer des lois somptuaires; ils se montrèrent plus stricts et plus fiscaux encore dans la réglementation du commerce des Indes.

Séville fut le seul port ouvert à ce commerce. La casa de contratacion (hôtel ou chambre du commerce) créée en 1503 fut le lieu de passage obligatoire de toutes les marchandises destinées aux Indes ou en provenant. Chaque nature de mar*

chandises y avait son entrepôt spécial. Un facteur, un trésorier et un secrétaire ou comptable estimaient, gardaient, enregistraient tout ce qui y était présenté, rassemblaient tout ce qui était nécessaire à Tarmement ou au chargement des navires, aux besoins des colons. Tout navire partant devait déclarer la nature et la valeur de son chargement. Au départ des Antilles, le navire devait prendre à bord quatrevingts jours de vivres, ne relâcher dans aucun port, n'aborder qu'à Séville ; le trafic était défendu à tout étranger. L'exploitation de l'or fut soumise à une surveillance rigoureuse. Le minerai découvert devait être déposé dans un local désigné où il était fondu par des officiers de la couronne, la moitié étant réservée au souverain.

En 1511, le conseil supérieur des Indes siégeant à Madrid fut institué ; Charles-Quint le réorganisa en 1524. Il avait la haute main sur tout ce qui concernait les colonies au point de vue ecclésiastique et militaire, comme au point de vue civil et commercial. Le gouvernement était représenté au Nouveau-Monde par deux vice-rois (Mexique et Pérou), des gouverneurs, des audiences ou tribunaux ayant droit de remontrance. Toutes les fonctions appartenaient à des Espagnols-nés, à l'exclusion non seulement des indigènes et des métife, mais même des Espagnols nés aux colonies de parents espagnols. Afin de mieux surveiller le commerce, on .décida que deux fois seulement par an, une flotte de quinze galions partirait de Séville pour Vera-Cruz et le Mexique, une de douze galions pour Porto-Bello et l'Amérique du Sud. Des agents placés dans ces ports se chargeaient de faire écouler vers les lieux de consommation les produits importés, de les faire acheter de gré ou de force (car on en vint à rendre l'acquisition de certains objets obligatoire), de faire refluer

LA DÉCOUVERTE DE l'aMÉRIQUE. — LES ESPAGNOLS. 225

vers ces ports les métaux à exporter. Pour le Mexique, le marché se tenait non à la Vera-Cruz, trop malsaine, mais à Jalapa. Le grand marché pour le Pérou et le Chili était Porto-Bèllo. « Celte misérable petite ville malsaine, presque inhabitée le reste de Tannée, prenait une animation extràor* dinaire pendant les quarante jours que durait la foire. Les marchands de TEspagne et du Pérou y figuraient comme deux compagnies rivales, dont Tune avait à sa tête Tamiral des galions et Tautre le gouverneur de Panama, Ces deux personnages se rencontraient sur le vaisseau amiral et fixaient les prix auxquels chacun devait acheter chaque marchan* dise^ > Loin de favoriser Tagriculture et Tindustrie, on interdit la culture et la fabrication de tout ce qui pouvait êtvQ cultivé ou fabriqué en Europe. Tout au plus tolérait-on là fabrication des objets destinés aux usages communs de la vie. L'Indien, pour n'être pas redoutable, devait être à la merci du conquérant ; le colon, pour n'être pas tenté de s'émanciper, à la discrétion de la métropole. Au surplus, la législation n'était pas plus libérale dans l'Espagne même en matière commerciale. Au xvi* siècle, loin de songer à abaisser les barrières entre les provinces de l'Espagne unifiée, on les élève, on en établit de nouvelles. En même temps que Ton réserve à l'Espagne le monopole de la fourniture aux colonies des produits fabriqués, on défend l'exportation de ceux qui sortent des manufactures espagnoles ; en même temps que l'on force ainsi les fournisseurs à s'approvisionner en dehors de la péninsule, on prohibe la sortie des métaux précieux; on interdit l'usage des lettres de change. Mal préparée à la for-

1. Paul Leroy-Beaulieii, De la Colonisation chez les peuples modernes, liv. I»', chap. !«•■.

226 pnÉGis d'histoire dû commerce.

tune qui lui est échue, troublée par cette révolution dans sa destinée, ne comprenant rien aux changements gui s'opèrent dans les conditions antérieures du commerce, Topinion, exprimée par le conseil de Castille, pai* les Gortès , réclame et obtient des souverains les mesures les plus préjudiciables à ses intérêts. Les hasards dynastiques lui ont donné comme roi un prince autrichien, souverain des Pays-Bas et d'une partie de l'Italie, mêlé aux affaires de toute l'Europe, aspirant à la domination universelle, plus Gantois qu'Espagnol. Elle s'épuise pour des intérêts qui ne touchent pas l'Espagne, souffre des mesures prises par son roi en faveur des autres pays de son empire et s'étonne de voir tourner à son détriment cet afflux de métaux précieux avec lesquels elle se croit la nation la plus riche du monde.

De 1492 à 1500, la quantité de métaux précieux importée en Espagne ne fut que de 1,750,000 fr. par an en moyenne; dé 1500 à 1545, elle atteignit une moyenne annuelle de 15,000,000. Lorsqu'on 1545 eut été découverte au Pérou la mine du Potosi, quand on eut au Mexique substitué aux procédés primitifs de récolte de l'or et de l'argent, une exploitation sérieuse des mines, elle s'éleva à 55,000,000. C'était doiic à la fin du xVi* siècle une sommo de 3,714,000,000 de francs qui était, depuis la découverte de l'Amérique, entrée en Espagne. Or, si l'on rapproche de ce chiffre celui de 850,000,000 auquel on évalue la totalité des métaux précieux existant avant cette époque en Europe, oa voit que cette quantité avait plus que quintuplé. Encore faut-il considérer, pour se rendre un compte bien exact de la modification produite dans la quantité du métal circulant, que plus de la moitié du stock ancien était immobilisé en objets d'orfèvrerie, châsses, bijoux, statuettes, etc. Avant que l'Es»

LA DÉCOUVERTE DE l'AMÉRIQUE. LES ESPAGNOLS. 227

pagne se fût jetée ou plutôt eût été jetée par Charles-Qùint dans les grandes aventures européennes, le métal s'accumulant eu Espagne avait comme conséquence entraîné le renchérissement de toutes choses, matières premières, objets d'alimentation, produits fabriqués, salaires. Des plaintes universelles s'élevèrent ; on fixa un maximum pour le blé ; on attribua à la sortie des objets manufacturés pour l'Amérique l'élévation de leur prix, on interdit cette sortie ; on interdit même la sortie des laines (pragmatique de Madrid, 1552). Pour se créer des ressources, le gouvernement encourage l'entrée des marchandises étrangères sur lesquelles il perçoit un droit -, on ferme les yeux sur la contrebande qui en introduit d'autres ; les charges fiscales qui pèsent sur l'Espagne s'aggi^avent de jour en jour; l'émigration des champs vers la ville provoquée par un premier regain d'activité des manufactures, les persécutions incessantes contre les Maures et les nouveaux convertis ont appauvri les campagnes ; l'émigration vers l'Amérique appauvrit les villes. L'incendie de Médina del Gampo lors de la révolte des Communeros a ruiné la foire de cette ville où se brassait pour un million d'affaires ; les fabriques de Valence, de Ségovie, de Séville déclinent à partir du milieu du siècle, ruinées par l'élévation du prix de la fabrication, la restriction des marchés, la concurrence étrangère. Les bénéfices des mines d'Almaden engagées par Charles- Quint aux Fugger d'Augsbourg, passent en Allemagne; les métaux précieux quittent l'Espagne à leur tour pour satisfaire aux nécessités des multiples entreprises dans lesquelles se sont engagés Charles-Quint et Philippe II. L'accroissement incessant des biens de mainmorte ajoute à ces causes de ruines, et quand meurt ce Philippe II, sur les États duquel le soleil ne se

couchait pas, la misère est générale en Espagne et le royaume A la veille d'une banqueroute.

L'Espagne avait semé pour d'autres. Ce nouveau champ d'activité, qu'elle n'avait pas su exploiter, restait ouvert. D'autres nations s'y précipitèrent. Mais il fallut plus de trois siècles avant qu'apparût dans toute sa réalité l'importance de la découverte de Colomb. Déjà cependant avant la an du XVI* siècle plusieurs de ses résultats se sont affirmés. L'Occident s'est révélé au moment même où se fermaient les anciennes routes de l'Orient. La coïncidence de la découverte de l'Amérique avec celle du cap de Bonne-Êspérance a rendu plus complet, plus subit, plus irrévocable le déplacement de la puissance maritime ; la Méditerranée, ce berceau de la civilisation européenne, cette mer sur les bords de laquelle ont grandi et décliné tant d'empires, n'est plus qu'une mer secondaire, un golfe de cet océan sur les bords duquel s'allongent, sous les climats les plus divers, les terres de l'ancien et du nouveau monde, par lequel arrivent maintenant à l'Europe les épices, les pierres précieuses et les parfums des Indes, comme l'or et l'argent de l'Amérique. L'Espagne et le Portugal ont remplacé Venise, Gênes et Alexandrie. L'afELux des métaux précieux a opéré une révolution économique dont les effets grandiront de jour en jour. La noblesse espagnole a conquis ou obtenu des majorais au delà des mers, mais l'agrandissement du commerce va profiter surtout à la bourgeoisie. L'accroissement de la fortune mobilière, sa juxtaposition et plus tard même sa substitution à la richesse terrienne orienteront dans une direction nouvelle les pi'éoccupations économiques. Le champ du commerce s'est agrandi ; le commerce maritime l'emporte sur le commerce par terre, le grand commerce est né.

Page 1