CHAPITRE XVII
Le dix-septième siècle. — Puissance maritime de la Hollande. — Rivalité commerciale de la Hollande et de l'Angleterre. — Les grandes compagnies de commerce. — L'acte de navigation.
Trois puissances se sont disputé au xvii* siècle la prépondérance maritime et commerciale : la Hollande, l'Angleterre et la France. Leur lutte pour la suprématie l'occupe tout entier, marquée par des péripéties émouvantes et des faits qui ont exercé une influence décisive sur la marche ultériem^e des événements.
Sa première moitié peut être appelée la période hollandaise de l'histoire du commerce.
Aifranchis par la mort d'Elisabeth (1609) et d'Henri IV (1610) de toute crainte de rivalité de la part de l'Angleterre et de la France, assurés bientôt en outre, par la communauté de haine pour l'Espagne, de la protection intéressée de Richelieu, et, par les troubles de l'Angleterre, de l'inaction de ce pays, les Hollandais se trouvèrent seuls à profiter des victoires remportées par Elisabeth sur mer et par Henri IV sur le continent aux dépens de l'Espagne, et de la ruine de sa puissance. La conquête du Portugal par Philippe II, la réunion des possessions portugaises à celles de l'Espagne entre des mains incapables de défendre un aussi vaste empire, agrandit encore le champ de leurs attaques comme celui de leurs ambitions et de leurs espérances, et ce petit peuple de pécheurs éleva en quelques années un des plus brillants et
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des plus solides édifices commerciaux dont Tliistoire fasse mention.
Ces provinces du Nord, toutes maritimes, devaient presque exclusivement leur fortune à la mer. L'industrie des draps, quoique florissante en Friçe et dans quelques villes de la Hollande, n'était rien pour elles auprès des profits que leur procuraient la pêche et les transports. Le hareng, tiré par des milliers de barques de$ eaux de la mer du Nord, salé et préparé selon des procédés spéciaux, était envoyé par, elles sur tous les. points de la chrétienté. Leurs navires marchands, construits sur un modèle approprié à la nature de leurs ri-, vières et de leurs cotes, transportaient dans leurs vastes flancs les produits du Nord, dont ils avaient ravi le marché aux Ilanséates, et.celjte vie actiye, cette pratique de la mer, là lutte continuelle qu'ils soutenaient contre elle, pour lui enlever ses richesses, ou lui disputer leur sol, avaient trempé les caractères et fait des Hollandais d'intrépides navigateurs. Les gueux de mer furent les principaux artisans de l'indépendance et ils sentirent de suite que c'était de cet océan, tour à tour indomptable ennemi et puissant auxiliaire, que dépendaient leur existence et leur fortune.
Poursuivant la baleine dans les mers polaires, découvrant les terres les plus septentrionales de l'Europe, disputant aux Anglais le marché d'Arkhangel et de la mer Bl-ançhe, poursuivant sur toutes les mers les galions de l'Espagne, ils saisirent avec un,e remarquable intelligence le moment précis où, de corsaires, il fallait se fs^ire marchands et demander désormais au commerce et à l'exploitation des colonies le surcroît de richesses que leur avaient procuré des, courses fructueuses. Elisabeth avait édifié, la marine militaire plus que la marine. marchande de l'Angleterre. Le roulage des
mers était à prendre, ils s*en emparèrent. Les bois de l'Allemagne, des Vosges et des Ârdennes, amenés dans leurs eaux par le Rhin et la Meuse, les chanvres de la Baltique, le goudron de la Norvège, chariiés par leurs navires, mettaient à leur disposition tous les matériaux nécessaires à la constinictoin et au gréement des navii*es. Sobres et austères autant que hardis, aussi dociles à la voix des chefs qu'ils s'étaient donnés qu'ardents à concevoir les tentatives les plus audacieuses, marchands dans l'âme et sachant concilier avec la sévérité de leurs principes et la rigidité de leurs mœurs la recherche de la richesse, ils poursuivirent avec ténacité le but qu'ils s'étaient proposé et créèrent ou perfectionnèrent un système colonial auquel est resté attaché leur nom.
Habitués à la navigation de concert pour la grande pêche, à l'association pour les armements et le partage des bénéfices, à la régularité pour les expéditions, fortifiés encore par la lutte récente dans leurs règles d'entente et d'association, ils appliquèrent à la fondation de leur empire d'outre-mer leur expérience déjà vieille des choses de la mer et du commerce. Un instaot la fièvre d'action née de la guerre de l'Indépendance avait, en éparpillant leurs efforts et créant des concurrences, compromis le succès de leurs opérations lointaines, ils se ressaisirent promptemeut. Les chambres rivales s'entendirent et de leur fusion naquit la Compagnie des Indes orientales (1602).
Amsterdam avait depuis vingt ans doublé sa population. Aux émigrés d'Anvers s'était jointe en 1593 une nombreuse colonie de juifs portugais ; Anvers avait encore souscrit une bonne partie des actions de la Compagnie -, ces capitaux émigrèrent à leur tour et Amsterdam eut dans l'association une place bien plus considérable que les autres participants, Rot-
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terdam, Delft, Hoorn, Eokhuysen, et les villes de Zélaade. Comme Venise, la République des Provinces-Unies était un État marchand ; l'initiative des particuliers n*avait donc à redouter aucun obstacle ni aucune compétition de TÊtat. Les statuts n'innovent en rien sur les pratiques usitées jusqu'alors chez les puissances commerçantes. Le monopole étant partout considéré comme le mode le plus sûr et le plus fructueux d'exploitation du commerce d'un pays, la Compagnie se le fait attribuer; les mers étaient trop peu sûres pour que l'on exposât les navires isolément aux dangers d'une aussi longue navigation : comme en Portugal et en Espagne, l'on adopta la règle de voyages en groupe, les flottes partant à époques fixes sous la protection de navires de guerre. Trois convois, de chacun trente ou quarante voiles quittaient annuellement le port d'Amsterdam et, tournant l'Ecosse parJe Nord (c'était la route obligatoire), se rendaient directement, sans relâche en route, à Batavia. Si les ports associés gardaient le droit de faire eux-mêmes les armements, un marché unique, Amsterdam, recevait tous les produits des Indes qu'expédiait en Europe un port unique, Batavia, fondée dans l'île de Java en 1619, où ils étaient concentrés de tous les points visités par les Hollandais. Les droits de souveraineté qui lui étaient attribués, droit d'avoir une armée et une flotte, de construire des forteresses, de conclure des traités, d'acquérir des territoires rappelaient ceux qu'un demi-siècle plus tôt avaient obtenus en Angleterre les merchanls adventurers. La force de la Compagnie résultait de la surveillance et du contrôle exercé par les États généraux sur son administration et de l'identification de ses intérêts avec ceux de la République elle-même ; de l'abondance des capitaux dont elle disposait; de l'habileté avec laquelle elle sut choisir son champ
d'opération et rester puissance commerçante ; de Tappui qu'elle trouva dans les institutions et les pratiques commerciales de la Hollande; de Tesprit pratique des Hollandais, qui ne concentrèrent pas sur la seule exploitation de leurs colonies toute leur activité, mais firent marcher de front avec elle le développement de l'industrie, la pêche et les transports ; elle fut enfin puissamment favorisée par la situation de l'Europe qui lui abandonna pendant un demi-siècle aussi bien le commerce dans les mers de l'Europe que dans les parages lointains de la mer des Indes.
La Malaisie avait déjà ses traditions commerciales. Des princes hindous, les Arabes, les Portugais y avaient précédé les Hollandais. Ternate et Tidore y avaient été au moyen âge le centre d'une véritable puissance commerciale. « C'est un .des phénomènes les plus remarquables dans l'histoire de rinsulinde, dit M. Reclus, que l'importance extraordinaire prise par ces deux îlots relativement aux vastes terres environnantes; à l'époque même où les républiques de marchands italiens, Venise, Pise, Gênes, jouissaient d'une si merveilleuse prospérité, et par les mêmes raisons, en des conditions analogues, les communautés malaises de l'Orient acquéraient, par la navigation et le commerce, de grands empires coloniaux s'étendant au loin sur les rivages des îles et des continents ; des colonies de traitants venus de Tidore et de Ternate se i*encon traient dans tous les marchés de la Malaisie. L'ascendant des communautés marchandes s'accrût aussi longtemps qu^elles se bornèrent au trafic ; mais quand leurs doges furent devenus de riches potentats entourés de milliers d'esclaves, et que leur ambition fut de commander à des armées nombreuses de mercenaires, à des flottes de pillards allant chaque année prélever de lourds tributs ou voler des
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hommes sur les côtes des îles environnantes , la décadence commença, et les États des Moluques se trouvèrent sans force contre les conquérants étrangers \ »
Les Hollandais s'étant présentés non comme conquérants, mais comme acheteurs, furent bien accueillis des indigènes. Des conventions passées avec les sultans et les princes établirent rapidement un courant d*affaires ; les Hollandais n'avaient qu'à paraître au port convenu pour y trouver réunis tous les produits du pays ; ils en fixaient le prix, les embarquaient, les transportaient à Batavia et de là ils faisaient route vers Amsterdam. Arrivés à destination, ces produits étaient mis aux enchères ; ce n'étaient plus comme à Lisbonne ou à Anvers des navires étrangers qui venaient les y chercher; c'étaient des navires néerlandais qui les portaient à leur lieu de destination, et le bénéfice de ce fret venait s'ajouter à celui de la vente. La différence des prix était de 100 à 200 p. 100 entre celui que les Hollandais avaient payé les marchandises et celui auquel ils les adjugeaient en Europe ; cependant 13 fois, entre 1611 et 1625, la Compagnie ne distribua aucun dividende. C'est que les risques de la navigation, les frais d'armement, les dépenses occasionnées par Us luttes contre les concurrents portugais ou anglais, les sommes à verser aux princes indigènes, la durée des voyages qui ne demandaient pas moins de trois années entre le départ d'Europe et le retour absorbaient tout le profit. Mais le comnierce des épices donna bientôt des bonis considérables. La production en fut exclusivement réservée pour les noix muscades à Banda, pour les clous de girolle à Amboine. Partout ailleurs, les arbres furent détruits avec une impitoyable rigueur; dans